Souchon. Les Cartels de l'Agriculture, p
nombre de comptoirs de vente, dont le plus important et le plus célèbre est la Centrale fur Milchverwertàng, fondée, au début de 1 901, par les agriculteurs des environs de Berlin. Dès le mois de février, elle comptait parmi ses membres 204 coopératives locales, plus 508 grands propriétaires, et entamait, pour obliger les commerçants à leur acheter le lait à 13 pf. 1/2, au lieu de 11 pfennig le litre, une lutte homérique, la « guerre du lait », qui s'est poursuivie, avec des alternatives de succès et de revers, pendant plusieurs années.
Nous nous trouvons, ici, en présence d'organisations autrement puissantes que les modestes coopératives qui existent en France ou en Belgique, pour la vente des fruits, des légumes, des câpres ou des fleurs coupées.
Mais ce serait une lourde erreur que de voir dans ces organisations des groupements ayant pour but, ou pour but principal, de soustraire les petits cultivateurs à l'exploitation des intermédiaires, pour le plus grand bénéfice à la fois, des producteurs et des consommateurs. 11 s'agit, dans l'espèce, d'associations qui s'efforcent de faire Ie« bloc » de tous les agriculteurs grands ou petits, nobles ou paysans, de les associer dans un même effort pour relever les prix de vente, soit en se substituant aux commerçants, soit en les contraignant à subir leurs conditions.
Aussi voyons-nous qu'en Allemagne, les coopératives agricoles ne soulèvent pas seulement l'opposi-
tion des intermédiaires, menacés dans leurs profits, ou même dans leur existence commerciale, mais celle des consommateurs urbains qui voient, dans le groupement de toutes les forces agrariennes, une menace redoutable de renchérissement du prix de la vie.
Lors de la « guerre du lait », à Berlin, l'opinion publique tout entière était contre la Milcb Centrale. Les boulangers parlaient de faire leur pain avec du beurre. Les cafetiers demandaient à leurs clients de compléter leur café avec du cognac « à la mode française ». Les socialistes, qui multipliaient leurs appels aux ménagères, accusaient les producteurs de lait de compromettre, par leurs manœuvres de renchérissement, jusqu'à la vie des enfants du peuple berlinois.
Souchon, dans l'étude à laquelle nous empruntons ces renseignements, fait observer, trèsjustement. que les motifs de ces colères ne sont pas difficiles à percevoir:
« Les cartels de l'agriculture — dit-il (1) — mettent aux prises les classes agricoles en tant que productrices et les classes urbaines en tant que consommatrices. Or, il y a déjà entre elles bien des germes de défiance. Des partis politiques vivent de leurs rivalités. Comment n'exploiteraient-ils pas une nouvelle cause de dissentiments ? Les agrariens placent quel-
ques espérances dans l'avenir de leurs cartels. C'est, sans plus ample examen, suffisant pour les irritations et les craintes des libéraux ou des socialistes.
«Puis les coalitions agricoles portent sur des objets de consommation populaire (pain, viande, sucre, alcool, lait). Elles doivent, en dehors même de toute excitation politique, causer des craintes particulièrement vives. Les villes ont. pendant des siècles, vécu dans l'obsession de la famine. Elles conservent une nervosité traditionnelle contre les manœuvres d'accaparement des subsistances. Nos cartels apparaissent comme la forme contemporaine de ces manœuvres. L'opinion urbaine doit leur être sévère ».
Après cela, on peut se demander si, dans l'occurence, cette sévérité n'est pas excessive.
Souchon incline à le penser. Il croit que ce qui est gagné par les agriculteurs n'est pas toujours perdu par les derniers acheteurs de leurs produits. Il estime que les populations urbaines n'ont peut-être pas toujours eu raison de prendre parti contre les producteurs de lait, de viande ou de céréales, en faveur des grands commerçants, dont beaucoup ne sont pas précisément dignes d'intérêt et de sympathie.
