‹ Le socialisme allemand et le nihilisme russeChapitre 166 sur 203 · I. — BAKOUNINE HÉGÉLIEN · texte numérisé non relu

I. — BAKOUNINE HÉGÉLIEN

Michel Bakounine naquit en 1814. Il était gentilhomme comme la plupart des chefs du radicalisme russe, descendant d'une vieille race de boïards, fils d'un riche propriétaire qui le mit entre les mains de précepteurs français et lui donna l'éducation à la mode. Ses études terminées, il entrait à l'École d'artillerie de Saint-Pétersbourg. Les premières empreintes des idées régnantes qu'il reçut dans cette école de cadets exercèrent sur son esprit et sur sa destinée une influence décisive.

Dans ce petit monde se reflétaient toutes les contradictions, tous les contrastes qui agitaient alors la Russie. Les jeunes nobles, les jeunes officiers s'enflammaient au souffle libéral dont Alexandre I or avait été touché, et qu'avait encore fortifié le séjour de l'armée d'occupation en France. La seconde moitié du règne d'Alexandre ne tint pas, comme on sait, les promesses de la première, et à peine ce prince venait-il de descendre dans la tombe, qu'éclatait, le 14 décembre 1825, une révolte de quelques régiments de la garde contre le gouvernement absolutiste, révolte qui fut écrasée avec une rigueur implacable et suivie de la plus violente réaction; les écoles militaires, soumises à une discipline de fer, avaient surtout à souffrir. Le

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résultat est aisé à prévoir : une silencieuse obéissance, une morne et rigide uniformité exaltaient ces tètes de vingt ans. On ne se consolait que par le mépris secret, la négation mentale de l'ordre établi; on vénérait à l'égal des martyrs de la foi les insurgés de Décembre, martyrs de la liberté; les uns étaient morts sur le gibet, les autres traînaient des jours sans espoir dans les neiges de la Sibérie; mais leurs noms, leurs poésies, leurs légendes, transmis d'une génération de cadets à l'autre, vibraient sur toutes les lèvres, et faisaient battre tous les cœurs.

Bakounine sortait d'une de ces écoles lorsqu'il subit les examens qui devaient lui assurer l'entrée dans Fartillerie de la garde, et la résidence de Saint-Pétersbourg. Son rang, sa fortune allaient lui ouvrir toutes les portes; mais, soit que son père eût voulu le punir de quelque résistance, soit que lui-même eût laissé percer à l'École un esprit frondeur, il se vit exilé de la garde et obligé de passer les belles années de sa jeunesse dans une garnison perdue en quelque coin de l'immense empire.

Il quittait la capitale sous le coup de cette disgrâce. Réduit à la société de ses camarades et aux maigres plaisirs d'un village sans ressources, il se laissa vite envahir par une misanthropie découragée, cessa toute conversation et se mit à rêvasser des journées entières, étendu sur son lit, en robe de chambre et en pantou • fies, comme le héros de Crime et Châtiment, A quoi rêvait le lieutenant Bakounine '? Dans la première

1. Les biographes de Bakounine, ne sont d'accord ni sur son rôle, ni sur son caractère. D'après M. de Laveleye [le Socialisme contemporain), Bakounine séjournait dans les provinces polonaises avec sa batterie, et c'est le spectacle de la compression à outrance à laquelle celte malheureuse nation était soumise qui fît pénétrer dans son cœur la haine du despotisme.

fleur et le premier printemps de la vie, il faisait sans doute le bilan de ses espérances et de ses déceptions. D'une part sa fantaisie lui peignait toutes les splendeurs de la cour, les fêtes, les spectacles, les belles et nobles dames parées, les amours glorieuses, tous ces enivrements où les ardeurs juvéniles se dissipent en fumée : c'étaient les illusions d'hier, tandis qu'il était là, dans cette misérable chambre, en ce triste village, avec ses compagnons, toujours les mêmes, n'ayant pour se distraire que les joies de la bouteille et les grâces d'épaisses maritornes. Cette réalité journalière pouvait durer toujours. Indolent et apathique dans son service, bien qu'il fût doué d'un tempérament plein d'énergie, il poussa la négligence au point qu'on lui laissa le choix entre une promesse de s'amender ou sa démission. Bakounine quitta volontairement l'armée, et à vingt-deux ans, ne sachant que faire, il s'en vint à Moscou.

C'était un singulier monde que celui qui, sous le règne de Nicolas, peuplait les cercles de Moscou, la ville sainte, « la petite mère Moskwa, aux blanches pierres, aux mille coupoles », fonctionnaires sans place, officiers sans emploi, courtisans exilés de la cour, oisifs las des bains d'Allemagne et des déesses du Palais-Royal. On y vivait plus librement qu'à Pétersbourg, la société s'y montrait plus tolérante, la police moins tracassière. Herzen et Tourguénef nous ont décrit l'existence que l'on menait alors dans ces cercles, les heures lentes et fanées, les prétentieux bavardages, les habitudes désœuvrées, les questions indiscrètes. « Dans un tel milieu, écrit Tourguénef, personne ne garde au fond de son cœur une place pure et intacte, carie premier venu a le droit de fourrer ses doigts malpropres dans le coin le plus silencieux de votre âme. » Figurezvous les habitudes d'estaminet au quartier Latin»

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