BIBLIOTHÈQUE D'UN MENUISIER
l'histoire, l'économie politique, mais la métaphysique. Ils suivaient des leçons sur Heraclite, sur Kant, que leur expliquaient des amateurs instruits. Un serrurier s'était construit tout un système philosophique et croyait avoir forgé la clef de l'univers. Voici le catalogue de la bibliothèque d'un ouvrier menuisier berlinois : Bûchner, Force et Matière \ Lassalle, Système des droits acquis ; Bastiat, Argent maudit ; — la Religion naturelle et sexuelle, traduit de l'anglais; la Prostitution de Berlin; deux volumes dépareillés du Monte Cristo d'Alexandre Dumas; un volume de V Histoire de la Révolution française de Louis Blanc, et cinq romans de colportage, de la plus basse espèce *.
Cette demi-culture sans discernement, sans critique, qui d'ailleurs n'est pas spéciale à la classe ouvrière, et où se retrouvent la confusion et le chaos des idées de notre temps, éveille les sentiments d'orgueil, l'esprit
> de négation. L'excès d'instruction superficielle, des-
1. Les auteurs dont les opuscules et les brochures se débitent le plus sont Lassalle, Engels, Marx, Liebknecht, Bebel, etc. La librairie du journal le Vot^waerts publie en outre une bibliothèque socialiste, où figurent les œuvres de Darwin, d'Ibsen, les poètes de la jeune Allemagne; la France est représentée par Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx, Gabrielle Deville, Yves
> Guyot, Sigismond Lacroix. Le débit de ces brochures est très fructueux. (Voir plus haut, p. 156.)
Au congrès d'Erfurt une commission a été chargée d'organiser la publication d'une littérature socialiste à l'usage de la jeunesse, que Ton distribue aux écoliers. Une circulaire officielle toute récente adressée aux maîtres d'école leur prescrit de saisir ces brochures entre les mains des enfants. — « Nous devons, dit Bebel, faire comme le diable qui, quand il aie doigt, possède bientôt l'homme tout entier. » • * Une société conservatrice vient de se fonder à Berlin, dans le but de répandre une littérature populaire qui servirait de contrepoison aux brochures socialistes. Mais pour la génération nouvelle, chez les fils d'ouvriers, le socialisme est déjà une tradition de famille, et aucune mesure ne saurait faire obstacle à cette propagande du foyer domestique.
cendue des universités, a contribué à remplir les classes laborieuses de mécontentement.
Le but et le résultat c'est d'opposer le monde naturel au monde moral et divin, de supprimer au nom de la science radicale la vieille culture qui plonge ses racines dans l'esprit du christianisme et de la Bible. La transformation religieuse n'est que le prélude des changements politiques et économiques. Grâce à cette union de la démocratie et de la science matérialiste, les théoriciens se flattent de renouveler la face de la société.
Les ouvriers respirent et vivent dans cette atmosphère intellectuelle. M. Goehre a recueilli de côté et d'autre des opinions caractéristiques exprimées d'une façon tantôt douce et polie, tantôt grossière et rude, selon l'interlocuteur, où ces idées apparaissent confuses dans des têtes novices et mal débrouillées.
De simples ouvriers de fabrique connaissaient Darwin, au moins de nom, la lutte pour l'existence, la survivance du plus apte, et avaient une vague idée de la théorie transformiste. Deux apprentis, tout en martelant un morceau de fer, discutaient si l'homme descend du singe.
Voici quelques propos épars :
« Ma foi est que la nature est Dieu. Ce n'est pas un être raisonnable, mais simplement la force. »
« La science est contre la Bible. »
« Jamais personne n'a vu le bon Dieu, remarquait un loustic... C'est peut-être une vieille femme acariâtre. »
« Le christianisme est une foi imaginaire. Il s'est produit au iv e siècle où la majorité le fit prévaloir... La Bible est un livre comme un autre. »
« J'aime mieux lire un livre le dimanche que d'aller à l'église, cela m'instruit plus. »
« Pourquoi Dieu ne fait-il plus de miracles? pour-