LA COOPÉRATION AGRICOLE
L'idéal du socialisme, en matière économique, c'est une société dans laquelle tous les moyens de production appartiendraient à la collectivité et seraient mis en œuvre, dans l'intérêt commun, par l'ensemble des travailleurs, groupés en corporations professionnelles.
Mais cet idéal est essentiellement utopique, tant que les conditions techniques de la production et de l'échange ne donnent pas un caractère collectif à l'organisation du travail.
Il semble tout naturel aujourd'hui, même à des gens qui ne se croient pas le moins du monde influencés par le socialisme, que les chemins de fer, les entreprises de traction, d'éclairage, de distribution d'énergie électrique, soient possédés et exploités par l'Etat et par les communes.
Par contre, personne ne songe sérieusement à socialiser les industries ou dominent encore les petites entreprises individuelles, à obliger, par exemple, les tailleurs, les menuisiers, les maréchaux-
ferrants à céder leurs échoppes, pour entrer dans des ateliers collectifs et mettre en commun leurs instruments de travail.
Assurément, tout porte à croire que dans un état social où les principales branches de la production seraient socialisées, les industries qui resteraient en dehors du domaine collectif, tendraient à prendre, de plus en plus, la forme coopérative. Mais il n'en reste pas moins qu'aujourd'hui, beaucoup d'industries sont aussi peu mûres que possible pour le collectivisme.
Parmi ces industries il faut citer en première ligne l'agriculture.
Dans la plupart des pays, en effet, les grandes exploitations n'emploient qu'une assez faible minorité des travailleurs de la terre et, encore, ce qu'on appelle le plus souvent « grandes exploitations », ce sont des fermes d'une centaine d'hectares, qui n'occupent, pendant la plus grande partie de l'année, qu'un petit nombre d'ouvriers.
D'autre part, nous n'assistons pas, ou nous n'assistons guère, en agriculture, à ce développement d'associations de capitaux qui constitue le trait caractéristique de la plupart des industries modernes et que de Paepe, à l'époque de l'Internationale, prédisait devoir S'étendre bientôt à l'exploitation du sol:
« De même que dans l'industrie manufacturière — disait-il — - nous voyons le petit patron, qui travaillait seul et directement pour sa clientèle, faire place à
des associations coopératives de travailleurs ou à des associations de capitalistes, on peut s'attendre à voir le petit patron agriculteur, le petit propriétaire qui cultivait lui-même sa terre, faire place à l'association coopérative de travailleurs ruraux ou à la compagnie anonyme agricole (1).»
Près de quarante ans ont passé depuis que ces lignes ont été écrites.
Or, jusqu'à présent, il n'y a guère de sociétés agricoles par actions que dans certaines branches de la viticulture ou de l'horticulture et, dans les pays neufs, pour l'élevage du bétail ou la production des céréales.
Quant aux coopératives agricoles, c'est-à-dire aux associations de cultivateurs exploitant un domaine en commun, on ne peut, avec la meilleure volonté du monde, prétendre que les expériences faites jusqu'à présent soient assez nombreuses et assez décisives pour que l'on puisse espérer leur voir prendre rapidement un essor considérable.
Tout au plus peut-on citer quelques colonies agricoles, surtout en Angleterre et aux Etats-Unis, deux ou trois villages coopératifs, créés de toutes pièces avec intervention de l'Etat, en Nouvelle-Zélande, ou bien — et c'est le point le plus intéressant que l'on puisse signaler — les afflten^e collettive en Italie.
Les affitençe collettive sont des associations d'ou-
1. De Paepe. « Polémique collectiviste ». Internationale du 10 octobre 1869,
vricrs agricoles, formées pour prendre à bail un domaine plus ou moins étendu, dans le but de fournir un emploi à la main-d'œuvre surabondante, n'ayant d'autres moyens jusqu'ici d'échapper au chômage que l'émigration temporaire ou définitive (1).
D'après une statistique dressée à la fin d'avril 1906, il y avait dans le Nord, le Centre ou le Midi de l'Italie, 108 affiten^e collettive, formées, pour la plupart, depuis deux ou trois ans.
Mais sur ces 108 associations, la grande majorité (83) était à condityione divisa ; les ouvriers s'associaient pour louer le domaine, mais, l'opération faite, ils le divisaient en lots de culture exploités isolément par chaque ouvrier.
