I, p. 450. — Cf. WlLFRID SCAWEN BLUNT. Possibilités of
Peasant ownersbip in Sussex. The Nineîeentb Century, June 1906, p. 963. Examinant la possibilité de créer dans le Sussex des fermes à lait, l'auteur dit :
« Le principal obstacle à présent, et c'est une plainte générale, est le taux excessif des tarifs de transport de lait à Londres, notre principal marché, et, de plus, le risque de pertes par la production, par suite de la malhonnêteté
obstinée des compagnies de chemin de fer, qui mettent leur monopole à profit pour extorquer aux producteurs britanniques des prix de transport qui, souvent, empêchent leur industrie d'être rémunératrice. Encore ne s'en tiennent-elles pas là. Car, presque toujours, elles accordent des tarifs défaveur aux étrangers, afin que ces derniers ne fassent débarquer leur cargaison dans d'autres ports et n'en confient le transport à des compagnies rivales. »
Ce système de tarifs différentiels est évidemment très désavantageux pour les agriculteurs ; mais il ne paraît pas possible d'en espérer la suppression, aussi longtemps que l'exploitation des voies ferrées restera confiée à des entreprises capitalistes concurrentes. Ainsi que le fait observer Ridder Haggard, ces entreprises ne sont pas des institutions philanthropiques. Ce sont des affaires, ayant pour but exclusif de procurer à leurs actionnaires les plus hauts dividendes possibles, et il est infiniment probable qu'elles consommeraient joyeusement la ruine définitive de l'Empire Britannique, si cela pouvait leur faire gagner 2 0/0 de plus que leurs profits ordinaires.
Une fois de plus, par conséquent, nous trouvons
ou de l'insolvabilité des intermédiaires. Ces deux obstacles pourraient, mesemble-t-il, être levés par le Board of Agriculture, s'il y était disposé. Les tarifs de chemins de fer pourraient, je crois, être réduits par un act du Parlement ; et, quant aux intermédiaires, il ne serait pas très difficile d'établir dans les principaux centres des marchés du lait sur la garantie du public. 0
414 LE SOCIALISiME AGRAIRE
l'intérêt du capital privé en opposition flagrante avec l'intérêt des populations agricoles.
Aussi, Ridder Haggard, qui est rien moins que socialiste, qui ne va point jusqu'à réclamer la nationalisation des chemins de fer, reconnaît que l'intervention des pouvoirs publics s'impose, pour susciter aux compagnies une concurrence qui les oblige à abaisser leurs prétentions.
Il propose, à cet effet, l'établissement d'une poste agricole, rattachée au service général des postes, et qui fonctionnerait d'une manière analogue au système actuel des transports des petits paquets. Cette poste agricole se chargerait du transport de tous les colis dont le poids ne dépasserait pas cent livres. Elle rétablirait ses tarifs de manière à exploiter au prix de revient. Ce système pourrait être complété, en cas de succès, par l'organisation du transport de marchandises plus pondéreuses, au moyen de trains légers, de véhicules automobiles, qui prendraient charge dans les localités rurales et feraient la distribution des produits dans les grands centres.
Pareil système aurait évidemment cet avantage de pouvoir être introduit moyennant une dépense relativement faible et sans se heurter aux vives résistances que provoquerait — voyez en France — une réforme aussi radicale que la socialisation des chemins de fer. Mais ce ne serait qu'une demi-solution La plupart des inconvénients de la situation actuelle persisteraient, puisqu'il faudrait encore recourir aux
chemins de fer pour les transports à grandes distances. Aussi est-il à prévoir que dans les pays où les voies ferrées appartiennent encore à des sociétés particulières, le mouvement en faveur de la nationalisation intégrale ira toujours s'accentuant.
Peut-être objectera-t-on que l'exploitation par l'Etat, dans sa forme actuelle, est bien loin de donner satisfaction complète, soit aux travailleurs des chemins de fer, soit aux agriculteurs et aux industriels.
Ce n'est certes pas nous qui songeons à le contester. Nous avons, au contraire, dénoncé à maintes reprises les multiples inconvénients qui résultent du caractère fiscal, autoritaire, centraliste des exploitations industrielles de l'Etat (i).
Mais il n'en est pas moins vrai que dans les pays où les chemins de fer sont propriété nationale, on est obligé de tenir compte, bien plus que ne le font les compagnies, des convenances du public, des intérêts de l'agriculture et de l'industrie ; et, à plus forte raison, en sera-t-il ainsi, lorsque l'Etat, transformé par le socialisme, ne verra plus dans les chemins de fer un moyen d'augmenter ses recettes ou de faciliter ses opérations en temps de guerre, mais un instrument d'une incomparable puissance pour faciliter la circulation des produits du travail social.
1. Voir notamment le chapitre consacré à l'exploitation actuelle des services publics dans notre livre : Le Collectivisme et l'évolution industrielle. Paris, 1902.
Or, à ce point de vue, l'intérêt des producteurs se confond, évidemment, avec celui des consommateurs.
§ 2. — La vente des produits
Dans l'industrie des transports, tout au moins des transports à grande distance, la concentration capitaliste est faite. Il n'y a plus que deux solutions possibles : l'exploitation par les compagnies et l'exploitation par l'Etat. Pour ce qui concerne la vente des produits agricoles, au contraire, les choses sont beaucoup moins avancées. Dans la plupart des branches nous ne trouvons rien qui ressemble à une organisation rationnelle.