C'est possible. Néanmoins, les tendances des coopératives de vente, dans le seul grand pays où elles aient pris une réelle importance, ne laissent pas d'être inquiétantes pour l'avenir. Et, dans ces conditions on comprend que Kautsky y voit, bien plutôt, une transition vers le capitalisme que vers le fede-
Vandcrvelde 2 a
ralisme économique annoncé par Gatti et David.
b) La transformation industrielle des produits. — La division croissante du travail social a fait naître un grand nombre d'industries qui ont spécialement pour objet la transformation des produits agricoles. Les unes ont été créées, de toutes pièces, depuis un siècle au plus : la fabrication du sucre de betteraves, par exemple, ou la fabrication du lait condensé, des farines lactées, du chocolat au lait. D'autres, au contraire, ont été pratiquées longtemps par les cultivateurs eux-mêmes et ne se sont détachées que peu à peu du travail agricole : la filature et le tissage, la brasserie, la distillerie, la minoterie, l'abattage des animaux ; la fabrication du beurre, du fromage, des conserves ; le séchage du riz, de la chicorée ; la saboterie, le tressage de la paille, etc.
Aujourd'hui, certaines de ces industries, et, en première ligne, les industries textiles, sont devenues à peu près exclusivement capitalistes et urbaines : s'il existe encore, dans les campagnes, un certain nombre de tisserands à la main, leur disparition finale n'est plus qu'une question d'années.
Mais, dans les autres industries, nous trouvons à la fois des entreprises urbaines et des entreprises rurales, et, parmi ces entreprises rurales où la grande production tend à l'emporter sur la petite, nous assistons parfois à une lutte, plus ou moins ardente, entre la forme capitaliste et la forme coopérative.
Il est vrai que, souvent, la forme coopérative n'est
qu'un simulacre. Ce sont, en réalité, des capitalistes qui fondent des sociétés coopératives, pour bénéficier de la popularité qui s'attache à cette étiquette et, surtout, des avantages que la législation accorde à ce genre de. sociétés.
« Dans nombre de cas — dit Souchon — les propriétaires d'une région déterminée se réunissent pour fonder une fabrique, dont le but essentiel est précisément de travailler leurs betteraves. Il n'y a pas là, à vrai dire, de véritables coopératives, mais bien plutôt des sociétés industrielles à forme anonyme. Les publications et les statistiques sur la coopération en l'agriculture se refusent même, d'ordinaire, à en faire mention. »
Des faits analogues se produisent pour la distillerie, qui est, d'ailleurs, de plus en plus une industrie urbaine.
On peut même dire que la distillerie agricole aurait depuis longtemps disparu, si les gouvernements, faisant du protectionnisme sans droits protecteurs, n'accordaient point, dans presque tous les pays, des privilèges fiscaux aux bouilleurs de cru, aux cultivateurs qui distillent leurs propres produits.
C'est ainsi qu'en Belgique, en 1896, le ministre des Finances, voulant venir en aide à l'agriculture, fit voter une loi, abrogée depuis lors, qui établissait un régime de faveur pour les distilleries agricoles, et, spécialement, pour les distilleries coopératives composées exclusivement de cultivateurs.
A peine la loi était-elle promulguée, que des « coopé • ratives de cultivateurs » poussèrent comme des champignons. Seulement, on s'aperçut bientôt que ces prétendues coopératives étaient, pour la plupart, des entreprises capitalistes, fondées par des distillateurs industriels, afin de bénéficier de la réduction de 15 centimes dont jouissaient les distilleries coopératives.
