LA LITTÉRATURE SOCIALISTE
truction religieuse qu'ils aient reçue, tous ces groupes distincts éprouvent dans la fabrique une transformation complète et uniforme. Ce qu'on leur a précédemment enseigné est détruit de fond en comble, et remplacé par une nouvelle éducation démocrate socialiste au moyen d'une littérature populaire créée par le parti depuis vingt ans, et plus importante que celle d'aucun autre pays.
C'est une littérature superficielle, mais à base scientifique, et non plus religieuse ou patriotique, qui vulgarise, dans des brochures à très bon marché, une science accommodée au service et aux intérêts de la démocratie socialiste. Elle donne au peuple liseur des formules, des chiffres, des raisonnements au-dessus de sa compréhension, mais c'est ce qu'il aime. Il y a chez les ouvriers les plus intelligents un besoin d'une culture meilleure et plus large, qui leur offre une compensation pour l'ennui et la monotonie de leur travail manuel, et ce goût de culture prouve bien qu'ils ne sont pas des hommes de destruction sauvage. Un ennemi déclaré de l'utopie communiste, M. Bamberger, dans un discours au Reichstag, louait chez les députés socialistes le talent, la force de travail, les connaissances acquises par ces hommes sortis des couches populaires, dont quelques-uns ont été obligés de consacrer la plus grande partie de leur vie au travail manuel, et souvent dans une condition précaire. — Ce besoin général de culture, d'après M. Goehre, se manifeste surtout par le grand mouvement international de la journée de huit heures, qui, selon lui, vient moins de la paresse ou de considérations économiques, que de l'aspiration ardente chez le peuple de fabrique à plus de lumière, de vérité et de science. — Mais nous ne pouvons partager entièrement sur ce point l'opinion de M. Goehre. Le désir très légitime
de plus de loisir pour la culture intellectuelle n'est senti que par une bien peu nombreuse élite d'ouvriers. Elle n'est qu'un prétexte pour les autres, car on ne s'aperçoit pas qu'ils consacrent généralement à leur instruction le temps dont ils pourraient disposer, et ils en donnent plusau divertissement qu'à l'étude.
Afin de satisfaire ce besoin de culture plus ou moins répandu, les chefs de la démocratie socialiste ont popularisé les œuvres de Marx et de Lassai le, de Darwin et de Hœckel, de Biichner et de Moleschott, feuilleté Spinoza et Feuerbach, analysé Schopenhauer * et Hartmann, invoqué Strauss et M. Renan. Les ouvriers absorbent tout cela pêle-mêle, à tort et à travers : ils se figurent qu'il suffit de lire pour comprendre, de se mettre dans la tête certaines formules, pour résoudre tous les problèmes. Gomme nombre d'esprits même cultivés, ils ne font naturellement aucune distinction entre les hypothèses et les vérités démontrées. M. Leixner, dans ses intéressantes Lettres sociales de Berlin, cite des ouvriers qui étudiaient non seulement
1. Schopenhauer avait horreur des doctrines de Moleschott et de Bûchner, adoptées par les théoriciens socialistes, il les qualifie de « plat matérialisme, sorti en rampant de l'œuf du basilic ». Il professait de même l'aversion la plus profonde pour nos démagogues contemporains : « c'est aux seuls gouvernements qu'ils attribuent les misères colossales du monde; il leur semble que si les gouvernements faisaient leur devoir, le ciel existerait sur la terre, c'est-à-dire que tous les hommes pourraient sans peine et sans soucis se gorger, se soûler, se propager et crever...
« Quand bien même par le secours de l'État on pourrait remédier à l'injustice et à la misère au point que la terre devienne une sorte de pays de cocagne, les hommes en arriveraient à s'entrequereller par ennui, à se précipiter les uns sur les autres, ou bien l'excès de population amènerait la famine et celle-ci les détruirait. »
La philosophie de Schopenhauer serait fort déplacée dans une bibliothèque socialiste.