ENTRETIENS AVEC LE COMTE DE BISMARCK
magnè unifiée, si elle s'exerçait au profit de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, serait plus profitable à la cause populaire que la république fédérative. 11 ne répugnait pas à certaines alliances, même avec le clergé catholique, et se vantait de la haute approbation du baron de Ketteler, évêque de Mayence, qu'il proclamait un saint. Le socialisme d'État est dû peut-être en partie à l'inspiration de Lassalle. M. de Bismarck s'est toujours étudié à tenir sous sa main les forces politiques, sans préjugé contre les théories. Lassalle lui offrit son concours et ne fut pas rebuté; mais le prince ne se compromit jamais avec lui. Leur sympathie était faite d'un goût commun pour la dictature, surtout d'une haine commune contre « cette misérable bourgeoisie libérale », à laquelle Lassalle préférait même le droit divin. En souvenir de leurs relations, M. de Bismarck a fait du tribun un spirituel éloge — après décès :
« Lassalle avait un sentiment national et monarchique très marqué; son idée, qu'il cherchait à réaliser, c'était l'empire allemand, et nous avions là un point de contact. C'était un ambitieux de grand style, et il n'était pas encore bien fixé si l'empire allemand devait s'établir avec une dynastie Hohenzollern ou une dynastie Lassalle; mais son esprit était absolument monarchique... C'était un homme énergique et très intelligent, dont la conversation était instructive au plus haut point; nos entretiens duraient des heures, et je regrettais toujours lorsqu'ils se terminaient. »
Et le prince ajoutait avec humour qu'il se serait fort accommodé d'un pareil voisin de campagne.
Vers 1863, Lassalle se trouvait à l'apogée de sa fortune politique : philosophe, poète, juriste, tribun, chef de parti, goûté des savants, des évêques, des ministres, des gens du monde, adoré des femmes, idolâtré de la
foule, il recueillait les louanges les plus délicates et les plus flatteuses, les applaudissements les plus grossiers et les plus bruyants. Les voyages qu'il fit en 1863 et 1864 au pays du Rhin, où il avait vécu dix années, exilé de Berlin, et où il avait tenu, grâce à la comtesse Hatzfeldt, bourse ouverte aux travailleurs, furent ceux d'un César de la démocratie. Ses discours exaltaient ses partisans et ses adversaires à ce point « qu'ils s'enfonçaient leurs couteaux dans le ventre », comme il l'écrivait, non sans orgueil, à une amie. Des escortes de dix mille ouvriers le suivaient sous les arcs de triomphe ornés de drapeaux, des musiques venaient lui donner l'aubade, une vingtaine de voitures, remplies de couronnes, lui faisaient cortège, et les acclamations éclataient frénétiques, lorsqu'il s'écriait : « Travailleurs, peuple, savants, évêques, roi de Prusse, nous les avons tous obligés à rendre témoignage de la vérité de nos principes. »
Mais cette brillante mise en scène masquait bien des difficultés, des contrariétés soucieuses. Déchiré par les rivalités, les jalousies, mal pourvu d'argent, le parti démocratique s'organisait avec lenteur. Les luttes, l'excès de travail, les plaisirs, les procès, la prison avaient épuisé Lassai le. A trente-neuf ans, il ressentait une vague inquiétude, s'effrayait de cet âge critique de la quarantième année ; de sombres pressentiments le hantaient. En prévision d'une mort prochaine, il faisait appel à un vengeur :
Exoriare aliquis nostris ex os si bus ultor.
Trois mois après, il n'était plus qu'un cadavre.
Il reste à raconter par quelles singulières souffrances, par quelle mort tragique et romanesque Lassalle expia ses succès.