LE SOCIALISME ET LES PAYSANS
A ceux qui veulent faire de la propagande socialiste parmi les paysans, Kautsky oppose cette objection de principe que les paysans et les ouvriers n'ont pas seulement des intérêts distincts, mais des intérêts opposés.
C'est l'évidence même pour les paysans qui emploient des salariés et, souvent, les traitent plus mal que ne le font les grands fermiers.
Mais ces paysans (Grossbauer), que, d'ailleurs, en France ou en Angleterre on ne nomme pas des paysans, ne forment, en tous cas, qu'une minorité assez faible de la classe paysanne. Les autres n'emploient d'autres bras que ceux de leur famille, sauf, peut-être, à de rares moments de l'année. Ce sont des propriétaires, sinon du sol qu'ils cultivent, du moins des moyens de production qu'ils mettent en vente ; mais, si l'on prend le mot capitaliste au sens que lui donne Marx, ce ne sont, à aucun titre, à aucun degré, des capitalistes.
Comment se fait-il, dès lors, qu'entre ces paysans
et les ouvriers, Kautsky dénonce une opposition d'intérêts, qui peut ne pas empêcher des coalitions temporaires, mais qui met obstacle à toute alliance permanente ?
Parce que, dit-il, alors même que paysans et ouvriers ne s'opposent pas entre eux, comme capitalistes et travailleurs, du moins se trouvent-ils en conflit d'intérêts, comme vendeurs et acheteurs :
« Le cultivateur cherche à vendre ses produits le plus cher possible ; l'ouvrier à les acheter le meilleur marché possible. Et que sert au paysan la hausse du salaire de l'ouvrier, si elle n'a pour résultat que d'augmenter la consommation de margarine, de lard américain, de viande d'Australie et de conserves de toutes espèces? Le paysan s'efforce de restreindre sur le marché la concurrence que l'ouvrier accueille si favorablement et à maintenir artificiellement les prix à un taux élevé (1). »
Cela n'est, en général, pas contestable.
Toutefois, on ne doit pas perdre de vue que, dans nombre de cas. il importe peu à l'ouvrier que le paysan vende ses produits plus ou moins cher.
Que lui fait, par exemple, que le maraîcher d'Argenteuil ou de Malines hausse le prix de ses asperges, le paysan de Roscoff le prix de ses artichauts, celui de Plougastel de ses fraises, celui de Jersey de
1. Kautsky. La politique agraire du parti socialiste. Trad. fr., p. 27 et s.
ses pommes de terre de primeur ? Toutes ces choses peuvent être plus ou moins chères ; elles sont toujours trop chères pour lui.
D'autre part, quand il s'agit d'objets de consommation courante, l'antagonisme d'intérêts entre vendeurs et acheteurs n'existe pas seulement entre paysans et ouvriers. Nous le retrouvons, par exemple, entre les coopératives de production et les coopératives de consommation, entre les ouvriers peintres ou menuisiers et la Maison du Peuple et le Vooruit, qui passent avec eux un contrat de fournitures : cela n'empêche pas les uns et les autres de lutter ensemble pour la défense de leurs intérêts communs.
De même il est permis d'espérer que, dans l'avenir, nous verrons se multiplier les relations d'affaires entre des associations de paysans et des coopératives de travailleurs urbains. De part et d'autre on y pourra gagner, par suite de l'élimination des intermédiaires.
11 est bien vrai que nous sommes encore loin de cet état de choses ; que beaucoup de paysans, endoctrinés par les grands propriétaires, cherchent à relever artificiellement les prix protecteurs par rétablissement de tarifs aux dépens de la masse consommatrice. Dans ce cas, évidemment, leur politique va directement à rencontre de l'intérêt du prolétariat et — cela va sans dire — le socialisme ne pourrait lui donner satisfaction sans trahir la cause des ouvriers.
Mais tous les paysans ne sont pas protectionnistes. A tout prendre, la majorité d'entre eux a bien plutôt intérêt au libre-échange, comme mangeurs de pain, ou acheteurs de maïs et de bétail maigre, qu'ils n'ont intérêt au protectionnisme, comme vendeurs de céréales ou de bétail gras.
Dès lors, quand il s'agit de petits cultivateurs, qui ne sont ni des capitalistes, ni des protectionnistes, pourquoi serait-il impossible de leur proposer un programme agraire et de les amener à se joindre au prolétariat ?
