LES SALLES DE DANSE
tone qu'ils mèneront ensuite jusqu'à leur dernière heure. Tels qui gagnent de 40 à 50 francs tous les quinze jours, dépenseront en un seul dimanche 10 à 12 francs à boire, à fumer, à faire fête.
Il n'est pas de plus grand attrait que la salle de danse. M. Goehre a fréquenté à Chemnitz tous les établissements de ce genre, et le plus mal famé, la Couronne impéiHale, surnommé Vos saignant, à cause des mauvais coups qu'on y échange. C'est un établissement du plus bas étage, rendez-vous des ouvriers, des soldats de la garnison, desservantes, des filles de fabrique, des filles publiques et de leurs souteneurs. M. Goehre y fut provoqué de la façon la plus ordurière, et obligé de s'esquiver pour échapper à une mauvaise querelle. Le Colosseum, au contraire, dont le prix d'entrée s'élève à 60 centimes, est le bal public le plus élégant, où Ton rencontre le high life de l'aristocratie ouvrière, les demoiselles de magasin, les cocottes les plus huppées, et aussi des bourgeois, des avocats, des officiers en civil. Les ouvriers y viennent eux-mêmes si bien mis, qu'on ne les distingue qu'à l'absence du monocle, et à leurs mains plus épaisses. Personne ne porte de gants, et les dames, par un geste muet et expressif, offrent leur mouchoir à leur danseur, de crainte que la sueur des mains ne tache leur corsage.
Les falles de danse pullulent dans les faubourgs de Chemnitz. Dans toutes règne une gaîlé de kermesse : on embrasse dans les coins de beaux visages riants et rouges d'animation et de plaisir, on presse de belles formes pleines et fortes. Vers .minuit la musique cesse, la salle se vide, les lumières s'éteignent. Les couples, si le ciel est propice, se répandent dans la campagne, et les étoiles scintillantes éclairent les plus doux péchés ; ou bien on accompagne l'aimée en deçà, le plus souvent au delà de la porte de sa petite chambre, et l'on
192 OUVWERS DE FABRIQUE
partage son étroite et dure couchette : c'est presque toujours la conclusion obligée. Le dimanche qui représente l'ennui pour la classe riche, est au contraire pour les classes laborieuses la bonne journée, celle où Ton danse avec sa maîtresse, où Ton oublie l'accablant labeur de la semaine, et les incertitudes du lendemain.
Il n'y a pas à Ghemnitz, M. Goehre l'affirme, de jeune homme ou de jeune fille qui au delà de dix-sept ans soit encore chaste et vierge. M. Leixner abaisse encore cet âge chez les ouvrières de Berlin. Un des thèmes le* plus rebattus dans les réunions publiques consiste à présenter les filles des prolétaires comme séduite^ par les bourgeois, sacrifiées au Moloch capitaliste. Or quiconque connaît les jeunes ouvrières berlinoises, peut affirmer que les trois quarts sont déjà corrompues par la vie de fabrique dès l'âge de quatorze ou quinze ans, souvent sans leur faute, et que leurs séducteurs, à peu d'exceptions près, sont de jeunes ouvriers de dix-sept à dix-huit ans. Rarement les liaisons durent plus d'une ou de deux années; si ces filles tombent dans la prostitution, l'ancien « fiancé » devient parfois le souteneur, l'Alphonse, le « Louis », comme on dit en Allemagne i .
A Ghemnitz chacun a sa maîtresse ou ses maîtresses, chacune a son amant. Geux qui s'en tiennent aux prostituées qu'on paie sont peu considérés. Une jeune fille ne doit pas céder tout de suite à- une première connaissance, elle doit d'abord se laisser faire la cour, un peu moins longtemps toutefois que les dames du monde, qui ont plus de vanité, de distractions et de
i. Leixner, Soziale Briefe aus Berlin, 1891. L'excès d'instruction tend à augmenter en Allemagne l'armée des proslituées. Les jeunes filles, au sortir de l'école, méprisent les travaux des champs, émigrent à la ville attirées par la fabrique ou la machine à coudre, et sont aussitôt débauchées.