HAINE DES RICHES
on ne changera point les hommes; cela pourtant serait l'essentiel.
L'union de la classe ouvrière lui vient de son éloignement, de sa défiance des autres classes, du sentiment d'un abîme qui l'en sépare, par-dessus tout de la haine objective des riches, qui, comme elle le croit, ne s'ennuient jamais, mangent, boivent, dorment à leur aise, ont de belles femmes, voyagent, se distraient de toutes les façons. Les oisifs surtout déconsidèrent la classe opulente : ils composent toute une catégorie de frelons, sociaux, contre lesquels le socialisme proteste à bon droit. Mais beaucoup de riches travaillent, il en est quelques-uns qui consacrent leur temps à des œuvres d'art et de science. Les ouvriers n'ont pas pour ceux-là plus d'estime, car ils ne comprennent pas le travail sous sa plus haute forme, le labeur désintéressé de l'artiste et du savant. Ce qui compte pour eux, c'est ce qu'ils pratiquent, l'activité corporelle, le pénible effort musculaire; et cette conception se retrouve dans les théories économiques de la démocratie socialiste, elle est le fondement même du système de Karl Marx.
En résumé, M. Goehre a trouvé chez ses camarades de fabrique de mauvaises, mais aussi de bonnes et aimables qualités; il a rencontré de braves gens. La classe ouvrière n'est pas plus immorale que toutes les autres classes étant donnée la situation matérielle où elle se trouve, et les conditions de vie sont pour elle infiniment plus dures : point d'éducation, point de loisirs, des soucis pressants qui ne cessent ni ne changent.
La conclusion générale de M. Goehre, conforme à
jeunes socialistes (non sans quelque exagération), que nous nous sommes retirés du parti ». (Discours d'Auerbach du 8 novembre 1891.)
celle que nous avons précédemment exprimée nousmêmes, c'est que la question ouvrière n'est plus seulement une question d'estomac et de salaires, comme elle l'était pour les chartistes anglais de 1840; aujourd'hui les ouvriers qui obtiennent une haute paye pensent comme les autres. Le peuple qui travaille à la fabrique ne croit pas seulement à la possibilité d'un meilleur ordre dans la production économique; il veut s'organiser en classe distincte, en imposer par sa force, être plus considéré, jouir d'une plus grande liberté et, s'il se peut, dominer à son tour les autres classes. Ces aspirations sont encore obscures et vagues, mais le mouvement s'accomplit par une poussée incessante, avec la force d'un élément naturel. On ne peut méconnaître à quel point est sérieuse cette agitation des profondeurs populaires. M. Leixncr juge pareillement que la démocratie socialiste offre des analogies avec la foi religieuse : ce qui le prouve, c'est qu'elle compte à son service tant de fanatiques; ils obéissent aveuglément aux chefs, considèrent les formules d'idées fixes débitées dans les réunions publiques comme des articles de dogme, contre lesquels nulle raison, nul argument ne sauraient prévaloir. Ainsi envisagée la démocratie socialiste apparaît comme le premier grand mouvement qui se soit emparé du monde depuis la réforme; elle prétend se rattacher au mouvement intellectuel qui découle et découlera de plus en plus des progrès de la science contemporaine, et qui a tant d'importance, de grandeur, de certitude et d'avenir.
Il est non seulement impossible de refouler le courant, mais même de le ralentir. Il ira croissant, se répandra dans les campagnes à mesure que l'agriculture deviendra industrielle, comme elle y tend aujourd'hui. Les temps patriarcaux sont à jamais passés. L'ouvrier ne veut plus être protégé; il veut formuler