«Je connais des distilleries agricoles coopératives (créées parles soins de distillateurs) — écrivait un correspondant du journal La Distillerie agricole — qui rendent quelques services aux cultivateurs de la contrée ; mais ces distillateurs prennent quasi toutes les actions de la société ; prennent à bail des terres qu'ils retournent, ou se proposent de retourner, tous les trois ou quatre ans pour la forme, en y mettant un peu d'engrais chimiques (car ils ne tiennent pas de bétail) ; d'autres encore ont pour coopérateurs des fermiers qui y figurent pour faire nombre, mais cjlii ne prennent pas les résidus ; enfin nous en connaissons qui font couler leurs résidus à la rivière. Eh bien, tous n'ont absolument en vue que leur Intérêt industriel, négligent quasi complètement l'agriculture ou ne s'en préoccupent que pour les besoins de la cause. »
Nous-même avons eu sous les yeux les statuts de l'une de ces coopératives fictives, qui se composait, au vœu de la loi, de sept personnes : six cultivateurs dont chacun avait souscrit une part de s francs, et un
distillateur industriel, qui avait loué une terre, pour faire figure d'agriculteur et avait fourni le reste du capital. Le conseil d'administration de la société secomposait de deux personnes : le distillateur et un délégué des autres actionnaires : seulement en cas de parité de voix, le distillateur, directeur à vie, avait voix prépondérante !
En présence de tels abus, qui causaient, en se multipliant.un préjudice énorme au Trésor, il fallut abroger la loi, et, depuis lors, les beaux jours de la distillerie coopérative sont passés en Belgique.
Ce n'est donc pas dans la distillerie ou la sucrerie que nous devons chercher des coopératives de producteurs agricoles. Ce n'est pas non plus dans la minoterie, la brasserie, l'abattage des animaux qui se concentrent de plus en plus, dans les villes, et n'existent guère,dans les campagnes, que sous forme d'entreprises individuelles.
Somme toute, à part quelques tentatives intéressantes, comme les sociétés de panification des Charentes, les syndicats provençaux pour la fabricaiton des câpres, les coopératives danoises pour la préparation des conserves de viande, et, surtout, dans les régions viticoles, les Winiervereine des vallées de l'Ahr et du Rhin, où les entreprises similaires qui essaient de se constituer sur leur modèle, en France et en Italie, on peut dire que la seule industrie agricole où la coopération ait réellement fait ses preuves et où elle paraisse en mesure de lutter vie-
torieusement contre les entreprises capitalistes, c'est l'industrie laitière, la fabrication du beurre et des fromages.
On a expliqué ce succès en disant que les paysans se font un devoir de baptiser leur lait quand ils fournissent à des laiteries industrielles ; qu'ils se décident, au contraire, à livrer du lait pur, quand ils participent aux bénéfices de la vente du beurre (i).
L'explication ne laisse pas d'être plausible, mais il est une autre raison pour que les laiteries coopératives réussissent, alors que dans la sucrerie, la distillerie, la minoterie, les entreprises capitalistes régnent à peu près sans partage.
C'est que, pour établir un moulin, une sucrerie, une distillerie, qui soient à la hauteur des progrès de la technique moderne, il faut un capital considérable, tandis qu'avec 30.000 ou 40.000 francs, on peut établir une laiterie à vapeur parfaitement outillée.
Demandez à des petits cultivateurs de trouver les 800.000 ou 900.000 francs nécessaires, au minimum, pour fonder une fabrique de sucre, serait leur demander l'impossible; par contre, il n'y a pas de difficultés insurmontables à trouver, parmi eux, une quarantaine de mille francs et, surtout, à commencer avec des installations plus modestes, sauf à les développeren cas de succès.
1. V. Vandervelde. Essais sur la question agraire en Belgique,?. 186 etsuiv. Paris. Edition du Mouvement Socialiste, 1902.
Néanmoins, ici encore, on ne devrait pas se figurer que toutes les laiteries dites coopératives soient des coopératives véritables.
A côté das « laiteries industrielles » qui sont des entreprises purement capitalistes, nous trouvons, en assez grand nombre, des laiteries demi-industrielles, ou, comme on les appelle parfois des coopératives industrielles : le capital de premier établissement est souscrit par un groupe d'actionnaires, cultivateurs ou autres, en nombre suffisant pour constituer une coopérative légale ; ces coopérateurs travaillent non seulement le lait provenant de leurs étables,mais aussi, et surtout, celui acheté par les cultivateurs des environs, qui ne font pas partie de la société. L'argent provenant de la vente du beurre et de n'importe quelles autres opérations réalisées par la laiterie est exclusivement et complètement touché par les associés.
