LES EXPROPRIATEURS SERONT EXPROPRIÉS
qui dès lors travaillera pour elle-même, c'est-à-dire pour le'bien général, il s'agit en un mot de supprimer la propriété privée.
Cette transformation s'opérera nécessairement, non par décret, mais par la force des choses, selon une loi d'évolution, sans qu'il soit possible de l'empêcher. En effet, lorsque par le mode de production les capitalistes sont arrivés à dominer, un autre phénomène se produit, une autre expropriation, celle des capitalistes entre eux. Le grand capital opprime les petits capitaux, ruine la petite industrie et finit par les absorber, les accumuler entre les mains de quelquesuns. La société tend à se diviser en deux classes, quelques millionnaires d'une part, et une masse énorme de prolétaires de l'autre. « La centralisation des moyens de production et le travail rendu collectif arriveront à un point où leur enveloppe capitaliste ne pourra les contenir : il faudra qu'elle éclate. L'heure de la propriété privée capitaliste sonnera. Les expropriateurs seront expropriés. »
— La théorie de Marx, telle qu'elle vient d'être exposée brièvement, repose en partie sur de prétendus axiomes : « le travail est la source et la mesure de la valeur »;... « l'entrepreneur ne paye que cinq à six heures à l'ouvrier lorsqu'il l'emploie douze heures. » Cela est-il démontré? Est-ce donc uniquement par l'exploitation de ses ouvriers que le fabricant s'enrichit? demande M. de Sybel, n'est-il donc que le surveillant du travail? Supposez, et l'hypothèse n'a rien d'invraisemblable, un directeur d'usine, qui voit approcher sur le marché une période de hausse pour les marchandises qu'il fabrique. Il s'assure de bons ouvriers, double leur salaire, et réalise un gain important, en exploitant non les bras de ses ouvriers, mais les conjonctures. Son gain légitime est le résultat de son
travail de tête, de son esprit d'entreprise, de son habileté, de sa décision *.
Celui-là seul donne au travail sa valeur qui sait lui imprimer le cachet de l'adaptation à un but, et qui découvre le moyen de le réaliser. Il faut remonter aux origines du travail, pour attribuer toute la valeur au travail manuel, musculaire. Dans notre industrie compliquée, l'entrepreneur capitaliste a créé le but de sa fabrique, étudié la production, les machines et leur perfectionnement. Il choisit ses ouvriers, attache un ingénieur à son service; il n'en est pas moins le créateur du but et par suite de la valeur qui en résulte. Les ouvriers sont ses instruments animés, ils ignorent souvent la fin à laquelle ils concourent. Le chauffeur qui entretient l'eau et le charbon dans la machine ne crée pas plus la valeur que l'aiguille et les ciseaux ne créent l'habit. « Marx fait de l'instrument le créateur, et du créateur un parasite », et c'est sur cette erreur fondamentale que repose tout son système.
— On ne peut guère contester à Marx que le pillage des Indes, la destruction des petites fermes en Angleterre et en Irlande n'aient été une des sources de la puissance capitaliste de la Grande-Bretagne. Mais cela
1. Le gain prélevé par l'entrepreneur sur chaque ouvrier est souvent minime; mais répété indéfiniment, il permet à la fabrique de prospérer. Une élévation de salaire, même très faible, en supprimant cette plus-value, peut obliger à suspendre cette industrie.
L'ouvrier n'a-t-il pas lieu de préférer le paiement régulier de son salaire à une participation aux chances lointaines et incertaines de l'entreprise, aux gains, mais aussi très souvent aux pertes? Jusqu'à ce que l'entreprise soit achevée il n'aurait rien pour vivre.
L'entreprise a exigé des avances que seul le capital peut faire : l'intérêt que le capitaliste retire est un équivalent pour les risques qu'il court, pour le retard de jouissance qu'il aurait pu tirer de son argent.