MORT ABSURDE
inouïe d'une femme que j'aime sans mesure. » Il n'hésitait pas à faire le sacrifice de sa vie : « elle a été assez grande, courageuse, hardie, brave, éclatante, et je ne souffrirai plus. »
Il était par système adversaire du duel. Injurié un jour à Berlin, il s'était contenté de bâtonner l'insulteur, et l'un de ses adeptes lui avait offert à cettfr occasion la canne de Robespierre, avec la prise de la Bastille gravée sur le pommeau. Mais ses principes fléchirent devant sa vengeance. Oubliant même lesmanières chevaleresques qui faisaient partie de sa toilette, il écrivit à M. de Dônniges que sa fille n'était qu'une fille, eine verworfene Dirne. Quant au fiancé valaque, s'il refusait de se battre, il se proposait de le tuer dans la rue comme un chien. Une rencontre au pistolet eut lieu dans les environs de Genève. Mortellement atteint, Lassalle expirait quelques jours après.
Mlle de Dônniges raconte dans ses Mémoires qu'elle avait considéré ce duel comme le moyen le plus sûr d'échapper à sa famille, et de rejoindre son ami : « Je calculai, si Janko est tué et qu'on le rapporte, il y aura alors un grand tumulte, personne ne fait attention; je cours près de Lassalle, et je suis avec lui pour toujours. » Elle épousait, peu de mois après, le meurtrier; bientôt veuve, elle finit par monter sur les planches. On voyait encore à Berlin, il y a quelques années, sur une scène de cinquième ordre, jouant les travestis qu'on appelle en Allemagne Hosenrollen, rôles à culottes, et plaisant surtout dans un costume de hussard, la femme aux formes opulentes pour laquelle ce nouveau jacobin, « voué à une saintecause », t;e métaphysicien subtil, ce diplomate avisé, ce puissant politique, s'était fait tuer. Un homme se juge par les femmes qu'il a aimées ou qui l'ont aimé- Les amours de Lassalle lui font peu d'honneur.
Cette fin, absurde en soi, termine logiquement une vie vouée à l'effet; elle est dans l'harmonie d'un caractère qui a inspiré les romanciers, M. Spielhagen, dans in Reih und Glied, M. Meredith. Il y a chez Lassalle les traits mêlés de divers héros de roman, le paria révolté de Hugo, le dandy positif et roué de Balzac, le socialiste humanitaire et déclamateur de George Sand. Pendant sa vie, il passait pour un apôtre; après sa mort, on le vénéra comme un martyr. Les ouvriers chantaient :
A Breslau un cimetière, Un mort dans un tombeau; Là sommeille celui Qui nous a donné des épées.
Lassalle n'était pas un génie, mais c'était un homme génial, habile à s'emparer de certaines aspirations de son temps, à les propager, et surtout à organiser, à discipliner un parti. Ses livres offrent peut-être plus de brillante surface que de fond; sa pompeuse éloquence semble apprêtée, récitée devant un miroir. Ambitieux avec audace, habileté, esprit de suite, c'était surtout un homme de volonté. La plupart manquent leur vie par incapacité de vouloir. Lassalle a ruiné la sienne par excès contraire, par une énergie affolée.
On ne saurait juger équitablement son caractère moral qu'en le comparant à d'autres hommes de son temps et de mêmes tendances. Un Proudhon, par exemple, avec son amour de la famille et ses convictions austères, aurait eu le droit de blâmer sévèrement, chez Lassalle, le luxe et l'effémination des mœurs. Son goût aussi de notoriété et de réclame contraste avec ces dévouements obscurs et anonymes, si fréquents parmi les révolutionnaires russes et les socialistes allemands. Mais Lassalle n'est point un sec-
avocat d'une NOBLE CAUSE 267
taire : bien qu'il ait, à certains moments, prêché la guerre sociale, il se sépare par un abîme d'un Most qui mettrait le monde à feu et à sang. Envisageons le personnage sous son meilleur aspect; il a plaidé avec chaleur une noble cause d'amélioration et d'avenir, de réparation et de justice pour ceux qui souffrent et travaillent. Il paraît plus aisé toutefois de poser la question sociale que de la résoudre; et il n'est pas bien sûr que le socialisme d'État, « ce grand ennemi de la liberté » *, offre une panacée.
Lorsque Lassalle mourut à trente-neuf ans, on constata qu'il était menacé d'une phtisie du larynx. Il semblait donc marqué pour la mort; il avait terminé son œuvre et joué son rôle. Après lui, son parti, dissous, s'est fondu avec le socialisme révolutionnaire et cosmopolite de Karl Marx, tandis que M. de Bismarck reprenait en partie le programme lassallien. Gomme son ami et légataire universel, Lothar Bûcher, Lassalle serait-il allé échouer dans la haute bureaucratie au service du chancelier? On a peine à le croire. Une balle en ce cas valait mieux pour sa renommée que le titre de conseiller privé.
Il conviendrait enfin de marquer le caractère de la génération à laquelle appartient Lassalle, comme l'a fait M. Brandès, son biographe trop enthousiaste à notre sens. Il semble qu'il y ait à certains moments de grands courants qui passent dans l'air et sur les peuples : trois de ces courants ont traversé successivement l'Allemagne, depuis le commencement du siècle. Ce fut, d'abord, le romantisme de 1800 à 1830 environ, dont Mme de Staël nous a signalé les débuts purement littéraires. Devenue politique à la suite des guerres de l'empire, cette école, par dégoût du présent,