De telles sociétés peuvent, comme les laiteries industrielles proprement dites, rendre des services aux paysans, en leur fournissant un débouché; mais, en dépit de leur étiquette, ce sont plutôt des entreprises capitalistes que des coopératives.
Quant aux coopératives vraies, fondées pas des paysans, avec leurs économies, ou avec l'argent que leur avancent les caisses Raiffeisen, on a maintes fois fait observer qu'elles ne sont pas des coopératives de production, mais des coopératives de producteurs.
Dans les coopératives de production, les ouvriers
travaillent eux-mêmes et se partagent les résultats de leur travail.
Dans les coopératives de producteurs — comme les laiteries — les ouvriers ne travaillent pas euxmêmes. Ils créent une entreprise industrielle, distincte de leur exploitation agricole, et dont le gérant et les ouvriers travaillent, non- pour leur compte, mais pour le compte des paysans associés.
Cette entreprise peut être fort avantageuse pour les coopératives. Elle peut avoir sur eux une influence éducatrice salutaire, en leur montrant la supériorité du travail collectif, avec un outillage rationnel, sur le travail isolé, avec un outillage rudimentaire. Mais à supposer — et nous avons vu que c'est improbable — à supposer que, dans toutes ou la plupart des industries agricoles, cette forme de la coopérative vienne à triompher, le personnel de ces industries se trouverait, vis-à-vis des paysans coopérateurs, dans la même situation que vis-à-vis de patrons ordinaires, et tout fait prévoir que les coopératives de producteurs, déjà capitalistes en germe, le deviendraient d'autant plus que leur importance et leur prospérité iraient croissant.
§ 4. — Conclusion
En somme, à voir les choses comme elles sont, il faut admettre que les associations et les coopératives rurales ont sérieusement contribué au progrès agri-
cole, depuis vingt-cinq ans, mais que la plupart d'entre elles ne sont, en aucune manière, des groupements à tendances démocratiques unissant les petits cultivateurs pour les affranchir de la domination capitaliste.
Dans la grande majorité des cas, il s'agit de simples affaires, ou bien d'institutions cléricales de patronage, ou bien encore — spécialement en Allemagne — de tentatives agrariennes pour opposer aux consommateurs des villes la masse des producteurs de la campagne, depuis les grands propriétaires jusqu'au? petits paysans.
Si l'on élimine ces coopératives capitalistes, ces coopératives confessionnelles, ces coopératives agrariennes, qui ont pour but, non pas d'affranchir les cultivateurs, mais, au contraire, d'accroître leur dépendance vis-à-vis des classes maîtresses, tout en leur procurant certains avantages matériels, il reste, à l'état sporadique, dans quelques régions où le peuple des campagnes est un peu plus libre, des associations coopératives de paysans, qui n'ont rien de commun avec les hobereaux ou les prêtres, et qui tendent plutôt à se rapprocher des syndicats ouvriers et des coopératives ouvrières de consommation.
Parmi ces associations, l'une des plus connues, et celle, peut-être, qui représente le type le plus net. le plus caractéristique, de cette forme nouvelle de coopération rurale, est la coopérative de production l$$ l 'ignerons libres, de Maraussan (Languedoc).
Ici, plus d'autorités sociales, de capitalistes philanthropes, de curés ou de vicaires marchands d'engrais.
L'association se compose uniquement de travailleurs, de petits vignerons :
« Nous avons éliminé — disent les organisateurs dans le préambule des statuts — le commerçant, au profit du paysan producteur qui a un lopin de terre, qui vit au jour le jour, qui escompte à l'avance sa récolte. C'est le prolétariat agricole que nous avons voulu grouper, non sans difficultés, car le tempérament très personnel du petit propriétaire est dur à combattre... Nous avons éliminé, par principe, l'élément parasitaire qu'est la propriété. »
On voit que les lignerons libres classent les petits propriétaires parmi les prolétaires. C'est une erreur de terminologie, mais c'est peut-être aussi une vision exacte de la réalité.
