‹ Le socialisme allemand et le nihilisme russeChapitre 153 sur 203 · ADMIRATION POUR BALZAC · texte numérisé non relu

ADMIRATION POUR BALZAC

d'intérêt, à côté de la peinture des sentiments, autant de place et d'importance que dans la vie réelle; qui ait osé décrire les .appétits, les querelles, conflits et intrigues que les contrats et les héritages suscitent entre les individus et les familles. — Marx partageait en outre la profonde aversion de Balzac pour la bourgeoisie capitaliste. Il goûtait infiniment Don Quichotte parce qu'il y voyait l'épopée de la chevalerie mourante dont les sublimes vertus passent pour de ridicules folies dans le monde bourgeois qui commence à s'élever sur les ruines de la féodalité. Marx lui-même est vénéré par ses fervents adeptes comme le chevalier cuirassé du socialisme et du combat des classes. Et peutêtre aussi n'y a-t-il pas moins de chimères fumeuses dans tant d'écrits socialistes que dans les romans de chevalerie du temps passé. Leur lecture n'est pas sans danger pour les cerveaux faibles.

Le publiciste russe Anienkof ! , qui connut Marx en 4847, lorsqu'il avait vingt-neuf ans, nous le peint tel qu'on le voit dans ses portraits : noire chevelure, mains velues, barbe épaisse, teint olivâtre, tout accusait son origine juive. « Il n'avait dans les manières rien des formes sociales polies, mais de l'orgueil et une teinte de mépris. Sa voix claire et métallique était merveilleusement en harmonie avec ses jugements radicaux sur les hommes et sur les choses. Il parlait avec un ton impératif et ne souffrait aucune contradiction. 11 avait en même temps le sentiment de sa mission, il se jugeait fait pour dominer les esprits et leur prescrire des lois. Il était en un mot l'incarnation d'un dictateur démocrate. » Le style de Marx, ses

1. Nous empruntons les deux citations d'Anienkof et de Techow à Adler, Die Geschichte der ersten soziaîpolitischen Arbeiterbewegung in Deutschlandi Berlin, 1885.

réfutations dédaigneuses, ses rudesses tranchantes, donnent de lui la même impression.

Trois années après Anienkof, en 1850, l'ex-ofQcier prussien von Techow, réfugié à Londres, présentait de même, dans une de ses lettres, Marx et Engels comme des natures impérieuses , dictatoriales , ne tolérant aucune autorité à côté de la leur, des hommes purement intellectuels, inaccessibles au sentiment. Il raconte en ces termes une visite qu'il fit à Marx dans sa villa confortable des environs de Londres : « Nous bûmes d'abord du claret, puis du Champagne. Après le vin rouge, il était complètement gris. Cela était à souhait, car il devint plus communicatif qu'il n'aurait été sans cela. J'ai été frappé non seulement de sa rare supériorité intellectuelle, mais de sa personnalité importante; s'il avait autant de cœur que d'esprit, autant d'amour que de haine, je serais allé au feu pour lui. Mais je suis persuadé que l'ambition personnelle la plus dangereuse a tout dévoré en lui. Il se moque des fous qui prient d'après son catéchisme des prolétaires, comme il se moque des communistes à la Willich et des bourgeois. Les seuls qu'il estime sont les aristocrates, les purs, et ceux qui le sont en pleine conscience. Pour les chasser du pouvoir, il a besoin d'une force qu'il ne trouve que dans le prolétariat. Aussi y a-t-il adapté son système. » Après un jugement si défavorable, et de la part d'un partisan, défaveur que peuvent expliquer du reste les rivalités qui divisaient les Allemands réfugiés à Londres , citons cette opinion d'un adversaire déclaré des doctrines marxistes, M. Maurice Block. « Marx lui a laissé, dit-il, le souvenir d'un homme aussi instruit qu'agréable », qu'il classe parmi les esprits les plus éminents *.

1. Maurice Block, les Théoriciens du socialisme en Allemagne.

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