‹ Le socialisme allemand et le nihilisme russeChapitre 107 sur 203 · STATEMENT OF FACTS · texte numérisé non relu

STATEMENT OF FACTS

une fabrique pendant trois mois de suite, n'ayant de rapports qu'avec les ouvriers, mangeant et buvant avec eux, et partageant leurs plaisirs le dimanche, du moins leurs plaisirs honnêtes. Il a dédié son livre à ses camarades de fabrique, qui le prenaient pour un des leurs. Cette méthode d'étude, qui consiste à examiner de près et par expérience le détail des choses, est assurément excellente et vraiment scientifique; mais la base paraît bien étroite, si l'on veut y échafauder ensuite des considérations générales. Une grande fabrique peut sans doute servir de spécimen pour les autres; elle n'autorise pas à conclure pour toutes, car la condition des ouvriers diffère déjà sensiblement dans les petites usines, et bien plus encore dans les simples ateliers des villes ou des campagnes. L'expérience courageuse de M. Goehre ne serait concluante, que si elle eût été prolongée et variée; il aurait dû faire son tour d'Allemagne afin d'établir des comparaisons utiles. A condition toutefois de ne point trop généraliser, ce qu'il a observé n'en est pas moins fort instructif.

A peine arrivé à Chemnitz, notre théologien, en quête de travail, s'adresse d'abord à un agent de police qui lui indique d'un ton bourru le cabaret où se recrutent et s'embauchent les ouvriers de fabrique. L'endroit est si infect, que le néophyte est pris de nausées, sur le point de rebrousser chemin et de renoncer à sa tentative; il a fallu ainsi à M. Goehre une éducation nouvelle de l'odorat et aussi de l'oreille pour l'habituer aux cent jurons, imprécations et blasphèmes qu'il entendait chaque jour. Tout son livre devrait être traduit dans la langue de V Assommoir et de Germinal afin de garder la couleur locale. La première question que lui adresse avec sympathie un apprenti tailleur qui se trouve là, c'est d'où il sort? peut-être de la maison

centrale? La plus dure épreuve l'attend au dortoir de l'auberge, où il passe la nuit dans la puante atmosphère des haleines, sur un lit plein de vermine. N'ayant aucun métier spécial, il ne parvient à trouver du travail nulle part. Le bill Mae Kinley a porté atteinte à l'industrie allemande; au lieu de prendre des ouvriers on en congédie. En désespoir de cause, M. Goehre s'adresse au directeur d'une importante fabrique de machines, et sous le sceau du secret lui fait part de son projet. On l'engage comme simple manœuvre, il est employé à servir les autres ouvriers. Chaque soir, accablé d'une extrême fatigue, qui les premiers temps l'empêche de dormir, il note ce qu'il a vu et entendu.

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