Lassalle' s Leiden, Berlin
2. Une page d'amour' de Ferdinand Lassalle. Leipzig, 1818. — Les amours de Ferdinand Lassalle, par G. Valbert. Revue des Deux Mondes du 1 er octobre 1859.
nom de Sophia Adrianowna. Il avait alors trente-cinq ans, elle en avait vingt-cinq. Aux premiers regards échangés, au premier tour de valse, aux premières mélodies de Glinka, l'idylle commence. De plus en plus épris, Lassalle propose à la « fleur veloutée » de l'épouser. En quelques pages ardentes, il lui expose sa vie, son œuvre, ses combats, ses triomphes, ses amitiés illustres, « la crainte et l'admiration » qu'il inspire même à ses ennemis. Il lui fait confidence des femmes qu'il a aimées, ou plutôt qui l'ont aimé. Sa liaison avec la comtesse Hatzfeldt n'est qu'une communauté de luttes pour la cause des classes souffrantes... Mais il faut écouter cette confession :
« Deux fois seulement je parlai d'amour à des jeunes filles qui m'aimaient bien, et qui me donnèrent le désir de les posséder, et cependant je débutai dans les deux cas avec la déclaration que je ne les épouserais jamais. Sauf ces deux exceptions, je m'en suis tenu aux femmes mariées, dont j'étais, vous l'avez dit, l'enfant gâté, et dont quelques-unes m'aimaient bien fortement... Aucune à laquelle je n'aie avoué à sa demande, avec ma franchise ordinaire, que je ne l'épouserais pas du tout. Et malgré cela, et peut-être à cause de cela, on m'a bien aimé! Je voulais prendre, mais ne pas me donner. »
Et ce qu'il cherche encore, pour rehausser l'amour, c'est le plaisir des risques, le danger toujours présent. La cour qu'il fait aux femmes est en quelque sorte une gymnastique de sa volonté : « Il faut que l'amour d'une femme soit un feu dévorant, augmenté par tous les obstacles, un ouragan invincible. » Enfin, dernier trait de- fatuité digne d'un Lauzun, il exige que les femmes s'offrent à lui : « Homme extrêmement fier... je ne prendrais jamais une femme par assaut. .. Il faut qu'une femme m'aime librement, volontairement et
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tout entièrement; il faut qu'elle se donne à moi pour que je la prenne. » II fait un tableau orageux de l'avenir réservé à celle qui l'épousera; il est juif, en lutte contre la société, elle devra partager sa rude destinée. Sans doute il se flatte de tenter par là une imagination romanesque. Il se pose en Titan, et demande un amour à sa taille, « gigantesque ». Mais Sophia, attirée vers lui surtout par les sympathies politiques, s'aperçut qu'il y avait en tout ceci plus de vanité que de cœur, et ce grand .feu de paille n'aboutit qu'à allumer sur l'autel de l'amitié une petite lampe qui ne tarda pas à s'éteindre.
Peu de temps après, Lassalle rencontrait dans un salon de Berlin Mlle de Dônniges. Là encore se dressaient des obstacles à vaincre et la vanité était en jeu. M. de Dônniges tenait un haut rang à la cour de Bavière, et il y avait peu de vraisemblance qu'il consentît à s'allier avec un juif socialiste, terreur des propriétaires, toujours en guerre avec les autorités. Malgré les différences de fortune et de caste, ce qui rapprochait les amants, c'était un même goût de cabotinage et de haute bohème, un même caractère aventureux et théâtral.
Mlle de Dônniges, pour expliquer son rôle dans la catastrophe qui termina la vie de Lassalle, a écrit un petit volume de Mémoires qui ont le mérite de la brièveté et un air de sincérité. C'est la femme cosmopolite et polyglotte. Elevée à Munich, où son père réunissait auprès du roi Maxim ilien un cercle de poètes et d'hommes distingués, elle y avait commencé son éducation sentimentale. Elle la continuait au milieu de la société de Nice, pendant que M. de Dônniges était chargé d'affaires en Italie. Là, amazone intrépide, « reine de toutes les folies », elle avait perdu « la juste mesure pour distinguer, d'après la règle
allemande, le moral et l'immoral ». Elle s'adonnait à Berlin à un autre genre de sport, suivait les cours scientifiques, fréquentait les bibliothèques, les ateliers, les concerts, le théâtre, vers lequel une vocation l'entraînait. Un certain boïard de Valachie, Janko, prince Rakowitza, noir et jaloux comme Othello, aspirant fiancé, lui servait de page : « L'intelligence, dit-elle de lui, n'était pas le côté brillant, mais il avait un cœur d'or. »
Lorsque Lassalle et Hélène de Dônniges se rencontrèrent à une soirée, ils justifièrent le mot de Shakespeare : « Qui a jamais aimé, s'il n'a pas aimé au premier regard? » D'après le portrait du peintre Lembach, reproduit à la première page de ce volume, Mlle de Dônniges avait une admirable chevelure, de beaux traits, le regard fier, le long col de cygne, qui donne tant de grâce et de noblesse. Elle admirait en Lassalle « un profil de César romain, des yeux étincelants ». Aux premiers mots échangés, il la tutoyait, et, lorsqu'elle quitta le salon, la prenant dans ses bras, il la porta jusqu'au bas de l'escalier. Ils formaient un si beau couple, que la maîtresse de maison eût trouvé tout naturel qu'ils ne se quittassent jamais plus. Comme ils ne voyaient pas le même monde, ils ne se retrouvèrent que l'année suivante, à un bal donné par les juristes. Une volupté pleine d'angoisse révéla la présence de Lassalle à Hélène; elle subissait une influence magnétique; ses yeux d'aigle la fascinaient, l'hypnotisaient. Au milieu de tous ces avocats sautants et valsants, ils échangeaient des paroles fatales :
• — Que ferais-tu si tu étais ma femme, et qu'on me condamnât à mort, et que tu me visses monter sur Téchafaud? — J'attendrais que l'on ait coupé ta tête si fière, afin que les yeux de mon aigle vissent jusqu'à la fin ce qu'il aimait, puis je prendrais le poison.