LE SERVICE MILITAIRE
staté une aversion aussi marquée parmi les ouvriers. Dans les conversations de la fabrique ou de la brasserie, chacun se rappelait avec plaisir le temps du service, racontait avec intérêt des histoires de quartier, des épisodes des grandes manœuvres; on tirait vanité du brillant uniforme de son régiment; ceux qui avaient fait la campagne de 1870 en étaient fiers. D'autres se plaignaient des offlciers, citaient des brochures écrites contre eux, mais ils invoquaient toujours des griefs personnels. Quelques enragés seulement déblatéraient contre les armées permanentes, en voulaient la dissolution. — Un grand nombre de jeunes gens quittent l'Allemagne et s'expatrient afin d'échapper, il est vrai, au service militaire 1 . Mais pour ceux qui Font accompli, c'est un épisode, un changement dans cette monotonie et ce vide du travail de fabrique auquel l'ouvrier se voit condamné pendant sa vie entière. En comparaison de la dureté de la lutte pour l'existence, il en vient à considérer avec un regret affectueux le temps où il était nourri, habillé, logé aux frais du gouvernement 2 .
i. En 1890, 20 251 jeunes gens ont été condamnés par contumace, pour s'être soustraits au service militaire en émigrant sans autorisation, 15 178 sont sous le coup de poursuites. Ainsi 35 000 jeunes gens, presque un corps d'armée, ont fui, en une année, la caserne allemande.
2. Harold Frédéric, The young Emperor William II of Germany, p. 234.
L'empereur attribue une grande importance au maintien et à la survivance de l'esprit militaire dans la vie civile. On encourage dans chaque village l'organisation de clubs composés d'anciens soldats (Landwehrbezwksvereinè), où on lit les journaux, où vétérans et réservistes célèbrent les anniversaires des victoires. Mais ces associations ne réussissent que dans les petits centres; dans certaines villes, par exemple à Mayence, on y a renoncé, parce que tous les membres devenaient démocrates socialistes. On les exclut soigneusement de ces Vereine, quand on les connaît. La plus grande vigilance est
Bien qu'on ne parle du jeune empereur qu'avec circonspection, crainte d'être dénoncé et traduit en justice, M. Goehre considère que pour la grande majorité des ouvriers Guillaume II est une figure populaire très sympathique. La mémoire de Frédéric III, le doux Hohenzollern, est également chère aux petites gens; ils regrettent qu'il n'ait pas régné, ils croient qu'il aurait eu souci d'eux plus que des autres classes. On prête de même à son fils les meilleurs sentiments et les meilleures intentions à l'égard de la classe ouvrière : la Conférence de Berlin lui a donné du prestige. Depuis l'abandon de la loi contre les socialistes, l'Allemagne a été beaucoup moins agitée par les grèves que les autres États, et c'est le seul pays où la démonstration du 1 er mai n'a pas abouti à des conflits sanglants avec la police. Le ton des députés socialistes au Heichstag est aussi convenable dans la forme que celui des autres partis. « Nous ne sommes pas, disent les ouvriers, contre le gouvernement de l'empereur qui témoigne de l'intérêt à la question sociale, mais contre ses mauvais amis. » La revue socialiste Ja Neue Zeit parle favorablement de Guillaume II, mais, ajoute-t-eile, sa bonne volonté est destinée à se briser contre l'opposition des cercles bourgeois *. On ne saurait d'ailleurs
recommandée à ce sujet, en Prusse, en Bavière, à ceux qui président ces associations.
Les socialistes allemands, d'autre part, comptent beaucoup sur l'armée, qu'ils espèrent voir un jour composée en majorité de leurs adhérents, grâce au système du service obligatoire. Ils calculent qu'ils seront un jour en majorité au parlement, ils ont confiance qu'ils disposeront de l'armée, c'est-à-dire de la législation et de la force publique.
1. « Le rêve de Guillaume II de créer un absolutisme bienfaisant, une sorte de démocratie impériale, où chacun serait bon pour son prochain, où tous dormiraient sur les deux oreilles, bercés dans la sécurité que leur empereur veille pour eux, où la justice régnerait partout, où le bonheur serait la loi du pays,