Parce que, répond Kautsky, le socialisme ne pourrait, sans se mettre en contradiction avec luimême, sans renier ses principes fondamentaux, leur promettre de les protéger, en tant que propriétaires, de leur garantir la conservation de leur propriété individuelle.
« La protection des paysans (Bauernscbutf) — ditil — cela signifie, en première ligne, non pas la protection de la personne du paysan, mais la protection de s.-i propriété. Or c'est elle, précisément, qui est la cause delà misère des paysans. Nous avons vu que les ouvriers ruraux sont souvent aujourd'hui dans une situation meilleure que les paysans propriétaires et que les journaliers non propriétaires échappent plus aisément à la misère des conditions locales que les paysans attaches à la glèbe par la propriété même. La protection n'est pas. par conséquent, la protection des paysans contre la misère, mais la pro-
tection des chaînes qui les attachent à leur misère (i). »
Il y aurait bien des réserves à faire sur ces affirmations.
Tout d'abord, Kautsky ne parle que des ouvriers et des paysans-propriétaires, il ne dit rien des cultivateurs locataires, dont un grand nombre se trouvent dans des conditions analogues à celles des travailleurs à domicile et ont besoin d'une protection légale différente de celle des ouvriers proprement dits.
D'autre part, s'il est vrai que beaucoup de paysans vivent aussi mal, et même plus mal que les journaliers, nous croyons qu'il est exagéré de prétendre que, d'une manière générale, la classe des paysans propriétaires se compose de meurt-de-faim, ne parvenant à se maintenir que par le surtravail et la sous-alimentation.
Néanmoins, nous sommes d'accord avec Kautsky sur les points essentiels. Nous croyons avec lui que le faire-valoir direct tend à perdre du terrain. Nous sommes adversaire des mesures d'exception qui ont pour but de consolider et de développer la propriété paysanne, en lui accordant des privilèges. Mais il y a d'autres formes de protection des paysans, que la protection des paysans comme propriétaires. Kautsky le reconnaît du reste, puisqu'il propose,
i. Kautsky. Politique agraire du parti socialiste. Trad. fr. p. 26.
lui-même, une série de réformes qu'il se refuse à considérer comme un programme agricole, mais qui ne s'en appliquent pas moins à d'autres classes de cultivateurs que les ouvriers proprement dits.
Nous pouvons donc, et nous devons écarter la question préalable. Nous devons définir notre attitude à l'égard de la propriété paysanne, expliquer pourquoi il est impossible, dans l'intérêt des cultivateurs, d'appuyer les mesures qui ont pour but de protéger les paysans comme propriétaires. Nous examinerons ensuite s'il y a lieu d'inscrire au programme socialiste un ensemble de réformes en faveur i° des cultivateurs locataires ; 2° des agriculteurs eu général.
§ i . — Le socialisme et les petits propriétaires
Les socialistes sont généralement d'accord pour admettre : i° qu'il n'y a pas lieu d'employer la contrainte pour faire entrer les biens des paysans dans le domaine collectif; 2n qu'il n'y a pas lieu, d'autre part, de recourir à des mesures d'exception, d'imposer des charges aux contribuables, pour consolider ou développer artificiellement la petite propriété.
Mais ce serait éluder les difficultés véritables du problème que de s'en tenir à Ces Jeux solutions : tives.
Il va bien des mesures, en effet, qui. sans être des
mesures de privilège, ou des mesures d'expropriation, peuvent compromettre ou favoriser, soit la conservation, soit le développement de la propriété paysanne. Quantité de questions peuvent se présenter, en matière d'impôts, d'organisation de crédit, d'assurances agricoles, que l'on résoudra dans un sens ou dans l'autre, selon que l'on considérera comme un bien ou un mal, l'existence d'une classe plus ou moins nombreuse, de paysans propriétaires.
Aussi, préalablement atout examen de ces questions spéciales, avons-nous à nous demander si, du point de vue socialiste, il est désirable que la propriété paysanne disparaisse ?
Naturellement nous ne serions pas socialistes, si nous n'admettions pas que l'appropriation collective du sol vaut mieux que son appropriation individuelle et que l'exploitation par des travailleurs associés est préférable, partout où les conditions s'y prêtent, à l'exploitation par des paysans isolés.
Par conséquent, tout ce qui peut dégager la propriété paysanne de sa gangue individualiste, l'acheminer vers la coopération, l'aiguiller vers le socialisme, ne peut être vu que d'un œil favorable par tous ceux qui ont, dans l'ordre économique, le collectivisme pour idéal.
Mais, dans la pratique, ce n'est généralement pas ainsi que la question se pose.
