SOCIALISME CHRÉTIEN
lui-même son programme, ses prétentions, ses exigences. Tout ce qu'on peut espérer, c'est que, comme l'ouvrier anglais, il devienne plus pratique, à mesure qu'il deviendra plus capable et plus éclairé.
Celte conclusion de M. Goehre ressemblerait fort à un aveu d'impuissance, s'il n'avait la foi. Car il faut la foi pour croire qu'on pourra substituer un socialisme chrétien au socialisme incrédule, lorsqu'il a pénétré si avant. M. Goehre est persuadé qu'à force de zèle religieux, par une réforme de l'éducation, une organisation de nombreuses petites paroisses, on parviendra, non pas à détruire la démocratie sociale, mais à persuader aux ouvriers qu'on peut être à la fois chrétien et démocrate socialiste, à ôter à la doctrine sa moelle matérialiste, à faire triompher la vraie science sur la fausse science. En sa qualité de pasteur, M. Goehre propose un remède religieux. — Mais M. Leixner constate qu'à Berlin la mission intérieure protestante, comme aussi les sociétés catholiques de Saint- Vincent de Paul et de Saint-Boniface, malgré leur activité charitable, ont fait très peu de chose : on accepte les dons d'un air contrit, mais on rit sous cape des donateurs. Les querelles de sectes dans le protestantisme nuisent en outre à l'action religieuse : le catholicisme dont M. Goehre parle avec peu d'estime, est pourtant une plus forte digue contre le flot montant du socialisme démocratique, moins répandu dans l'Allemagne catholique que dans l'Allemagne protestante. Mais l'exemple de la Belgique montre bien qu'un pays catholique n'est pas pour cela mieux préservé : l'alliance de l'Église et du quatrième état ne semble pas près de s'y établir.
Malgré tout ce que peuvent inspirer de confiance, tout au moins de respect, le zèle et le courage de M. Goehre, et d'hommes appartenant à d'autres confes-
sions, mais animés du même esprit, ce qui ressort de son livre sincère, c'est justement l'impossibilité de ramener les ouvriers des villes à la conception religieuse du christianisme, une fois qu'ils l'ont perdue, d'effacer cette demi-culture scientifique qui leur vient de leur activité même dans la fabrique. Le paysan isolé aux champs, dont la récolte dépend de l'incertitude et du caprice apparent des saisons, est plus porté à croire à l'action d'une providence arbitraire qui se laisse fléchir : l'ouvrier toujours devant sa machine, qui la voit se mouvoir selon le jeu immuable des forces naturelles, possède assez de raisonnement pour opposer la science au dogme. Le christianisme en tant que théologie est à jamais détruit en lui ! . Il est détaché des traditions morales et religieuses comme des traditions politiques et sociale-». Mais voici que ce positivisme matérialiste et « scientifique » n'efface en lui tous les vestiges du passé, que pour le livrer à l'utopie socialiste, au rêve insensé d'une société de l'avenir libre de toutes les calamités publiques et particulières inséparables de la nature humaine, où nul n'agira par intérêt personnel, où tous jouiront d'un bonheur égal. En sorte qu'il est bien vrai de dire que l'homme, quelle que soit son éducation, fût- elle même à demi scientiflque, est au premier chef un être voué à l'illusion et à la chimère qui l'aident à supporter sa condition misérable.
1. M. Leixner, pour faire renaître le sens religieux dans le peuple, voudrait qu'on enseignât un christianisme qui n'attribuerait absolument aucune valeur au dogme, un christianisme selon l'esprit de l'évangile.