Loc.cit., p
Donc, pour les gagistes, obligation de rester sur pied pendant quatorze ou quinze heures par jour ; pour les journaliers travail effectif de dix à douze heures en moyenne, avec présence à la ferme depuis l'aube jusqu'au coucher du soleil.
A supposer que ces longues prestations ne compromettent pas la santé physique des travailleurs, elles ne laissent évidemment que peu de place pour la vie de famille et la vie intellectuelle et cela suffit pour que la réglementation des heures de travail soit désirable dans l'agriculture comme dans l'industrie.
Mais cette réglementation est-elle possible? C'est la seconde question que nous avions à examiner.
Nous savons déjà ce que l'on objecte : l'agriculture n'est pas une industrie comme une autre. Elle est tout entière sous la dépendance des phénomènes naturels. A certains moments, il faut savoir profiter de l'heure. Que de foins pourriraient, que de récoltes seraient perdues, s'il était interdit de demander aux travailleurs un coup de collier pendant quelques jours, sauf à les faire travailler moins quand la besogne ne presserait pas.
Tout cela est incontestable. Ce sont des raisons péremptoires pour qu'une loi réglant la durée du travail dans l'agriculture n'ait pas une rigidité telle que les heures supplémentaires deviennent légalement impossibles et que la journée normale, trop longue en hiver, soit trop courte en d'autres saisons.
LE SOCIALISME AGRAIRE 2f}
Mais ces difficultés n'existent pas seulement pour les travaux agricoles. Elles se présentent sous d'autres formes dans la plupart des industries. Et sans parler d'industries saisonnières, comme la briqueterie et le bâtiment, où les conditions naturelles jouent le même rôle que dans l'agriculture, il n'est pas douteux que les fluctuations de la mode, les alternances de morte et de vive saison, nécessitent autant de coups de collier, autant de modifications à l'horaire normal, que la pluie et le beau temps, les menaces de grêle et les menaces d'orage.
Aussi n'est-il pas une loi réglementant la durée du travail industriel qui ne prévoie des exceptions, des dispenses, des prolongations accordées soit par les inspecteurs de travail, soit par les autorités administratives.
De même il n'y aurait rien d'impossible à faire, pour le travail agricole, une loi qui, tout en protégeant les ouvriers, tienne compte des nécessités de l'agriculture.
On pourrait y arriver, comme le propose Kautsky, en autorisant, aux moments de presse, des heures supplémentaires, et en établissant, non pas une journée normale de travail pour toute l'année, mais une journée différente d'après les saisons : au lieu de huit heures tous les jours, par exemple, six heures en hiver, dix heures en été.
Ce n'est pas le moment, au surplus, de discuter ces questions d'application. Elles seront aisément
résolues, le jour où les travailleurs agricoles voudront réellement qu'elles le soient. Si elles ne le sont pas encore, c'est, incontestablement, parce qui la plupart des ouvriers ruraux, comme un grand nombre d'ouvriers industriels, d'ailleurs, sont, ou bien indifférents à la question des heures de travail, ou bien persuadés que cette réforme, en provoquant l'abaissement des salaires, leur ferait, somme toute, plus de mal que de bien.
Aussi longtemps- que cet état d'esprit persistera, ce serait vainement que l'on atteindrait des résultats sérieux d'une loi réglementant la durée du travail agricole.
En admettant qu'elle soit votée, pour l'honneur des principes, il serait totalement impossible de créer un service d'inspection suffisant pour en surveiller l'application d'une manière efficace.
Pour que des lois de ce genre existent autrement que sur le papier, il faut que les intéressés eux-mêmes dénoncent les contraventions, réclament l'intervention des autorités, se servent du texte légal comme d'un point d'appui, pour généraliser et consolider les résultats obtenus par leur propre initiative.
Mais, jusqu'à présent, cette initiative n'existe que très exceptionnellement parmi les ouvriers agricoles.
La plupart d'entre eux se préoccupent bien moins de réduire leur temps de travail que de louer un lopin de terre pour y faire des heures supplémentaires.
Ce n'est guère que dans les régions où la culture a
pris un caractère nettement capitaliste, que les ouvriers commencent à comprendre que la fixation d'une journée normale de travail, loin de leur être préjudiciable, leur serait, au contraire, avantageuse.
Ainsi, par exemple, lorsque le Ier Congrès des travailleurs de la terre du Midi se réunit à Béziers, en août 1903, l'on décida de mettre à l'étude un tarif syndical qui comporterait l'augmentation de salaires et la réglementation des heures de travail, et, l'année suivante, à Narbonne. on se mit d'accord sur le texte suivant :
10 La durée de la journée de travail sera de six heures minimum et de huit heures maximum ;
2° Le salaire minimum sera deo fr. 50 l'heure ;
y La durée de la journée de sulfatage sera de huit heures et sera payée 4 francs et 2 litres de vin ;
40 La durée de la journée de vendanges sera de huit heures et sera payée 4fr. 50 et 3 litres de vin. Les vendangeurs nourris seront payés 3 francs et auront le vin à volonté.
S0 Les heures supplémentaires de nuit, pendant les vendanges, seront payées o fr. 7s (1).
De même, en 1902. dans la région forestière du Centre de la France, la Fédération des syndicats de bûcherons réclamait énergiquement le bénéfice des lois ouvrières et demandait au gouvernement «de
I. Auge LaribÉ. La viticulture industrielle du Midi, p. 293, 300.
faire appliquer intégralement les décrets du 10 août 1899, sur les conditions humaines du travail à introduire dans les adjudications des bois de l'Etat et de transformer ces décrets en une loi applicable également aux départements et aux communes » (1).
De même encore, dans les rizières du Nord de l'Italie, des ligues de travailleurs réclament la fixation d'une journée normale de travail et, en 1904, sur leur demande, le sénateur Cerutti déposait une proposition de loi interdisant le trava'il des enfants de treize ans, imposant aux propriétaires des mesures hygiéniques et limitant le bon plaisir des caporali. Quanta la durée du travail, contrairement à l'opinion des ouvriers, qui réclamaient la journée de huit heures, M. Cerutti proposait le texte suivant :
« La journée de travail effectif des mondarisi ne peut excéder neuf heures. — Ne sont pas comptés dans les heures de travail le temps nécessaire pour se rendre dans les rizières et les intervalles de repos. — Les femmes, qui allaitent leurs enfants, doivent avoir le temps nécessaire pour l'allaitement. — Chaque semaine, il devra être accordé aux mondarisi. une journée pleine (vingt-quatre heures) de repos. »
C'est ainsi que, peu à peu, l'idée d'une réglementation du travail agricole — au moins pour certaines catégories de travailleurs — fait son chemin dans les esprits.