OPINIONS PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES
quoi permet-il tant de malheurs dans le monde? pourquoi les choses vont-elles si mal pour tant de braves gens ? »
« Pourquoi les riches ne suivent-ils pas la doctrine du christianisme? S'ils ont une religion et si la religion est une vérité, que ne la mettent-ils en pratique? Mais la religion aujourd'hui n'est laque pour intimider et maintenir ce grand lourdaud de peuple. » — C'est une opinion générale parmi les ouvriers, que l'Église est une institution créée par la classe qui possède, pour dominer et asservir les classes inférieures.
Un autre était spiritualiste sans croire à la Bible; un père désolé de la mort de sa fille espérait la revoir dans un meilleur monde. A la fabrique où il travaillait M. Goehre n'a rencontré qu'un seul chrétien, et au début chacun le raillait.
Un troisième émettait une idée originale : « L'Église, disait-il, est une école d'abrutissement, une institution d'État bien calculée; il ne faut point malgré cela la détruire, mais la réformer du tout au tout : il faut qu'elle enseigne et prêche au peuple les sciences naturelles. »
Tel autre enfin résumait sa philosophie dans ce couplet :
Rendez-nous la vie belle et bonne, Il n'y a rien après, on ne se voit plus!
Ce sont les antipodes du christianisme, et pourtant Jésus de Nazareth est respecté de tous. Les ouvriers ne croient nullement à la divinité que la théologie lui attribue, mais il reste pour eux le premier socialiste, le grand réformateur qui a essayé, mais en vain, avec des moyens religieux, de faire naître l'âge d'or.
D'après M. Goehre, ce n'est pas dans la défectueuse organisation politique et économique des masses que
gît le danger de la démocratie socialiste, c'est dans cette influence matérialiste, dans cet anéantissement du christianisme traditionnel. L'ouvrier considère sa vie comme profondément triste : « Tous les jours se ressemblent; demain il faudra recommencer ce que nous avons fait la veille. Et nous devons encore nous estimer heureux de gagner quelque chose. » C'est le ton du désespoir complet. Or qui lui enseignera non pas le contentement, mais la résignation? Un pas de plus lç conduit du désespoir à la révolte, et la révolution est là. « Le peuple n'y songe pas encore, mais il en est peut-être plus près qu'il ne le croit lui-rnême. » Jouffroy pensait de même que « l'instabilité des gouvernements contemporains, l'impatience des peuples modernes, la fragilité de toutes nos charpentes sociales et de toutes nos machines politiques, n'ont d'autre cause que la chute du christianisme et l'attente d'une religion nouvelle * ». — Mais la solidité de la foi estelle donc une garantie de stabilité? Ne fégnait-elle pas au moyen âge, et quelle époque a été plus troublée par les changements politiques et jociaux, les révolutions dynastiques, les formations et les démembrements d'États? La vraie cause, c'est que l'homme, sous quelque régime qu'il vive, avec ou sans croyances dogmatiques, ne se trouve jamais assez bien, il veut être mieux : comme le malade sur sa couche il cherche sans cesse une position moins douloureuse. On a beau lui faire espérer qu'il jouira plus tard de la suprême béatitude, on ne l'empêchera point d'aspirer en attendant aux biens de ce monde.
i. Tainc, Les philosophes classiques du XIX e siècle, p. 216.