H. — BAKOUNINE ANARCHISTE
Avant de raconter ses exploits d'agitateur furieux, est-il besoin d'insister sur cette éducation d'un révolutionnaire? Nous venons de voir se forger anneau par anneau la chaîne de ses impressions et de ses pensées : à l'École d'artillerie, l'exaltation politique, puis le sentiment amer, ineffaçable de la première injustice subie, lorsqu'on l'envoie loin de Pétersbourg; là, le désœuvrement^ l'ennui d'une existence monotone et sans issue; enfin, à Moscou et en Allemagne, l'étude de Hegel et de Proudhon, où il découvre la justification de ses déboires, de ses haines et de ses chimères. On le suit de chute en chute, de l'ignorance dans la métaphysique, de la métaphysique dans l'absolu, de l'absolu dans le radicalisme, du radicalisme dans Fanarchisme et l'incohérence.
La révolution de 1848 vint offrir un champ d'essai à ces doctrines exaltées, à cette activité dévorante; Bakounine songea d'abord à la Russie, il rêvait une république slave fédérative, il était panslaviste, et comme tel, antigermanique. Mais il ne réussit pas à soulever la Bohême; et lorsqu'éclata l'insurrection de Dresde, en 1849, il abandonnait le panslavisme pour le pangermanisme, sa passion étant de pêcher en eau trouble, de courir vers tout endroit où il y avait quelque chose à détruire, quelque désordre à organiser. Par son énergie physique et morale, il s'imposa bien vite aux chefs insurgés, et du 6 au 9 mai, il fut l'âme de la défense de Dresde révoltée contre les troupes prussiennes et saxonnes. Ce fut lui qui donna l'ordre de préparer l'incendie des édifices publics, et au besoin
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de faire sauter les maisons. Tel était son commentaire de la philosophie de Hegel et de la souveraineté de la force. Arrêté à Ghemnitz le 10 mai, il ne perdait rien de sa fière assurance, et l'officier prussien chargé de l'escorte du prisonnier s'est toujours rappelé de quel air impassible ce grand diable de Russe lui disait qu'en politique le succès seul décide entre le crime et l'action d'éclat.
Il fut condamné à mort; on commua sa peine en prison perpétuelle. La Russie l'avait réclamé, et finalement, on l'envoyait en Sibérie, non comme forçat, mais comme exilé f . Après dix années il réussit à s'échapper par le Japon et l'Amérique, non sans laisser en chemin quelque lambeau de sa réputation d'intégrité : du moins les circonstances de sa fuite ont-elles été interprétées dans un sens défavorable à son caractère.
Bakounine rejoignit à Londres les réfugiés russes. Ici se place un épisode qui le fera mieux connaître.
En même temps que Herzen, Kelssief, Ogaref, vivait à Londres un moine de la secte des î*ascolniks ou vieux croyants, le Père Pafnouty. Ses supérieurs de Moscou l'avaient chargé d'entrer en relations avec les radicaux russes, afin de mieux défendre la secte opprimée par l'Église officielle et le gouvernement de Saint-Pétersbourg. Pour le3 révolutionnaires c'était là une occasion unique d'associer à leur cause, qui manquait surtout de soldats, ces sept millions de petites gens que les moines dirigent à leur gré, comme une armée de marionnettes suspendues à des ficelles. En cette grave et délicate conjoncture, le diplomate de
1. Le comte Mourawief, gouverneur de la Sibérie, cousin de Bakounine, le traitait avec égards, et c'est pendant une mission qu'on lui avait confiée qu'il put s'enfuir.