« Nos agriculteurs — dit Méline — qui ont fait tant de progrès techniques dans l'ordre de la production, sont encore dans l'enfance au point de vue delà vente. La plupart d'entre eux continuent à vendre comme dans les temps primitifs, sans se demander s'il n'y a pas mieux à faire et si le système qu'ils pratiquent n'est pas ruineux pour eux. Les uns portent leurs produits au marché le plus voisin et sont obligés, après avoir perdu un temps considérable, de vendre quand même, à n'importe quel prix, pour ne pas remporter leurs marchandises ; les autres livrent leurs denrées à des entrepreneurs qui spéculent sur eux et gardent tout le profit de l'opération (i). »
i. Méline. Le Retour à la Terre, p. 134 et s. Paris, Hachette, 1905.
Les inconvénients de cet état de choses augmentent, naturellement, à mesure que les marchés s'étendent et que les contacts personnels entre acheteurs et consommateurs deviennent plus difficiles. Ôr, nous l'avons vu, l'un des traits les plus caractéristiques de l'évolution agricole, c'est précisément cette délocalisation des marchés, coïncidant avec la spécialisation des cultures. Naguère, le cultivateur produisait un peu de tout, consommait une grande partie de sa production, échangeait le surplus dans son entourage immédiat. Aujourd'hui, nous le voyons faire de nombreux achats, produire avant tout pour la vente, envoyer son lait, ses fruits, ses légumes, son blé, par chemin de fer ou par bateau, dans des localités et des pays où peut-être, il n'a jamais mis et ne mettra jamais les pieds. Dans ces conditions, il va sans dire que des intermédiaires sont indispensables. Si ce n'étaient des individus ce seraient des coopératives, des syndicats, des comptoirs de vente. Mais ce dont tout le monde se plaint, du côté des producteurs, comme du côté des consommateurs, c'est du nombre excessif de ces intermédiaires et des prélèvements usuraires qu'ils font au détriment, à la fois, de ceux qui achètent et de ceux qui vendent les produits agricoles.
Voici, par exemple, ce qu'écrivait le 15 décembre 1901, l'un dus principaux organes de la coopérative agricole en Allemagne, Die Deutsche la ndwirtscbaj 'il 7cbe Geuossenscbafts Presse :
«C'est un fait bien connu que, depuis la loi pms-
sienne de 1868, comme, d'ailleurs, d'autres lois analogues, dans la plupart des Etats, obligeant à abattre exclusivementdans les abattoirs publics, le commerce de la viande a complètement changé d'aspect. Auparavant, le boucher achetait directement des bêtes à l'agriculteur et les abattait dans sa boucherie même. Aujourd'hui les animaux sont achetés aux paysans par de petits commerçants et revendus ensuite à de plus grands marchands qui les envoient sur les marchés importants. Là, entre en scène une sorte de commissionnaire qui est surtout un agent de crédit pour les bouchers ne pouvant pas payer tout de suite la viande qu'ils reçoivent. Ces commissionnaires soldent comptant les commerçants et livrent la viande aux bouchers sans exiger de versement immédiat.
Voilà donc, normalement, pour la plus grande partie des viandes vendues en Allemagne quatre intermédiaires tout au moins entre le consommateur et le producteur.
Ainsi ne faut-il pas s'étonner que, depuis vingtcinq ans, le prix de la viande ait augmenté, suivant les catégories, de 12, 20 et 10 0/0, tandis que le prix du bétail vivant baissait de 10, 12 et 5 0/0 (1).
La même situation se retrouve, avec plus ou moins d'abus, dans toutes les branches de l'agriculture.
Qu'il s'agisse du blé, du lait, du tabac, des bette-
1. Souchon. Les Cartels de V Agriculture en Allemagne, p. 76.
raves, des fruits, des houblons, les cultivateurs, et, surtout les petits cultivateurs, se plaignent d'être rançonnés sans merci par les parasites, ou les demiparasites qui profitent de l'organisation défectueuse de la vente.
C'est ainsi que Ridder Haggard, dans Rural England, après avoir décrit la situation favorable des cultures fruitières du Worcestershire, ajoute cependant : « Le fardeau des intermédiaires pèse lourdement sur le petit producteur et, parfois, le met à peu près dans l'impossibilité de gagner sa vie. »
Il en est de même des producteurs de houblon, qu souffrent, plus que tous les autres cultivateurs, peutêtre, de l'instabilité des prix et des fluctuations du marché :
« Comme presque toutes les autres professions et affaires — dit Ridder Haggard (i), — le commerce du houblon souffre de la domination des intermédiaires, les facteurs, dont le rôle consiste à négocier entre les producteurs et les acheteurs de houblon. Je n'ai parlé qu'à bien peu de fermiers, de régisseurs ou d'avocats dans le comté de Kent, qui ne se soient pas plaints amèrement de ces facteurs. Je ne puis, pour des raisons faciles à comprendre, citer des noms, mais voici une ou deux opinions caractéristiques. Un gentleman me dit : « C'est monstrueux, mais