‹ Le socialisme allemand et le nihilisme russeChapitre 152 sur 203 · ORGUEIL HÉGÉLIEN · texte numérisé non relu

ORGUEIL HÉGÉLIEN

croyances. Il est de la famille des Verneinenden, des négateurs qui troublent et agitent le monde et l'empêchent de s'endormir dans la sécurité, l'indifférence et la mollesse, — de ces esprits dont Gœthe a donné l'expression poétique dans Méphistophélès, que le Seigneur envoie dans le monde afin de secouer l'inertie de ses créatures : « Il excite et agit, et il doit en sa qualité de diable être créateur. — Il est une partie de cette force qui veut toujours le mal et crée le bien. »

La philosophie de Hegel lui avait inspiré la critique universelle, l'orgueil inflexible de la pensée pure. Il répétait souvent cet aphorisme hautain du maître : « Même la pensée criminelle d'un scélérat est plus grandiose et plus sublime que les merveilles du ciel. » C'est une transposition hardie du mot de Pascal : «L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant... Toute notre dignité consiste donc en la pensée. » Mais Pascal n'ajoutait point : « criminelle ».

Marx prétendait faire de la science sinon la servante, l'auxiliaire de la révolution prolétaire : il voulait du moins que les savants prissent part ardente à la vie publique. « La science, disait Marx, ne doit pas être un plaisir égoïste; ceux qui sont assez heureux pour se vouer à des buts scientifiques, doivent aussi être les premiers à mettre leurs connaissances au service de l'humanité. » — « Travailler pour le monde » était une de ses maximes favorites.

Sa culture était profonde et variée. Outre son érudition économique, fruit d'un labeur immense, il avait le goût des mathématiques qui répondaient à la nature logique et déductive de son esprit. Les secours que d'autres cherchent dans la religion et la philosophie, il les trouvait dans la quiétude algébrique. « L'algèbre seule, raconte son gendre, M. Lafargue, pouvait con-

soler les moments les plus tristes de sa vie agitée. Pendant la maladie de sa femme, en proie au souci de la perdre, il écrivit un traité sur le calcul infinitésimal, afin de se transporter loin des réalités douloureuses, dans les régions sereines de l'abstraction transcendante. »

Il goûtait les poètes : il avait rimé dans sa jeunesse, il promettait à ses filles de composer une tragédie des Gracques. Presque toutes les langues européennes, comme aussi celles de Tantiquité classique, lui étaient familières; il lisait Eschyle, Gogol et Pouchkine dans le texte original. Henri Heine, Gœthe, Shakespeare, Dante et Burns étaient ses livres de chevet. Dans son ouvrage le Capital, les grises théories, ainsi que les peintures de la vie ouvrière en Angleterre, sont émaillées de citations, qui donnent une teinte littéraire à l'économie politique, la science lugubre, the dismal science, comme l'appelle Carlyle. '

Grand amateur de romans, il goûtait particulièrement Fielding. Paul de Kock, Alexandre Dumas et i Walter Scott. Il mettait Balzac hors de pair, et se proposait, une fois qu'il aurait terminé le Capital, d'écrire une critique de la Comédie humaine. « Balzac, selon lui, n'était pas seulement l'historien le plus fidèle de la société de son temps, mais de plus le créateur de figures prophétiques, encore à l'état embryonnaire sous Louis-Philippe, qui se sont développées sous le second empire», journalistes, députés, gens de Bourse, tous brasseurs d'affaires; et quelle admirable incarnation de la ploutocratie et du mam monisme que le baron de Nucingen!... Marx considère toute l'histoire comme une suite de combats de classes, où les intérêts économiques, si négligés des historiens, tiennent le premier rang : Balzac a été de même le premier dans le roman qui ait osé donner aux affaires d'argent et

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