Ce n'est que dans la minorité des cas (2s) que l'association était a condu;ione imita : les ouvriers travaillaient en commun, moyennant un salaire fixe et une part dans les bénéfices, sous la direction d'un chef d'entreprise désigne par eux.
a((ilen;e a conduiront unita constituent donc seules de véritables sociétés coopératives agricol plupart d'entre elles ont donné, pour leurs débuts, des résultats favorables. Mais l'expérience est de trop fraîche date p«»ur qui! Soit possible de risquer un nent sur leur valeur d'avenir.
En tous cas, les coopératives agricoles de produc-
1. Hittier. Chronique Agricole, p. 209 et s. Revue d'Economie Politique, mars 1907.
tion sont encore une minorité infime, au regard des exploitations individuelles. Il est difficile de les créer, faute de capitaux et de dirigeants capables. Il est plus difficile encore de les maintenir, avec leur caractère primitif, quand elles réussissent. Et, somme toute, à voir les choses comme elles sont, et non comme on voudrait qu'elles soient, ce serait aller au-devant de désillusions certaines que d'escompter, dans un avenir prochain, la multiplication rapide de ces associations de travailleurs ruraux, ou même de ces compagnies agricoles que de Paepc considérait comme « un acheminement vers l'appropriation collective».
L'agriculture semble donc devoir rester, longtemps encore, le domaine par excellence de l'exploitation individuelle. Il est possible même que dans l'hypothèse de la socialisation partielle ou intégrale du sol, l'Etat ou les communes continueraient à affermer une grande partie de leur domaine à des individus, plutôt qu'à des collectivités de travailleurs.
Par contre, les choses se présentent tout autrement. lorsqu'il s'agit, non plus de l'agriculture proprement dite, mais des opérations industrielles ou commerciales qui se sont successivement détachées de l'industrie agricole.
Dans l'économie rurale primitive, toutes ces ope rations étaient effectuées par le cultivateur lui-même. comme accessoires des opérations culturales.
Tout au plus y avait-il quelques artisans ou offi-
ciers communaux, qui intervenaient, à des titres divers, dans les procès de la production et de l'é-
change.
La description que fait Ashley de la communauté de village en Angleterre, à la fin du moyen Age(i), peut s'appliquer avec de faibles variantes, à toutes les communautés rurales au même degré d'évolution.
Beaucoup de villages, mais non tous, avaient leur forgeron et leur charpentier particuliers, qui étaient probablement à l'origine des officiers communaux et la tenure comportait la condition de réparer les charrues du domaine et des villageois. Il y avait toujours aussi un moulin à vent et à eau, dont les tenanciers du manoir étaient obligés de se servir, en payant des droits qui formaient une part considérable du revenu seigneurial. D'autre part, les seigneurs et les baillis envoyaient régulièrement, même à des marchés éloignés, une partie du bétail et du blé produits par les villageois. Mais, pour le surplus, ces derniers n'avaient guère de contacts avec le monde extérieur. Leur production agricole, défalcation faite des prestations en nature, servait surtout à leur propre consommation. Les femmes tissaient des lainages grossiers et de la toile de lin pour les vêtements. Les hommes tannaient eux-mêmes leur cuir. Les seules choses qu'ils devaient acheter régulièrement étaient les suivantes :
1. Ashley. Histoire et doctrines économiques de l'Angleterre. 1. «Le moyen âge », pp. ''.jets.
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i° Le sel, nécessité absolue au moyen âge, alors que le peuple vivait de viande salée pendant cinq mois de l'année.
2° Le fer, dont on avait continuellement besoin pour la charrue et autres ustensiles de la ferme. Un été très sec usait et détériorait beaucoup les outils : aussi la demande croissait et le prix devenait plus élevé. Les comptes des baillis mentionnent fréquemment la « cherté du fer à cause de la sécheresse».
y Les meules, dont les meilleures venaient du voisinage de Paris et étaient apportées dans les ports de la côte est et sud. où nous trouvons souvent le bailli et le meunier en voyage pour les acheter.
A la fin du xm* siècle, on éprouve un besoin en plus, lorsqu'une nouvelle maladie, la gale (scab) se déclare sur les moutons et que le goudron prend une grande importance comme remède.
