‹ Le socialisme allemand et le nihilisme russeChapitre 129 sur 203 · MARIAGES PROLÉTAIRES · texte numérisé non relu

MARIAGES PROLÉTAIRES

loisirs. Quand par aventure elle devient grosse, son amant l'épouse d'ordinaire presque aussitôt, même s'il ne la connaît que depuis quelques semaines. Nombre de mariages ouvriers n'ont pas d'autre origine; le hasard en décide plus que le besoin de se créer un intérieur. Le mariage est même considéré d'ordinaire comme la plus grande bêtise qu'un homme puisse commettre. Pour beaucoup la femme n'a qu'un double but, satisfaire machinalement le penchant sexuel, et tenir le ménage. L'instinct l'emporte sur la réflexion, les enfants viennent en foule, c'est la gêne extrême ; on aime pourtant ses petits, on se prive pour eux,

La modicité des salaires, la promiscuité des logements insufûsants, rendent la plupart du temps impossible à l'ouvrier, même avec la meilleure volonté, de réaliser « la famille chrétienne qu'on lui prêche si volontiers du haut de la chaire » : il faudrait pour cela qu'il fût un saint. Le père est absent tout le long du jour, la mère généralement absorbée par les soins d'intérieur, les enfants livrés à eux-mêmes font leur éducation dans la rue.

Les bons ménages sont rares. Comme toujours l'homme exige la fidélité, sans s'y astreindre luimême. Mais ce qui distingue la classe ouvrière des autres classes, c'est que la femme y est estimée beaucoup plus bas et souvent battue. Quand la démocratie socialiste exhale des plaintes sur le sort de la femme, et revendique son émancipation, elle a devant les yeux la condition de la femme ouvrière et la misère du ménage ouvrier.

Dans les rapports des ouvriers entre eux, ce qui frappe à première vue, c'est la bonne camaraderie, l'accord qui règne dans le travail de fabrique, l'union à la salle de vote, un sentiment de solidarité plus puis-

sant que dans toute autre classe, parce qu'on sent mieux l'identité des intérêts, et la nécessité de s'entr' aider. Mais en dehors des réunions et des votes politiques, les ouvriers, comme tous les autres hommes et à l'exemple de leurs chefs, sont divisés en groupes et en coteries, se jalousent, se raillent et se méfient les uns des autres. « N'écoutez pas un tel, disait-on souvent à M. Goehre, c'est un rapporteur. » « Il y a bien de la canaille dans cette boutique », grommelait un vieil ouvrier aigri. Il en est de la solidarité socialiste, dans la pratique journalière, comme de l'amour du prochain : certes Ton aime son prochain, pourvu toutefois qu'il reste à l'état abstrait et anonyme r car dès qu'il prend forme et figure, les sentiments « altruistes » changent de face; on se déchire à belles dents, et les amis mêmes passent pour le régal le plus délicat. — Le principe d'égalité dont le parti fait parade, n'est pas d'une application plus fréquente. L'ouvrier qui gagne 60 centimes de plus que son camarade se juge infiniment supérieur à lui. J.-J. Weiss avait bien raison de définir l'homme un animal aristocratique : les différentes couches sociales se déversent le dédain d'étage en étage; depuis le premier rang jusqu'au dernier c'est une cascade de mépris. Autant de traits de la nature humaine, et il y aurait plutôt lieu d'être surpris, s'ils ne se rencontraient pas parmi les ouvriers ! . On aura beau modifier l'organisation sociale,

1. Les socialistes indépendants, écartés du parti depuis le congrès d'Erfurt, reprochent à ceux qui le dirigent, à Bebel, à Singer, à Liebknecht, « de flatter les ouvriers pour les mieux dominer, de saluer en eux le modèle de toutes les vertus,, comme si l'immoralité n'existait que chez les bourgeois, comme sî tous les ouvriers possédaient une culture scientifique, comme s'ils étaient capables de décider les questions les plus graves qui exigent de longues études... C'est pour ce motif, disent les,

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