VIE DE FAMILLE
Le gendre de Karl Marx, M. Paul Lafargue, le socialiste français, nous décrit enfin dans le charme idyllique de la vie de famille, du home apaisé, au sein d'une modeste et tranquille retraite, l'agitateur des deux continents, l'ébranleur du vieux monde. Cette peinture respire le calme des petits tableaux où les maîtres hollandais ont su nous rendre sensible la douceur de la vie intime. Marx vivait là entre sa femme et ses trois filles \ dans l'aisance acquise grâce à sa collaboration aux journaux américains. Il passe ses journées dans son cabinet de travail, qu'il ne quitte guère depuis le matin jusqu'à trois heures de la nuit. Mme Marx copie ses manuscrits. Hélène Demuth, la fidèle servante, ménagère et majordome, une seconde mère pour les enfants et qui avait adopté toute la famille, vaquait aux soins du ménage et se reposait le soir en jouant aux échecs avec sa maîtresse. Le dimanche on arrache Marx à ses livres, on se promène dans la campagne, on s'arrête sur le pas d'une auberge de village pour se rafraîchir d'un verre de bière au gingembre. Des révolutionnaires de tous les pays, parfois de simples ouvriers en costume de travail, venaient s'asseoir à la table de famille; Mme Marx, fille d'un baron allemand, et apparentée aux ducs d'Argyll, les recevait avec la même politesse que s'ils avaient été des princes du sang. C'était fête, quand Engels arrivait de Manchester, où il était occupé à se créer dans l'industrie une fortune indépendante « qui lui permît de se vouer entièrement à la défense du prolétariat », et aussi de mener la vie agréable d'un bourgeois capitaliste; sa passion pour le sport peu démocratique de la chasse au renard causait une inquiétude à Marx, qui craignait
1. Les trois filles de Marx ont épousé des socialistes anglaiset français, M. Aveling, M. Longuet, M. Lafargue.
toujours que son ami ne fit quelque mauvaise chute de cheval.
M. Lafargue nous introduit jusque dans le sanctuaire, il nous entrouvre la bibliothèque dont les fenêtres donnent sur les grands arbres de Maitland Park. Voici les livres épars et écornés, chargés de notes, la place usée du tapis à l'endroit où Marx marchait de long en large tout en méditant, le sopha de cuir où il reposait, voici enfin la petite table « de trois pieds de long et de deux pieds de large » où a été écrit le Capital, la Bible du prolétariat, le livre appelé à changer la face du monde, à avancer, au milieu des guerres civiles sanglantes, le règne de la justice sur la terre *.
Un évangéliste ne décrirait pas avec plus de piété et de minutie la cellule de Luther à la Wartbourg. — Ces souvenirs de M. Lafargue ont soulevé toutefois en Allemagne les protestations de certains socialistes. Ils ont crié au fétichisme, à la superstition des grands hommes, que la vraie doctrine démocratique répudie. Si prépondérante que soit d'ailleurs la théorie de Marx, ce dialecticien négatif, à l'ironie glaciale, qui agissait sur ses disciples du fond de sa retraite, n'a jamais obtenu, particulièrement à Berlin, la popularité de Lassalle, dont la vie romanesque et l'éloquence généreuse séduisaient et entraînaient les foules.
Des opinions si contradictoires sur le fondateur de l'Internationale justifient ces vers de Schiller que l'on a pris pour épigraphe à sa biographie :
Troublée par la faveur et la haine des partis, Son image flotte incertaine dans l'histoire.
1. Marx est mort à Londres le 14 mars 1883, dans sa soixanteseptième année. — Mme Marx l'avait précédé de deux années dans la tombe. « Elle mourut, dit M. Lafargue, comme elle avait vécu, confessant sa foi communiste et matérialiste, et elle repose au cimetière de Highgate,dans la division des réprouvés {unconsecrated ground). »
FERDINAND LASSALLE l