VANITÉ DES PROPHÉTIES
accompli. Chaque parti se réclame ainsi de l'histoire et soutient que son triomphe est une nécessité des temps. En France, les royalistes invoquent quinze siècles de monarchie; les démocrates, le lent affranchissement des masses et la persistance des revendications populaires ; les classes privilégiées, de prétendus droits consacrés par leur durée même, etc. Qui se trompe et qui a raison? Nul ne saurait péremptoirement PafGrmer. Si l'histoire était une science, on pourrait tirer de faits certains et de lois bien établies des déductions sûres; mais tant qu'elle ne sera qu'une philosophie élastique, aisée à comprimer dans tous les sens et se pliant à des théories contradictoires, fournissant par ses faits innombrables des armes à tous les. partis, les spéculations sur l'influence historique ne sont-elles pas aussi creuses, vaines, arbitraires et illusoires que celles dont on reproche l'abus à la logique abstraite de la pure raison? Ces réserves soumises au lecteur, il suffira d'exposer la théorie de Marx, sans la critiquer.
Retenez ce simple mot : Entwicklung, que Marx a emprunté à Hegel. Il est la clef du système, il joue chez les adeptes de la révolution sociale en Allemagne le même rôle essentiel que la Raison chez nos anciens révolutionnaires français. Il a un sens diamétralement opposé, car il signifie non l'immuable, l'absolu, mais, au contraire, le passager, le fugitif. Il implique pourtant une idée encore plus subversive de tout ordre établi, car il chasse du monde le repos et l'immobilité *. Entwicklung, c'est-à-dire évolution, développement parallèle des institutions et des idées, perpétuel
1. Liebknecht cite à l'appui de la thèse socialiste ce passage de Gœthe, qu'on ne peut soupçonner pourtant d'esprit révolutionnaire : « Dans le mouvement et le devenir, il n'y a point de halte, la nature a suspendu sa malédiction à l'immobilité ».
devenir, transformation sans fin. Des lors, tout ce que nous considérons comme des principes fixes, religion, État, propriété, famille, ce ne sont là que des formes transitoires, variables d'un temps à un autre, d'une civilisation à l'autre, des « moments nécessaires » qui disparaissent pour faire place à d'autres non moins nécessaires. Sans doute, le système de Hegel admettait la raison d'être de toutes choses en histoire et en morale : il faisait l'apologie de l'État prussien en prouvant à quel point les institutions prussiennes étaient raisonnables, selon la célèbre formule, conservatrice en apparence, « tout ce qui est, est raisonnable ». Mais cette formule n'est que 1k consécration des faits accomplis, et quand, en vertu de l'évolution, l'Etat socialiste aura succédé à l'État prussien, il sera non moins raisonnable, par le fait seul de son existence. En un mot, la révolution ne se construit pas tout d'une pièce, elle devient : « Elle est dans chaque pulsation de la société actuelle », qui se transforme insensiblement en société de l'avenir.
Marx ne prend à Hegel que cette conception primordiale d'évolution, il considère l'histoire à un point de vue tout différent. Hegel est idéaliste, il admet une cause finale. Il croit que dans la nature, comme dans l'humanité, Vidée est en cours de s'accomplir progressivement, Vidée dont la réalité n'est que la fuyante image. On pourrait définir sa conception de l'histoire « l'étude des développements de Vidée ».
Marx, au contraire, est matérialiste. Il appartient à ce mouvement général de dure et froide réaction contre l'idéalisme et le socialisme romantique, si marqué dans cette seconde moitié du xix e siècle, réaction née sous l'influence des sciences naturelles et de l'industrie en progrès, et qui s'est traduite en France par le positivisme philosophique, littéraire,
THÉORIE DE i/HISTOIRE 15
politique, économique de la fia du règne de Louis- Philippe et du seoond empire : « La matière, dit Marx, n'est pas un produit de l'esprit, l'esprit est un produit de la matière ». Il est de l'école de Bùchner, le vrai philosophe du socialisme contemporain; il invoque pareillement Darwin. A travers l'histoire, gouvernée comme l'histoire naturelle par des lois nécessaires, il aperçoit non Vidée de Hegel, non des idées, qui ne sont que le reflet des choses réelles dans le cerveau de l'homme, mais des intérêts matériels. C'est là, selon les disciples de Marx, une de ses grandes découvertes, que Vkistoire nest qu'une suite de combats de classes, résultant des intérêts économiques l .
Les circonstances matérielles de la production et du travail, auxquelles les historiens de profession prêtent si peu d'attention, déterminent les formes historiques des sociétés humaines et créent pour chaque époque la hase de sa vie politique et intellectuelle. Les modes de production, d'échange, de distribution des produits sont l'origine des classes et de leur hostilité. Elles se combattent non pour des idées de vérité, de justice, mais pour des raisons économiques. Suivant qu'un peuple vit à l'état pastoral, agricole, commercial, industriel, il en découle pour lui une certaine civilisation générale qui s'étend à la famille, à la propriété, aux institutions politiques, même à la vie intellectuelle et à la vie religieuse. Ainsi, selon Lassalle, le moulin à bras a déterminé la société féodale, le moulin à vapeur, la société capitaliste. Le régime de la grande propriété dure jusqu'au commencement du xvi e siècle. A ce moment s'accomplit une révolution économique :
1. Engels cite toutefois parmi les précurseurs de Marx, dans cet ordre d'idées, Saint-Simon et Fourier.
la découverte de l'Amérique, de la route des Indes, les progrès de la navigation, l'invention de la poudre à canon, l'essor du commerce, brisent la puissance de la noblesse au profit de la royauté. C'est à ce développement du travail, à cette formation du capital qu'est due la civilisation de la Renaissance : « Si la population des villes, remarque M. Renan, fût restée pauvre et attachée à un travail sans relâche, comme le paysan, la science serait encore le monopole de la classe sacerdotale ». On voit ainsi que le bien-être matériel a été la première cause de l'affranchissement de l'esprit. — Une troisième période, une révolution sans précédent résulte de l'emploi des machines et de la vapeur. La vraie date de cette révolution n'est pas 1789, mais 1775, lorsque fut installée en Angleterre la première machine à tisser le coton. C'est l'avènement du tiers état, qui anéantit par le capital la petite boutique du patron patriarcal, et la remplace par l'usine. A chacune de ces époques, la différence de distribution des richesses a amené la lutte des intérêts et des classes, Hegel lui-même faisait du Bœse, c'est-à-dire des mauvaises passions humaines, ambition de dominer, désir de dépouiller pour posséder, le levier de l'histoire. Il n'y a pas d'exemple d'un parti ou d'une classe qui ait exercé le pouvoir dans l'État, sans en abuser à son profit, qui l'ait employé à autre chose qu'à favoriser ses propres intérêts économiques; et l'histoire tout entière, aux divers degrés du développement social, n'est que la lutte des exploiteurs et des exploités, des classes dominantes et des classes dominées.
Considérons la plus récente des révolutions, celle de 1789. Dès 1802, Saint-Simon remarque qu'elle n'a été, en réalité, qu'un combat de classes entre la noblesse, le prolétariat et la bourgeoisie, d'où celle-ci est sortie victorieuse. Enrichie des dépouilles de la