Quoi qu'il en soit, à la fin de 1906, les associés de Maraussan étaient au nombre de 279, possédant plus de 500 bestiaux, sur les 938 hectares de vignobles situés dans la commune. Ils produisaient, dans le courant de la même année, 70.000 hectolitres, procédaient eux-mêmes à la vinification et vendaient la plus grande partie de leur vin à des coopératives ouvrières de consommation. Quant aux bénéfices, 25 0/0 revenaient aux ouvriers ; 25 0/0 aux sociétés coopératives clientes, 20 0/0 à la propagande et aux œuvres de solidarité, 25 0/0 à la caisse de développe-
ment ; 5 0/0 à la Bourse des coopératives et aux fédérations.
A côté des Vignerons de Maraussan, d'autres coopératives s'étaient fondées sur le même modèle, à Maureilhàn et Ramejeoin, à Puisserguier, àCebazan. à Bessan.
Il n'entre pas dans notre plan de décrire d'une manière détaillée, ces associations, auxquelles, d'ailleurs, Augé-Laribé a consacré une monographie très complète (1).
Nous avons voulu seulement en caractériser les tendances, en signaler le succès et montrer que, d ans certaines régions tout au moins, il n'est pas impossible de créer des associations de paysans propriétaires à tendances socialistes.
Mais, il faut bien le reconnaître, pour un succès, que de tentatives avortées, que d'essais infructueux, que d'efforts qui restent stériles, alors même que les petits cultivateurs supportent impatiemment la domination du châtelain ou du prêtre : tantôt leur dépendance est trop grande ; tantôt ils n'ont pas l'esprit d'initiative assez développé ; tantôt leur individualisme méfiant répugne à l'association.
1 . Vandervelde. Essais sur la Question agraire en Belgique, III. « La coopération rurale». Edition du Mouvement socialiste, Paris, 1902.
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Aussi avons-nous la conviction que, pour réussir à la campagne, la coopération socialiste, ou simplement démocratique, doit être le prolongement de la coopération ouvrière des villes, ou du moins, trouver un appui solide dans les grandes sociétés coopératives urbaines.
Une association de paysans, isolés, abandonnés à eux-mêmes, dans un milieu réfractaire est condamné presque fatalement à périr ou à être entraînée dans l'orbite des coopératives cléricales ou agrariennes.
Mais il en va tout autrement, lorsqu'une coopérative de consommation, ayant son siège à la ville, étend progressivement ses opérations dans les campagnes d'alentour, soit qu'elle y envoie ses Camions, soit qu'elle y crée des comptoirs ou des filiales.
Nous avons décrit ailleurs les expériences qui ont été faites, dans cette direction, en Belgique (i).
Outre les « Campagnards socialistes » de Tihangelez-Huy, qui fournissent des graines maraîchères aux ouvriers qui ont un bout de jardin, il existe dans les Ardennes, la Hesbaye, l'Entrc-Sambre-et-Meusc, beaucoup de coopératives de consommation qui comptent parmi leurs membres une proportion plus ou moins forte d'ouvriers agricoles et de petits cultivateurs.
Un fait qui montre bien le caractère semi-rural de
i . Augé-Laribé. « Les coopératives paysannes et socialistes de Marausâan (Hérault) ». Musée Social, mars 1907. Paris, Rousseau, 1907.
LE SOCIALISME AGRAÎRÉ %q'j
Ces coopératives, dont la plupart, cependant, ont leur siège social dans une localité industrielle, c'est la réduction brusque de la vente du pain, «après la récolte, pendant les quelques mois où les paysans mangent leur propre blé.
