‹ Le socialisme allemand et le nihilisme russeChapitre 167 sur 203 · SOCIÉTÉ DE' MOSCOU · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ DE' MOSCOU

Bakounine était membre de l'un de ces cercles où, suivant la grande mode de l'époque, on tuait le temps à discuter la philosophie de Hegel.

Passionnés pour toutes les nouveautés de l'Occident, les Russes s'engouent indifféremment des rubans, des costumes, des acteurs, des opérettes, des philosophes étrangers. A Moscou, le système de Hegel faisait fureur. Un certain Stankewitsch, homme riche et de grand loisir, propageait entre ses amis les doctrines du philosophe allemand. Nuit et jour, raconte le célèbre radieal russe Herzen, le contemporain, l'ami de Bakounine, paragraphe par paragraphe on discutait les œuvres de HegeJ. Il n'était ouvrage si médiocre, brochure si insignifiante parue en Allemagne sur ce sujet, que l'on ne se procurât à grands frais; ils circulaient de main en main, jusqu'à ce que les pages, usées, déchirées, maculées, fussent devenues illisibles. Des amis, jusqu'alors inséparables, se brouillaient sur la question de l'essence de Vesprit absolu. Stankewitsch reconnut bientôt les facultés spéculatives de Michel Bakounine; ce dernier était même considéré comme la plus haute capacité philosophique de tout son cercle; encouragé par ses succès, il se rendit à Berlin en 1841 afin de demander aux professeurs de cette ville une initiation plus complète à Thégélianisme, et pour ainsi dire le dernier mot de l'énigme.

Nous comprenons difficilement aujourd'hui l'enthousiasme qu'excitait en Europe cette philosophie dix ans après la mort de son auteur. La phraséologie de Hegel est à peine intelligible, et ce fut là peut-être une des causes de son succès. En marchant à tâtons à travers ces obscures clartés, ces ténèbres visibles, chacun y trouvait ce qui lui plaisait. Où les uns découvraient l'athéisme, les autres rencontraient la foi. Décrié par ceux-ci, traité de philosophe officiel, d'adulateur ser-

vile de l'Église et de l'État prussien, le professeur de Berlin passait aux yeux de ceux-là pour le plus hardi novateur.

Toute une école révolutionnaire est sortie de la philosophie de Hegel *, et l'on se demande parfois si le maître, prévoyant le parti. que de jeunes insensés seraient tentés de tirer de sa doctrine, n'a pas volontairement rendu le style de ses écrits aussi monotone, ingrat et rebutant que pouvait l'être son débit lorsque, debout dans sa chaire, il fouillait, froissait ses notes, toussait, crachait, se répétait; de lumière, de chaleur ou d'éloquence, pas un vestige. On se mit à déchiffrer ce style cryptographique comme un texte sacré ou un livre de haute science, Y algèbre de la révolution. L'imagination enflammée des disciples entrevoyait des formules magiques destinées à régénérer le monde 8 . Par delà les nuages assemblés, le brouillard terne et gris de ces abstractions du positif zl du négatif, de Yen soi, du pour soi et de Yen pour soi, de Yidentité des contradictoires , ils apercevaient un ciel noir et vide, la tradition des siècles chrétiens toute en ruines, un Dieu gisant à terre, et, régnant sur l'univers, une jeune reine chaque jour plus pompeuse et plus triomphante, Y Idée Absolue. Celle-ci, comme la Belle au bois dormant, avait longtemps sommeillé dans la nature avant de s'éveiller, vierge encore, au sein de l'humanité, de s'aimer et de se connaître en tout disciple de Hegel. En possession de Y Idée Absolue, l'homme est roi, l'homme

i. Les sophistes allemands et les nihilistes russes, par Funck Brenlano. Paris, Pion, 1887.

2. « La doctrine hégélienne de l'évolution historique lit naître la théorie, si importante dans la suite, du panslavisme, de l'avenir grandiose réservé au peuple russe affranchi, d'une suprématie européenne de la race slave. • [Der russische Nihîlismus, von Karl Oldenberg, p. 17. Leipzig, 1888).

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est Dieu, le seul Dieu vivant et légitime ; c'est le divin bipède. Feurbach en déduisait cette conséquence : « Il ne faut pas dire comme autrefois : Que la volonté de Dieu soit faite ; il faut dire ; Que la volonté de Vhomme soit faite. » Ce que Bakounine traduisait ainsi : « Que ma volonté s'accomplisse. »

Ivre de cette pensée qu'il était un nouveau Titan, un Prométhée, Bakounine résolut de recommencer la création, de mettre en ruine le monde corrompu, de le précipiter une seconde fois dans le chaos, pour en faire surgir un paradis terrestre, un monde d'éternelle allégresse où chacun aurait sa part au banquet, sa place au soleil. — À la On d'un article- manifeste qu'il publiait dans les Annales françaises -allemandes, et qu'il signait d'un nom français pour se donner plus de prestige (la France révolutionnaire étant en odeur de sainteté près des néo-hégéliens), après mille considéralions écrites en un pathos digne de Hegel, il s'écriait : La joie de détruire est en même temps la joie de créer. Nier tout ce qui existe dans l'ordre des idées traditionnelles, l'anéantir dans l'ordre des faits, et sur ce néant fonder l'espoir d'un monde meilleur, sans aucun plan de reconstruction de l'avenir, telle est la doctrine.

Le nihilisme russe n'est donc pas, comme semblerait l'indiquer le mot, une aspiration au néant, pour le néant, mais une aspiration à la jouissance, aux biens de la terre. 11 n'a rien de commun avec le nihilisme pessimiste et résigné de l'Inde; c'est un nihilisme avide, optimiste et révolté, qui s'insurge contre les misères humaines, en rend l'État, la tradition responsables, déclare la société telle qu'elle existe une caverne d'iniquités, prétend tout mettre sens dessus dessous, et se flatte de réaliser, par cette méthode simple et rapide, le salut des individus et des peuples. Cette

aspiration à la destruction totale n'est, au fond, qu'un désir de bonheur, caractère essentiel du socialisme contemporain, et c'est par là que les théories de Bakounine s'y rattachent. Voici maintenant en quoi elles s'en distinguent.

Il est curieux de voir se refléter dans les variétés du socialisme européen le caractère de chaque nation. Le socialiste anglais est en général pratique, utilitaire; augmentation de salaire, diminution des heures de travail, ses vœux ne vont guère au delà. En France, on a. vu à l'œuvre certains personnages sous la Commune : faire l'important, se goberger, se pavaner sous des uniformes chamarrés de galons, donner des ordres, distribuer des places, boire du Champagne à la santé du peuple, et caracoler dans le sang : c'est ainsi qu'ils entendent la révolution. Au contraire, en Allemagne, le socialisme révolutionnaire prend des allures lourdes et pédantes; il écrit de gros traités; il est logicien : ces enragés phlegmatiques, ces docteurs en révolution sont « poussés non par l'utilité comme les Anglais, ou la vanité comme les Français, mais par Vidée i ». Chez le Slave enfin l'idée devient le rêve, l'utopie monstrueuse, la vision intense et grandiose du bouleversement universel, de la création qui s'effondre, de l'incendie qui dévore la civilisation vermoulue, la réduit en cendres, et sur cette cendre féconde voit naître l'âge d'or : Vive le chaos et l'extermination! vive la mort! place à l'avenir!

Bakounine ne pouvait s'en tenir au rêve; il ne pouvait, nous dit Herzen, s'enterrer et se complaire dans le quiétisme philosophique des professeurs de Berlin; il ne voyait d'autre moyen de résoudre l'antinomie

i. H. Heine.

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