ESCLAVAGE FUTUR
impossible de fixer la durée de cette transition à la société communiste, que Marx annonçait pour la fin du siècle après une guerre à mort avec la Russie, et que Engels fixait dernièrement pour l'Allemagne à Tannée 1898. « Le visionnaire, le fanatique, dit excellemment Lessing dans son Éducation du genre humain, jette souvent des regards très justes vers l'avenir, mais il ne peut attendre. Il souhaite cet avenir plus accéléré et souhaite que ce soit lui qui l'accélère. La nature met des milliers d'années à accomplir ce qui doit (d'après lui) se réaliser à l'instant de sa propre existence. »
On chercherait vainement dans l'œuvre de Marx un plan, une organisation exacte de l'État de l'avenir. Engels et lui se sont prudemment et anxieusement abstenus de prêter à leur tour le flanc à la critique. Ils indiquent les tendances vers la société future, mais non les formes de cette société. Le manifeste contient, comme nous l'avons dit, de vagues indications à ce sujet. Le capital appartiendra à la communauté, il sera employé d'une manière productive au profit de tous; la production sera réglée; l'opposition entre la classe dominante et la classe dominée cessera. Ce système exigerait toutefois l'intervention, l'absolutisme de l'État à un degré intolérable : ce serait la camisole de force appliquée à la société. Tous les rêves de domination universelle qui ont pu hanter les conquérants et les despotes, les Alexandre, les César, les Napoléon, l'ambition du Pape de régner sur la terre entière, en supposant que ces rêves grandioses aient pu se réaliser, ne seraient rien en comparaison de la réglementation totale et jusque dans le moindre détail à laquelle Marx et les communistes prétendent soumettre tous les pays et tous les hommes. Marx fait, il est vrai, une distinction entre la Société et l'État. Les socialistes ne veulent s'emparer de l'État
que pour abolir sa tyrannie. Mais c'est jouer sur les mots, car le communisme ne se pourrait imposer et maintenir que par l'extrême contrainte 4 . — Marx et Engels supposent enfin que le combat pour l'existence peut cesser, qu'il n'y a pas de lois naturelles immuables, des faits généraux et constants de la nature humaine, tels que la concurrence f , régissant le développement économique des sociétés ; il n'y a d'après eux que des phases mobiles, transitoires. Et ils nous font l'effet de médecins, en possession d'une panacée, qui s'appuieraient sur les progrès de l'hygiène, sur le prolongement de la vie humaine et le développement futur de la science physiologique et de l'art de guérir, pour prétendre un jour soustraire l'homme aux lois inéluctables de la vie et de la mort.
ni. — l'homme 3 .
Quelques traits du caractère de Marx aideront à comprendre son œuvre et compléteront cette rapide étude.
C'était un homme de volonté froide, tenace et calculatrice, au service de grandes passions et de grandes haines. Il manquait d'enthousiasme, et n'avait rien de l'apôtre humanitaire prêchant un monde meilleur. Il songe tout d'abord à désorganiser et à dissoudre la société telle qu'elle existe; il s'était placé contre elle, dès le début, en opposition absolue, avec un sentiment d'indignation et de révolte. Il n'a que sarcasmes à l'adresse de toutes les institutions et de toutes les
1. Hans Blum, Die Lùgen unserer Sozialdemokratie, p. 187. Weimar, 1891.
2. Voir Molinari, Notions fondamentales d'économie politique et programme économique. Paris, Guillaumin, 1891.
3. Karl Marx, persônliche Erinnerungen von Paul Lafargue. Seue Zeit, n°* 1 et 2, 1890-1891. — Friedrich Engels, zu seinem siebzigsten Geburtstage. Neue Zeit, n° 8, 1890-1891.