SIEGFRIED ET BRUNEHILDE
Il l'appelait Brunehilde, du nom de l'héroïne des Niebelungen, avec laquelle il faut combattre, si Ton veut gagner son amour, mais celui qui est vaincu a la tête tranchée; et il s'était décerné à lui-même le nom de Siegfried, le héros qui triomphe de la reine et l'épouse, et qu'un traître, ensuite, assassine lâchement. Quand ils seraient mariés, si les socialistes le proclamaient César, il la ferait entrer en triomphe à Berlin « traînée par six chevaux blancs ». A force d'éloquence, pensait-il, et de séduction, il obtiendrait le consentement de Mme de Dônniges, à moins que cette dame ne fût bête, car les dieux mêmes combattent en vain contre la bêtise. Mais aux premières ouvertures d'Hélène sa noble famille jeta les hauts cris : on se hâta de la fiancer à son page valaque Janko.
Les années 1863 et 1864 ont été, comme nous l'avons vu, les plus glorieuses dans la vie de Lassalle, les plus absorbées aussi par les embarras de toute sorte, brochures, discours, procès, correspondance considérable, tracas sans fin que lui donnait la présidence de l'Association générale des travailleurs allemands. Son voyage triomphal sur les bords du Rhin avait achevé de l'épuiser; et avant de subir encore six mois de prison, il était allé, en juin 1864, remettre et raffermir, au Rigi-Kaltbad, ses nerfs ébranlés, lorsqu'il y rencontra à l'improviste Hélène qui voyageait avec des amis. Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre,, comme si le monde ne pouvait plus les séparer, songèrent à un enlèvement, à une fuite au pays d'Egypte. Ce projet écarté, il fut décidé qu'Hélène irait à Genève signifier aux siens, qui s'y trouvaient, l'inébranlable résolution d'épouser Lassalle. En attendant, ils passèrent quelques jours à Berne. Le tribun lisait à l'infante sa tragédie, ses brochures contre les économistes,, et aussi la Physiologie du mariage de Balzac, qu'ils se
proposaient de discuter, après l'épreuve de deux années de vie commune.
L'expérience leur en fut refusée. La jeune fille se heurta à des résistances invincibles. M. de Dônniges considérait Lassalle comme un personnage suspect, un agent provocateur de Bismarck. On séquestra Hélène. Désespérée, elle écrit à Lassalle, el, trompant un soir la surveillance de ses gardiens, elle noue un chapeau en toute hâte, jette un manteau sur ses épaules, se munit d'argent, s'arme d'un poignard, court à l'hôtel où Lassalle vient d'arriver, se précipite dans sa chambre, et lui dit : « Fais de moi ce que ta veux, je suis maintenant ta femme, ta chose! »
A ce moment décisif, soit excès d'amour, soit détresse momentanée, Lassalle ne fut plus Lassalle, il fut moins qu'un homme. L'épisode, s'il faut en croire la légende, ne se pourrait conter qu'en latin ; c'est le sujet d'une élégie des Amours d'Ovide :
In se ipsum, gnod sibi apud amicam defuerit...
Ce qui est certain c'est que le Titan se comporta comme un simple bourgeois : il fut moral et prudhommesque. Il mit sa vanité plébéienne à vaincre l'obstination de M. de Donniges, à obtenir la jeune fille non d'elle-même seulement, mais de cette famille aristocratique qui avait le front de le dédaigner. Il n'enleva pas la belle qui l'en suppliait, et la ramena sagement à sa famille, se flattant peut-être de l'obtenir, après cette fuite compromettante, en récompense de sa conduite chevaleresque. Mais il essuya un nouveau refus et l'on fit bonne garde autour d'Hélène.
Le désespoir de Lassalle rendu à lui-même fut sans bornes. Il vit la sottise qu'il venait de commettre. Irritée par l'obstacle, sa passion devient effrénée. Les
blessure d'amour-propre 263
lettres qu'il écrit à son ami Holthoff éclatent comme des sanglots entrecoupés d'accès de fureur :
« Je souffre chaque heure mille morts, mille fois plus que Prométhée... Je m'enfonce dans le flanc les épines du reproche avec une cruauté satanique... Tous les serpents de Laocoon mordent mes entrailles... Aucun lion ne s'est autant fouaillé les flancs que je me les déchire dans mes reproches... Je hurle après Hélène, comme une lionne à qui on a volé ses petits... Moi, homme d'airain, je me tords sous les larmes comme un ver de terre...
« cher! vous ne pouvez vous figurer quelles preuves d'amour elle m'a données... J'ai eu pendant huit jours l'oiseau dans mes mains... Si je l'avais encore pour deux heures dans mes bras, en un clin d'œil je serais à Caprera, où le chapelain de Garibaldi, même sans qu'il soit besoir de papiers, m'unirait à elle, séance tenante... Quel imbécile je suis! »
L'amour-propre blessé saigne cruellement; l'homme de volonté inflexible doute de lui, de son pouvoir. Il lui importe pourtant de ne pas perdre « ce fier contentement de soi, cette unité intérieure qui fait le bouclier de sa vie ». Il reprend possession de luimême :
« Une tranquillité de fer, et une absence de douleur, tel est mon état depuis hier. Insensible envers moi-même, je ne suis plus qu'un corps glacé, raidi dans la volonté. Je jouerai cette partie jusqu'à la fin, avec le sang-froid d'un joueur d'échecs. Je me suis donné ma parole d'honneur que, le jour où Hélène sera perdue pour moi, je me tirerai une balle dans la tête. »
Il semble poussé moins par sa volonté réfléchie que par une impulsion démoniaque qui le mène à sa perte :
« Je ne sais qu'une chose : il faut que je possède Hélène. Réunions d'ouvriers, politique, science, prison, tout pâlit
en moi à la pensée de conquérir Hélène. Il faut que je l'aie, coûte que coûte, dussé-je pour cela commettre uncrime. »
Et il organise à Genève une police autour de la maison où Hélène est séquestrée. Il envoie à ses amis télégrammes sur télégrammes, fait appel au dévouement de la comtesse Hatzfeldt, secrètement jalouse, qui brouille les cartes en traîtresse. Il conjure Bœckb d'intervenir auprès de M. de Dônniges, supplie Richard Wagner de lui concilier le roi de Bavière, propose à l'évêque de Mayence, Mgr Ketteler, son collègue en socialisme, de se convertir pour rendre l'union plus aisée. Tout fut en vain. Tandis que son amour grandissait à la hauteur des obstacles qui se dressaient devant lui, celui de la jeune fille baissait dans la même mesure. Ce qu'elle avait aimé chez Lassalle, c'était Vami Satan, comme elle l'appelait, non l'amoureux timide et le bourgeois correct. Elle finit par lui écrire la lettre de renonciation la plus froide, lui disant qu'elle avait juré fidélité à son fiancé; et comme il n'en pouvait croire ses yeux, et s'imaginait qu'on avait dicté cette lettre, Hélène, en présence des amis de Lassalle, déclarait rompus les engagements qui la liaient à lui.
Remuer ciel et terre, mettre en mouvement l'Église et l'État pour une femme qui finalement ne veut pas de vous, couvrait Lassalle d'un ridicule effroyable. Nature toute de vanité et de parade, il pensait avec La Rochefoucauld que le ridicule déshonore plus que le déshonneur. Il s'agissait maintenant de relever par un dénouement tragique cette lamentable comédie* où le roué Siegfried commençait à se douter qu'il avait agi, vis-à-vis de Brunehilde, en simple naïf : « Je mourrai par la trahison sans bornes, l'inconstance