ÉVOLUTION FATALE
noblesse et du clergé, elle s'est créé dans le code civil une législation bourgeoise, et sous les divers gouvernements, des constitutions bourgeoises. « L'opposition du pauvre et du riche s'est accentuée, par la disparirition des corporations et autres privilèges, et des établissements charitables de l'Église. La pauvreté et la misère des classes laborieuses deviennent la condition de la vie sociale, la payement en argent comptant, dit Carlyle, est le seul lien entre les hommes *. » Une aristocratie d'argent se fonde : au seigneur féodal succède le grand industriel. Mais de même que le tiers état a supplanté la noblesse, de même la classe ouvrière supplantera le tiers état; le régime socialiste succédera au régime capitaliste, comme ce dernier a succédé au régime féodal; et c'est la bourgeoisie industrielle qui prépare elle-même l'armée qui la vaincra. Elle a besoin de ces légions d'ouvriers pour s'enrichir : par l'éducation du peuple, elle éveille la conscience des masses, qui ne veulent plus être esclaves des salaires; la liberté de pensée, la liberté de la presse portent l'esprit de la Révolution jusque dans le dernier hameau ; le droit d'association crée le parti des hommes sans fortune, le suffrage universel les laissera arriver à la domination.
Cette transformation, selon Marx et son école, est inévitable. 11 ne croit nullement que le hasard, le libre arbitre, l'influence des grands hommes, puissent modifier des lois fatales. Dès lors, le communisme chez les Français et les Allemands, le chartism en Angleterre, n'apparaissent plus comme quelque chose d'accidentel, qui aurait pu aussi bien ne pas être, mais comme un combat historique nécessaire contre la classe domi-
1 . Die Entwicklung des Sozialismus von der Utopie zur Wissenschaft, von Friedrich Engels. Hottingen, Zurich, 1883.
nante, la bourgeoisie. Et le prolétariat ne peut s'émanciper sans délivrer la société entière de la séparation et du combat des classes. L'agitation ouvrière est un mouvement de la civilisation, un développement vers la formation d'un ordre nouveau. Le communisme sera le produit nécessaire du développement économique de l'humanité. Il ne dépend de personne de l'arrêter; « mais on peut, dit Marx, abréger la période de gestation et adoucir les douleurs
de l'enfantement ».
Le socialisme est ainsi présenté non comme un idéal imaginaire d'une société plus parfaite, mais comme une vue profonde de la nature réelle des choses, une prophétie infaillible fondée non sur des rêves, mais sur des faits scientifiques patiemment observés, une prophétie et une propagande destinée à rendre plus aisée et plus rapide la transition aux temps qui doivent s'accomplir.
Telles étaient les idées que Marx et Engels commençaient à répandre dès 1844, dans les Annales françaises-allemandes, publiées à Paris avec la collaboration d'Arnold Ruge et de Henri Heine. Ils écrivaient non pour quelques savants, mais pour le prolétariat européen et étaient en relation avec les sociétés secrètes, à demi associations de propagande, à demi conspirations, que les Allemands exilés avaient fondées en France, à partir de 1834, sur le modèle des sociétés démocratiques parisiennes, et qui étendaient des ramifications en Suisse et en Angleterre, grâce aux tailleurs allemands. Un tailleur, Weitling, qui a beaucoup emprunté à Gabet, est le premier théoricien du socialisme en Allemagne. Mais il ignorait absolument l'économie politique, la philosophie de l'histoire, et ne parlait que le jargon français d'égalité, de fraternité, de justice sociale. Marx et Engels appor-