‹ Le socialisme allemand et le nihilisme russeChapitre 158 sur 203 · DÉMOCRATIE SYNONYME DE FRUGALITÉ · texte numérisé non relu

DÉMOCRATIE SYNONYME DE FRUGALITÉ

prêché que l'Allemagne devait devenir prussienne. Lassalle prévoyait que l'unification de l'Allemagne ouvrirait les voies au socialisme; il pressentait la force du courant et préparait ses rames et ses voiles. Et cette force est devenue telle que le ministre toutpuissant s'y est laissé entraîner. Par le socialisme d'État le prince de Bismarck se rattache à Lassalle, qui lui-même remonte à Hegel.

Le socialisme allemand, comme aussi le communisme français avec Proudhon, le nihilisme russe avec Bakounine, a des points de contactavec l'hégélianisme qui ruine la tradition chrétienne, lui substitue l'idée d'évolution dans le sens de progrès continu et considère toute l'histoire comme un devenir ascendant de V « idée absolue », en sorte que les partis les plus avancés en constituent la dernière incarnation. — Éclairé par la théorie évolutionniste de Hegel, Lassalle distingue trois phases dans le développement de la classe ouvrière : la période féodale, où cette classe ne jouissait d'aucune liberté, — le règne du capital et de la classe moyenne, où l'ouvrier est libre mais isolé, — enfin l'âge nouveau, où les ouvriers libres s'unissent par la solidarité et le principe d'association; et la prédication de Lassalle aux ouvriers se résume en ces mots : « Associez-vous. »

Pour bien comprendre les tendances du socialisme lassallien, il faut se représenter le caractère de l'apôtre. Il y a contradiction, au moins apparente, entre l'homme et la doctrine. « L'amour de la démocratie, a dit Montesquieu, est celui de l'égalité. L'amour de la démocratie est encore celui de la frugalité. Chacun, devant y avoir le même bonheur et les mêmes avantages, y doit goûter les mêmes plaisirs et former les mêmes espérances, chose que Ton ne peut attendre que de la frugalité générale. » Lassalle

était, au contraire, de la race de ces démocrates fastueux et viveurs, que Ton pourrait appeler les histrions de la démocratie. Son élégance était celle d'un dandy berlinois, avec une pointe d'exagération et de mauvais goût ; il se promenait en bottes vernies dans les faubourgs populaires, et habitait la rue la plus élégante de la capitale :

« Sa demeure, écrit la jeune dame russe qui a publié ses lettres d'amour, était un mélange du confort le plus raffiné avec l'érudition la plus sévère... Derrière son cabinet de travail se trouvait une pièce ornée dans le goût oriental, avec divans turcs bas, recouverts de précieuses étoffes de soie, des étagères, des petites tables, des tabourets, etc. .Le principal salon était orné de tapis de prix, de lourdes tentures de velours, des meubles les plus luxueux, d'une fouie de grandes glaces, de bronzes, d'énormes vases japonais et chinois. Ce salon ne me plut pas, les couleurs en étaient trop criardes, il était trop disposé pour l'effet. »

Les petits soupers qu'il donnait étaient renommés pour la cave et la cuisine autant que pour l'esprit. Le même homme qui, dans des salles noires et gluantes, excitait à la guerre sociale des ouvriers hâves, passait des nuits à valser ou à flirter dans les salons, au milieu des fleurs, des diamants et des épaules nues, et obtenait près des femmes du monde des succès tels que les pianistes, un Liszt ou un Chopin, en ont seuls connu de semblables. Heine a dit de Lassalle qu'il était le Messie du xix° siècle, et Ton a plus d'une fois assimilé la propagande révolutionnaire de notre temps à celle des premiers chrétiens *. Bien que les origines du christia-

1. M. Renan rapproche les prophètes d'Israël des socialistes révolutionnaires de notre temps : « L'israélite Lassalle, écrit à ce sujet M. B. Varagnac, en semant dans la conscience du peuple allemand les germes du socialisme futur, en se faisant l'obstiné champion des humbles et des opprimés..., n'a fait

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