Mais, en dehors de ces produits, qui ne donnaient lieu qu'à des échanges restreints, le paysan se suffisait à lui-même. Son horizon économique se limitait à sa famille, ou, du moins, à son village. Il était en même temps agriculteur, industriel, transporteur, soit pour lui-même, soit pour le seigneur dont il effectuait les charrois.
Dans ces conditions, la division du travail ne pouvait être que momentanée. L'exploitation en grand n'existait pas plus pour la manutention, le transport, rachat-vente des produits, que pour la culture proprement dite.
Aujourd'hui, au contraire, l'agriculture et les opérations qui, jadis, en étaient l'accessoire, sont nettement différenciées. L'exploitation agricole reste individuelle, mais le cultivateur se trouve en relations d'affaires avec un nombre croissant d'individus. 11 doit écouler ses produits, non plus seulement sur le marché local, mais, souvent, à des distances considérables de la localité qu'il habite : les fraises de Bretagne vont en Angleterre ; les primeurs du Comtat Venaissin à Paris. Il doit transformer industriellement ces produits ou les vendre à des industriels distincts : fabricants de sucre, de margarine, de lait condensé, de conserves. Et, comme la plupart de ces opérations ou de ces trafics se font en grand, comme, en maintes circonstances, le cultivateur souffre tics durement de sa dépendance vis-à-vis des intermédiaires, on ne doit pas s'étonner que, de plus en plus, il ait recours à l'association pour faire ses achats, vendre ses produits, les expédier sur des marchés lointains ou les soumettre à des opérations industrielles.
§ i . — Les Associations de Cultivateurs
C'estsurtout pour les petits cultivateurs que l'association apparaît aujourd'hui comme une néa primordiale.
Il n'est pas douteux, en effet, qu'au point de vue des facilités du crédit, de l'achat des matières
mières, delà vente ou de la transformation industrielle des produits, les petits cultivateurs isolés se trouvent, vis-à-vis des fermiers capitalistes, dans un état d'infériorité manifeste.
Cette infériorité n'existait pas, ou n'existait guère, antérieurement à la période capitaliste.
Dans les grandes ou les petites exploitations de l'ancienne économie rurale « l'instrument technique comprenait un petit nombre d'outils grossièrement œuvres, le fumier de rétable, le bétail élevé sur place sans importations et sans croisements, et un système de culture polymorphe demandant à chaque lot de terrain, à peu près toutes les denrées propres à la consommation, depuis les céréales pour se nourrir, jusqu'au chanvre pour se vêtir. Quelle que fût l'étendue du domaine, l'agriculteur y était isolé, non seulement dans sa propriété, mais dans sa production et, en grande partie aussi dans sa consommation. Il se sentait indépendant des autres producteurs ; aucune occasion de se réunir pour l'obtention d'objets d'utilité commune ; économiquement, intellectuellement et moralement, il était seul » (i).
Mais aujourd'hui tout est changé. L'agriculture est devenue une science. On peut exploiter rationnellement le sol, comme on exploite les mines. Le nombre des machines agricoles — batteuses, semeuses, moissonneuses — augmente d'année en année. L'emploi
i. Gatti. Agricoltura e Socialismo, p. 291.
des engrais chimiques a produit une véritable révolution de l'industrie agricole. L'élevage est désormais une industrie biologique. La spécialisation des cultures devient une des nécessités de la production pour le marché et, dans ces conditions, la petite culture serait condamnée, sinon à disparaître, du moins à végéter misérablement, si elle ne trouvait pas le moyen de s'approprier, au moins en partie, les avantages que possèdent les entreprises capitalistes, au point de vue du crédit, du perfectionnement de l'outillage ou du cheptel, de l'achat des matières premières ou de l'écoulement des produits.
Or, ce que ne peut faire le paysan isolé, dépourvu de capitaux, incapable de se défendre efficacement contre les risques agricoles, ou contre l'exploitation des marchands et des intermédiaires peut être l'œuvre de cultivateurs associés pour la formation de sociétés de crédit, de syndicats d'élevage, d'associations pour l'achat des engrais, l'achat ou la location de machines agricoles, la vente ou la manutention des produits.
Que ces associations soient impérieusement nécessitées par ks conditions même de l'agriculture nouvelle, c'est ce que prouve leur apparition simultanée dans les pays dont l'économie rurale est aussi différente que l'Irlande, la Belgique, l'Allemagne, la France, l'Italie et le Danemark.
