LE DISCIPLE
entre la pensée et le fait, que la lutte et l'action. En même temps que Hegel, il avait étudié Proudhon, père reconnu de l'anarchisme; il était devenu philosophe révolutionnaire. Hegel qui, après Heraclite, proclama le droit de la force, a bien sa part de complicité dans cette alliance de la philosophie et de la politique militante, si toutefois on admet la thèse sur la responsabilité philosophique que M. Bourget a exposée avec éclat dans son roman du Disciple l . Montaigne dit du fanatisme religieux, si voisin du fanatisme politique : « C'est mettre ses conjectures à trop haut prix que de s'en servir à brûler les gens. » Mais un homme qui se considère comme le représentant de Y Absolu n'y regarde pas de si près. Au seizième siècle, à Rome, Bakounine aurait pu être inquisiteur du Saint-Office ; sous la Terreur, jacobin spiritualiste comme Robespierre; vers 1845, il fut anarchiste hégélien. Son nihilisme est le fruit de l'imagination slave ; la philosophie allemande et le socialisme français l'ont tenu sur les fonts baptismaux.
Après cet enfantement d'un système sorti tout armé d'un cerveau trop débile, le crâne de Bakounine resta fêlé. Les doctrines de Hegel et de Proudhon firent sur son esprit l'effet des romans de chevalerie sur le pauvre don Quichotte. Mais le chevalier de la Triste Figure est un fou de bonté, de générosité, de candeur, de délicatesse. Le Slave n'était rien de tout cela. Il n'avait de commun avec le héros de Cervantes
1. Mais alors il faudrait rendre pareillement la religion responsable du levain de superstition et de fanatisme que l'évangile, à côté de la mansuétude, a déposé dans les âmes; et pareillement aussi la science responsable de l'esprit intolérant et persécuteur que l'on cherche à couvrir de son nom. Ni la philosophie, ni la religion, ni la science ne suffisent à éteindre dans le cœur de l'homme les passions mauvaises.
que sa taille de peuplier, sa santé robuste ! . Un esprit délié, plein de pénétration et de finesse, s'alliait en lui à une imagination fantasque, à une passion sauvage, à une énergie folle qui touchaient à la démence. Grand dialecticien, autrement dit ergoteur, entêté dans ses idées, tournant en dérision les opinions d'autrui, il était prêt à briser comme verre ce qu'il méprisait, c'est-à-dire tout *.
L'Allemagne n'avait plus rien à lui apprendre. Il se rendit vers 1843 à Paris, alors en pleine effervescence socialiste, malgré Tordre apparent, à l'époque où le Journal des Débats publiait en feuilletons les Mystères de Paris, où George Sand écrivait la Comtesse de Rudolstadt, où on lisait Ylcarie de Gabet, où l'on discutait Louis Blanc. Accueilli par les principaux chefs socialistes, le descendant des anciens boïards devint « le citoyen Bakounine », et il se préparait à mettre en actions toutes les belles formules qu'il avait cru lire dans Hegel, à se constituer en Europe architecte de ruines.
1. M. Mathey, qui a connu Bakounine à Lugano, à la fia de sa vie, alourdi et épaissi, le peint en ces termes : « C'était une sorte de géant, puissant et lourd,.... coiffé d'un chapeau de feutre mou et gris que je ne lui ai jamais vu ni soulever ni quitter...
« La tête énorme, couverte d'une forêt de cheveux longs et en désordre, jamais peignés, et la barbe embroussaillant le bas du visage et une partie des joues couronnaient bien l'ensemble du monument. Il couchait tout habillé, tout botté, tout coiffé sur une planche que soutenaient deux tréteaux bas et que recouvrait un matelas...
« Sa femme, madame Antonia, une Polonaise, avait tous les goûts, toutes les allures, toutes les habitudes de la femme du monde. » En Sibérie le père de madame Antonia avait fait évader Bakounine et s'était enfui avec lui.
2. Un des plus grands esprits, Leibniz, disait au contraire : « Je ne méprise presque rien. »