AMBITION SANS BORNES
et le justifie comme une revanche de l'humiliation imposée pendant des siècles. Mais au gré de Lassalle, ses coreligionnaires, les juifs allemands, courbaient encore trop l'échiné; il les dédaignait, il les fuyait :
« Je n'aime pas les juifs, écrivait-il à Tune de ses confidentes... Ces hommes ont pris par les siècles passés dans l'esclavage les qualités des esclaves, et c'est pour cela que je leur suis extrêmement défavorable. »
M. Brandès définit assez bien son héros, en un français familier et expressif, à défaut d'équivalent dans la langue allemande — un grand oseur, et un grand poseur.
Fils de commerçants de Breslau et né dans cette ville en 1825, Ferdinand Lassalle avait d'abord songé à se tourner vers le négoce contre le gré de ses parents. Mais il renonça bien vite à devenir un courtaud de boutique, fréquenta l'Université et y étudia la philosophie. De naissance obscure et de fortune médiocre, il était prêt à se jeter daus les partis extrêmes, à prêcher la révolte contre une société où il ne tenait pas dès le début le rang et la situation dus à la supériorité de son talent, à l'avidité de ses ambitions et à l'excellence de son cœur 1 . En 1846, il faisait, à Berlin, la
1. Voir le journal de Lassalle adolescent, publié par Paul Lindau, revue Nord und Sud, avril à juin 1&90. L'homme futur s'annonce tout entier dans l'orgueil, la vanité, la révolte indomptable de l'écolier : « Ce sont les défauts de Lassalle enfant « qui ont été plus tard les meilleurs artisans de son succès. Sa u violence sauvage, son imperturbable confiance en lui-même, « son ardeur à haïr lui ont peut-être plus servi que sa grande « intelligence et la sincérité de ses convictions pour maîtriser « et entraîner les foules. C'est à croire que l'emploi de tribun « populaire est de ceux où les défauts servent encore plus que « les qualités. » (Arvède Barine, Journal de Ferdinand Lassalle, Revue Bleue du 18 juillet 1891.)
rencontre, décisive pour son avenir, de la comtesse Hatzfeldt, qui plaidait en divorce contre son mari, coupable envers elle de violences barbares. Lassalle, bien qu'il n'eût jamais étudié le droit, prit en main la défense de la comtesse; au bout de deux années, il embrouillait les avocats les plus retors, fondait sa réputation d'orateur, plaidait procès sur procès devant plus de trente tribunaux, devenait même jurisconsulte, et publiait plus tard ses théories juridiques dans son ^ Système des Droits acquis l .
€ Je m'élevais, dit-il, jeune juif impuissant, contre les pouvoirs les plus formidables, moi seul contre tout le monde, contre le pouvoir du rang et de l'aristocratie entière, contre l'influence d'une richesse sans bornes, contre le gouvernement et les fonctionnaires de tout ordre, qui sont toujours les alliés naturels du rang et de la fortune, et contre les préjugés de toute sorte. »
Et comme ses adversaires interprétaient malignement cette fougue au service d'une femme qui commençait à prendre de l'âge, mais encore belle, il s'élevait avec éloquence contre ces hommes qui ne peuvent admettre le désintéressement au seul âge qui le comporte, la jeunesse. Expliquant un jour, à une amie qu'il rêvait d'épouser, l'intimité de sa vie commune avec la comtesse, il disait l'aimer « d'un amour de fils, de fidèle compagnon d'armes... d'un amour philosophique » :
1. Lassalle conteste le droit d'héritage sans l'attaquer formellement, il conteste le droit d'indemnité dans certains cas,, par exemple aux propriétaires d'esclaves, si l'Etat abolit l'esclavage, et comme conséquence tacite, au simple propriétaire* si la propriété venait à être légalement supprimée, ce qui du reste, d'après lui, ne se produira qu'après une évolution historique assez lointaine.
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« Cela veut dire que je l'aime comme le plus beau type de l'humanité souffrante, comme le Christ crucifié devant mes yeux, pour le péché des hommes, et que je suis parvenu à arracher à la croix par la force de ma volonté. »
Or cette crucifiée se fardait, fumait des cigares de la Havane, et s'occupait d'économie politique.
Le procès dura huit années. Les plaidoiries à effet, les épisodes de roman qui s'y mêlèrent, le vol d'une cassette supposée pleine de documenta et où Lassalle fut impliqué, tinrent en haleine l'Allemagne entière. De guerre lasse, le comte Hatzfeldt finit par venir à composition : cette ténacité de son défenseur valut à la comtesse, menacée de la perte de tous ses biens, la restitution d'une fortune princière. Lassalle reçut d'elle une pension bien méritée, qui assurait son indépendance, mais ôtait à son dévouement toute couleur de donquichottisme.
L'affaire eut pour lui d'autres suites non moins favorables; il devenait célèbre et populaire. Dans cette lutte à outrance contre l'oppression, il avait fait de la cause d'une seule opprimée la cause de tous; la presse démocratique avait répondu à son appel, et le parti, dans la province rhénane, le reconnaissait hautement pour un de ses chefs. Quand la comtesse et lui arrivaient à Dusseldorf, la foule dételait les chevaux. Des condamnations politiques consacrèrent son prestige. Lors de la révolution de 1848, il s'était jeté dans une émeute provoquée pour refuser les impôts, au temps où Karl Marx proclamait la république universelle. Au milieu du bruit et de la flamme des passions populaires, Lassalle se trouvait dans son élément. Il en sortait « lardé d'autant de poursuites criminelles que la cuirasse d'un combattant l'est de flèches, au fort de la mêlée. » Cet Alcibiade de carrefour compa-
raissait devant ses juges en habit noir et en cravate blanche, et se rendait en prison avec la même désinvolture que s'il se fût agi d'aller à un bal.