Mais, de ce que. partout, le besoin tend à faire naître l'organe, ce ne serait pas une raison pour
conclure que le mouvement coopératif rural serait ce qu'il est, ou même serait à un degré quelconque, si des interventions extérieures ne s'étaient produites, qui ont fini par avoir raison des méfiances ou de l'inertie des populations.
Tantôt ce sont des membres du clergé ou des hommes d'oeuvres qui ont pris l'initiative de grouper les paysans, à la fois pour leur assurer des avantages matériels et pour faire échec à la propagande socialiste. Tantôt, au contraire, ce sont des socialistes, ou des administrateurs de coopératives ouvrières de consommation, qui se sont efforcés d'étendre leur action aux campagnes, pour rapprocher les paysans et les ouvriers. Tantôt, enfin, ce sont les propriétaires fonciers, ou les grands agriculteurs, qui ont créé des coopératives et des syndicats, soit parce qu'ils s'intéressent au progrès agricole, soit parce qu'ils poursuivent un but de propagande agrarienne. soit parce qu'ils espèrent tirer de leur initiative des bénéfices directs ou indirects.
Il va sans dire que, fréquemment, plusieurs de ces motifs peuvent co-exister.
D'autre part on ne doit pas perdre de vue que, dans beaucoup de pays, l'action des pouvoirs publics, suppléant ou se joignant aux institutions privées, a puissamment contribué au développement des associations agricoles.
En France et en Allemagne, par exemple, ce sont des institutions d'Etat qui couronnent l'organisation
mutualiste des coopératives agricoles. En Prusse, en Bavière, en Saxe, ce sont les avances gouvernementales qui ont permis la construction des Konibœitser, exploitées par des coopératives pour la vente du blé. En Belgique, en Irlande, en Danemark, ce sont les agronomes de l'Etat, les professeurs de laiterie envoyés de toutes parts, dans les villages, qui ont eu, peut-être, l'influence prépondérante sur le développement des coopératives laitières.
Quelles que soient, au surplus, les circonstances qui ont provoqué ou favorisé le groupement des cultivateurs, on ne saurait contester que ce passage de l'isolement à l'association ait eu, au point de vue de la technique agricole, des résultats considérables.
On peut regretter que les caisses Rairïeisen soient des institutions de patronage, qui mettent les paysans en tutelle : que les laiteries coopératives belges soient, pour la plupart, des entreprises confessionnelles, qui associent la fabrication du beurre à la culture des sentiments religieux ; que les sociétés pour l'achat des engrais et des matières premières soient, bien souvent, des instruments de domination pour autorités sociales » de village : il n'en reste pas moins que les onze ou douze mille caisses de crédit qui existent en Allemagne, ont permis à des milliers de cultivateurs d'accroître pour répondre aux n sites nouvelles, leur capital d'exploitation. De même, les laiteries coopératives, en Danemark d'abord, puis en Allemagne, en Belgique, en Irlande et dans quel-
ques départements français ont révolutionné l'industrie du beurre en substituant à la baratte les écrémeuses centrifuges et les méthodes perfectionnées de la laiterie à vapeur. Enfin, les associations agricoles ont été, dans la petite culture, l'agent le plus décisif pour la diffusion des engrais chimiques :
«Depuisdix ans — dit Méline(i) — sous l'action énergique et méthodique des syndicats agricoles, le contrôle et la vente des semences et des engrais ont été organisés de telle façon que les agriculteurs qui le veulent peuvent se procurer des engrais de premier choix, avec des réductions de 50 0/0 sur les prix anciens. La révolution technique qui s'est ainsi accomplie est peut-être la plus considérable du siècle dernier en matière agricole : elle a fait entrer l'agriculture dans le domaine de l'industrie et a décuplé ses forces. »
Tous ces faits ont d'ailleurs un caractère d'évidence telle que nous nous reprocherions d'y insister et de citer des chiffres.
Mais si l'on est unanimement d'accord pour reconnaître l'importance du mouvement coopératif rural, au point de vue de la technique agricole, on l'est beaucoup moins lorsqu'il s'agit d'apprécier les conséquences sociales de ce mouvement, l'influence qu'il est appelé à exercer au point de vue social.
Tandis que certains socialistes, par exemple, illu-