‹ Le socialisme allemand et le nihilisme russeChapitre 127 sur 203 · VI. — MOEURS ET MORALITE DES OUVRIERS · texte numérisé non relu

VI. — MOEURS ET MORALITE DES OUVRIERS

Comme ils ont une philosophie matérialiste, les théoriciens du socialisme ont une morale utilitaire, infiniment plus claire pour l'observateur dans la pratique de chaque jour, et fort éloignée de l'idée du péché originel, de la chute, de la grâce, de la rédemption. Pour eux, ce qui constitue la moralité ce sont les mœurs régnantes, et l'opinion sur ces mœurs, déterminée par la couche sociale où chacun vit.

M. Goehre constate qu'il n'est pas vrai de dire que les démocrates socialistes avérés soient moralement les plus corrompus. Au contraire leurs théories donnent à ceux qui ont reçu une bonne éducation la conscience de la fraternité des hommes et des peuples, la foi en une mission politique et économique du quatrième état. Bebel est le type le plus élevé de ces sortes de caractères profondément honnêtes, bien doués, laborieux, mais ivres d'une demi-culture et des résultats de la science, et chez qui, par un assez fréquent contraste, les doctrines déterministes et matérialistes aboutissent à un idéalisme rêveur, aux promesses d'un avenir chimérique. D'ailleurs dans la classe ouvrière, comme dans toutes les autres classes, la variété de mœurs tient moins à la doctrine qu'au naturel de chacun. Il y a nombre de pères de famille, excellents ouvriers, laborieux, économes, d'une habileté héroïque à rogner sur toutes choses, bien que les doctrines de la démocratie socialiste soient peu favorables à l'épargne ; il y a des paresseux, des mauvais sujets, des dissipateurs. — Le vol, très fréquent dans les auberges où il ne fallait rien laisser traîner, était rare à la fabrique. Les ouvriers, quand ils pouvaient se soustraire à la surveillance, travaillaient seulement pour leur compte. Quel-

ques-uns dérobaient des outils peu importants. Un camarade racontait à M. Goehre qu'il avait emporté chez lui une vis :

« C'est défendu, c'est un péché, lui objectai-je, pour Tamener sur ce sujet.

— Non, répondit-il, ce n'est pas un péché, on ne commet jamais un péché dans une aussi grande fabrique que celle-ci. Les propriétaires pèchent aussi envers nous. Ah ! nous autres pauvres gens. »

Un ivrogne disait un jour au cabaret : « L'honnêteté m'a perdu, je n'ai pas voulu tromper comme les riches, les messieurs gras. »

La peste de l'alcoolisme était peu répandue chez les ouvriers de la fabrique, elle est rare chez les ouvriers sédentaires. M. Goehre comptait parmi ses camarades très peu de nez rouges. Un compagnon sujet à des attaques de delirium t remens n'inspirait aucune sympathie. Le règlement interdisait de vendre du schnaps dans l'intérieur de la fabrique *; on consommait surtout de la bière. Sobres pendant la semaine, les ouvriers comme tous les gens qui font abstinence forcée, se dédommagent les jours de marché et les jours de fête par des bombances et des beuveries quand leurs ressources le permettent.

Il n'était pas rare de rencontrer à Ghemnitz, surtout parmi les jeunes apprentis, des viveurs comme on en trouve chez les fils de famille. Les ressources des villes et les occasions stimulent leurs désirs; eux aussi veulent s'amuser avant d'entrer dans la vie grise et mono-

1. Un projet de loi a été présenté au Reichstag pour la répression de l'ivresse. Dans le rapport officiel sur ce projet, Pivrognerie est signalée comme « une calamité nationale ». — On objecte que la loi n'atteindra pas les buveurs d'habitude, que ceux-là seuls seront punis qui ne s'enivrent que par exception, et qui supportent moins la boisson que les autres.

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