Une renommée d'homme d'action ne suffisait pas à ses hautes visées; il voulut faire ses preuves dans la philosophie spéculative et donner sa solution de l'énigme du monde. La métaphysique, aujourd'hui si discréditée en Allemagne, y était encore, vers 1850, «n vogue et en honneur. Hegel, mort en 1831, jouissait d'une royauté posthume; sous le manteau de ses doctrines, une partie de son école, dite Gauche hégélienne, se livrait à une propagande politique et antireligieuse très avancée. Il s'agissait donc, pour Lassalle, de gagner ses éperons de chevalier hégélien. Dans ce but, il entreprenait une étude approfondie du philosophe grec Heraclite, surnommé l'Obscur, dont il ne reste •que des fragments et des formules d'idées qui ressemblent à des éclairs dans la nuit. Lassalle se fit fort de rendre la pensée de ce philosophe aussi claire que du cristal de roche, et il prouva que le bonhomme Heraclite, qui vivait à Ephèse vers l'an 500 avant Jésus-Christ, était un hégélien sans le savoir, et que ce profond esprit offrait des traits de ressemblance avec Ferdinand Lassalle. C'est Heraclite qui le premier a formulé la théorie de l'évolution : tout change, tout •s'écoule, tout est dans un mouvement perpétuel, tout devient, « on n'entre pas deux fois dans le même fleuve ». 11 a constaté, avant Hegel, l'identité des contradictoires, de l'être et du non-être : tout étant instable, tout est vrai et faux, tout est bien et mal, rien n'est bien ni mal; et, avant Darwin, le combat pour l'existence : l'état naturel des choses, c'est la lutte éternelle, et de cette lutte naît l'harmonie, rerum concordia discors. Cette doctrine du devenir absolu, qui chasse le repos et l'immobilité du monde,
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était faite pour plaire à Lassalle, agitateur agité. — Il ne goûtait pas moins la politique d'Heraclite. Après avoir exercé le souverain pouvoir, ce sage s'était voué à une retraite de misanthrope, où il se nourrissait d'herbes et de racines, et professait le plus profond mépris pour la vile multitude. Lassalle aussi, tout en préférant à la vie solitaire, aux herbes et aux racines, les petits soupers que présidait la comtesse Hatzfeldt, joignait au dédain trascendantal de la foule la passion de la gloire que Ton obtient de cette foule imbécile. Il s'excusait toutefois de mépriser les hommes, en protestant de son profond amour pour l'humanité, et rêvait la dictature de l'homme de génie exercée pour le bien de tous.
Les deux volumes sur Heraclite, parus en 1857, posèrent Lassalle dans le monde savant de Berlin, et lui concilièrent l'amitié de deux hommes considérables, Alexandre de Humbbldt et Bœckh, qui avait le goût des natures excentriques, et trouvait d'ailleurs tout le monde plus divertissant que les philologues, ses confrères. Les deux naïfs savants se laissèrent captiver par ce roué; il les émerveillait par son érudition, son jacobinisme et ses goûts mondains; il se servait d'eux pour éblouir les femmes. Il écrivait à l'une d'elles : « Je forçai, par la publication de mon Heraclite, nos plus grands savants, les Humboldt et les Bœckh, de m'accepter les bras ouverts comme un de leurs pareils. » 11 transformait habilement l'amitié en égalité.
Orateur et philosophe, Lassalle faisait l'année suivante ses preuves comme poète, il publiait un drame historique, Franz de Sickingen, qui n'a jamais été joué. Il déposait sa fausse barbe de philosophe grec, et endossait la cuirasse d'Ulrich de Hutten, pamphlétaire de grand chemin, dont la plume était aussi
redoutée que l'épée. Là encore il donnait aux intérêts du présent les costumes du passé, cherchait des analogies entre le xvi° et le xix° siècle, entre Luther et David Strauss, entre la guerre des paysans et la révolution de 1848, qui avait soulevé pour la seconde fois, à trois siècles de distance, la question sociale. « Ce que nous voulons, fait-il dire à Franz de Sickingen, c'est une Allemagne unitaire et puissante, la rupture avec Rome, un grand empire gouverné par un empereur évnngélique. » Le biographe de Lassalie cite encore de ce drame une invocation à la force, au fer et au sang. Ces mots fer, airain, Lassalie les employait à tout propos : c'est là une analogie frappante avec le chancelier de fer, qui a fait également abus de fer et de sang, au propre et au figuré. Las des tentatives avortées de 1848 pour restaurer l'empire, découragés par la confusion et l'apathie du corps germanique, les hommes de cette génération invoquaient le glaive pour dénouer ces nœuds compliqués et secouer cette torpeur.
Qu'on ne s'étonne pas de cette concordance entre Lassalie et Bismarck : certaines idées, à chaque époque, flottent dans l'air, jusqu'à ce que vienne l'homme de génie qui leur donne corps, armure et épée. C'est ainsi qu'au moment de la guerre d'Italie, en 1859, Lassalie, dans une brochure, traçait h la Prusse sa voie, repoussait toute alliance avec l'Autriche, demandait qu'elle fût chassée de la Confédération allemande, annonçait que la France allait annexer la Savoie, que l'Italie achèverait son unité malgré Napoléon, et que l'unité de l'Italie amènerait celle de l'Allemagne. La Prusse était destinée à l'accomplir : si la Prusse comprenait sa mission, la démocratie elle-même porterait son drapeau. Ce sont les démagogues les plus fougueux qui, les premiers, ont