Mais, naturellement, lorsqu'il ne s'agit que de procurer aux gens des villages, le pain, les épiceries et ce qu'on appelle en Belgique les « aunages» nous sommes dans le domaine de la coopération rurale, mais non de la coopération agricole.
Il en est autrement, lorsque les sociétés de consommation font un pas de plus, et se mettent à vendre des semences, des engrais chimiques, des instruments agricoles, ou bien à échanger l'avoine, le beurre, les œufs des cultivateurs, soit contre de l'argent, soit contre d'autres produits.
C'est le cas, par exemple, pour la coopérative la Justice, de Waremme, dont l'administrateur J. Wauters, a bien voulu rédiger, à notre intention, la note suivante (1907) :
« La Justice a été fondée en 1899. Elle a, peu à peu, étendu son rayon d'action sur un plus grand nombre de localités. Dès que nous pénétrons dans une commune nouvelle, nous recueillons l'adhésion des ouvriers d'usine qui travaillent au loin. L'adhésion des ouvriers agricoles vient après, et, enfin celle des cultivateurs.
«Nos camions remettent tout à domicile : le pain, les farines, les graines, les épiceries, le lard, la laine, etc., Vandervelde 23
ainsi que les denrées agricoles. Depuis trois ans nous avons un service spécial pour la distribution des denrées alimentaires pour le bétail, par quantités de demi-gros ; le service ne s'adresse donc qu'aux cultivateurs.
«Depuis trois ans, aussi, nous rachetons à ces cultivateurs les produits de leurs cultures, que nous écoulons dans les sociétés coopératives des centres industriels et des villes. Depuis un an, nous avons un moulin pour les farines brutes. Nous venons d'installer de vastes locaux spéciaux pour ce véritable comptoir agricole ; deux hommes y sont particulièrement attachés : un ancien ouvrier agricole et un ancien ouvrier meunier.
«Jusqu'à présent, nos ventes aux cultivateurs se sont toujours faites au comptant et aux prix du jour. Pour l'avenir, nous allons commencer à leur ouvrir des comptes ; la garantie qu'ils nous donnent consiste dans les produits de leur culture ; nous fournissons, de plus en plus, à crédit, durant les saisons de germination, de préparation et d'entretien des cultures ; nous nous payons avec les blés, froment, seigle, avoine, pommes de terre, à la récolte. C'est la méthode suivie par les grands marchands. Seulement ceux-ci en abusent.
«Nous visitons actuellement trente communes, parmi lesquelles nous comptons onze ou douze agglomérations de moins de 500 et une seule de plus de 1 .000 habitants. Le tout est dans un rayon de 6 à 8 kilo-
mètres, selon les directions. Nous commençons à traiter des affaires avec des fermiers : moyens et grands. Nous en aurons bientôt un dans chaque localité importante. Leur attitude, dans certains endroits est décisive en faveur de la coopérative socialiste. Ils constituent déjà pour nous un élément de progrès : voici qu'ils réclament la vente des engrais, l'établissement dans nos locaux d'un laboratoire, etc. Très difficiles à convaincre, très méfiants, et volontiers frondeurs,, les fermiers, quand ils savent et ont acquis confiance, marchent avec entrain, et il est curieux de constater l'optimisme avec lequel ils apprécient une idée nouvelle qu'on leur soumet. Ce qui a contribué pour une large part à nous les amener, ce furent, d'abord l'excellente qualité des denrées que nous vendons ; la résistance que nous avons opposée, à certains moments, à des mouvements de hausse ; la régularité d'horloge de nos services.
«A la fin de juin 1907, la Justice comptait 905 membres, dont 82 cultivateurs (9 0/0) et 123 ouvriers agricoles (13, 5 0/0). »
Dans les autres pays, des tentatives analogues ont été faites pour établir, sous des formes diverses, les relations commerciales entre les paysans et les ouvriers organisés.
David donne, par exemple, les renseigments intéressants sur l'activité de la grande société coopérative fondée en 1891, à Birseck (canton de Bàle) par les cultivateurs et les membres du Grùtli (1).