Ce qui tend, actuellement, à remplacer la propriété paysanne, ce n'est pas la propriété coopérative, c'est
la propriété rentière, c'est le faire-valoir indirect par des fermiers locataires.
Que les socialistes n'aient rien à faire pour accélérer cette évolution, les adversaires de la Baiternschïtt; sont les premiers à le reconnaître : Frédéric Engels, par exemple, le déclarait nettement dans l'article célèbre — un des derniers qu'il ait écrit — qu'il publia en i8qs sur la Qiiestion paysanne en France et en Allemagne (i).
Seulement, sans aller jusqu'à prendre des mesures pour accélérer la régression de la propriété paysanne, ne devons-nous pas souhaiter, au fond, que cette régression se produise, malgré les souffrances et les
1. Fr. Engels. Die Bauernfrage in Frankreich und Deutscbland (DieNeue Zeit. 1894-1895, n° 10) : « Quelle position prendrons-nous vis-à-vis des petits paysans, et comment devrons-nous procéder avec eux, si nous avons en mains le pouvoir de l'Etat?
« D'abord cette proposition du programme français est absolument juste : nous devons prévoir l'irrémédiable ruine des petits paysans ; mais nous ne sommes en rien appelés a l'accélérer par les mesures venant de nous.
« Et, de même, en second lieu, il est évident que. si les pouvoirs publics tombaient entre nos mains, nous ne songerions pas à exproprier les petits paysans par la contrainte (que ce soit avec ou sans indemnité) comme nous serions obligés de le faire vis-à-vis des grands propriétaires. Notre avis, en ce qui concerne le petit pa\ qu'il faut l'amener à transférer son entreprise et sa propriété privée à des associations coopératives, non par la force, mais par l'influence de l'exemple et avec l'aide des pouvoirs publics, »
misères qu'elle entraîne, parce que la disparition de la petite propriété faciliterait l'avènement d'un régime supérieur, parce que l'expropriation capitaliste des petits producteurs, propriétaires de leurs moyens de travail, est la condition préalable de l'avènement du collectivisme ?
Sans doute faudrait-il répondre affirmativement à ces questions, si l'existence, dans un pays donné, d'une classe plus ou moins nombreuse de paysans propriétaires était réellement un obstacle invincible au triomphe du socialisme.
Mais à ceux qui auraient cette conviction — très répandue, au reste, dans les milieux conservateurs — on peut répondre d'abord que, dans beaucoup de régions (que l'on songe au Languedoc, par exemple), les propriétaires de parcelles sont plus accessibles au socialisme que les cultivateurs locataires. On peut répondre, en second lieu, que la formule dialectique, comportant le passage de la propriété individualiste à la propriété capitaliste et de la propriété capitaliste à la propriété collective, est une des voies, mais n'est pas nécessairement la seule voie qui conduise au collectivisme ; rien n'empêche, en effet, de concevoir que, sans passer par la forme capitaliste, la propriété paysanne se transforme en propriété coopérative. On peut répondre enfin que le socialisme collectiviste pourrait triompher, dans les branches où la concentration capitaliste serait faite, tandis que les entreprises individuelles continueraient à
subsister, dans les branches où cette concentration ne se serait pas produite.
Nous n'avons donc aucun motif de faire des vœux secrets pour la disparition delà propriété paysanne.
Si, elle peut se maintenir, ou même, dans certaines régions qui se prêtent à la petite culture, se développer, elle pourra restreindre le champ de l'appropriation collective, mais cela n'empêchera point que l'expropriation socialiste puisse se faire à l'égard de la propriété rentière et de la propriété capitaliste.
Au surplus, qu'on s'en réjouisse ou que l'on s'en afflige, il n'est pas douteux qu'en général, le développement du capitalisme exerce une influence dissolvante sur la propriété paysanne.
Ce fait, que nous avons mis en lumière dans un précédent chapitre, est reconnu par beaucoup d'écrivains de tendance conservatrice.
Le docteur de Brandt, parexemple, dans son ouvrage sur le Droit et Coutumes successorales des Populations rurales de la France (i) s'exprime comme suit :
« Dans l'étude de la situation des différentes régions, on a fait ressortir fréquemment que la propriété rurale est passée en grande partie aux mains de capitalistes des villes qui exploitent par des fermiers. Cela est vrai, par exemple, du pays de Caux (Seine-Inférieure), delà Picardie et de beaucoup de régions du Sud-Est. Les capitalistes modernes suivent