LUTTE AVEC KARL MARX
la bande, Wassily Kelssief, fut chargé de négocier avec le moine soupçonneux et défiant. On n'épargnait rien pour lui plaire, on imprimait dans la Cloche ses brochures religieuses, on flattait ses préjugés; nul ne fumait devant lui (les vieux croyants professent l'horreur sacrée du tabac), on s'abstenait de mets défendus, bref, les radicaux faisaient les bons apôtres, et l'affaire allait à leur gré; mais on avait compté sans Michel Bakounine. Ses propos insolents, ses railleries, son affectation à fredonner des chants liturgiques sur un rythme de chansonnettes, cela suffit pour mettre le moine en fuite. De retour à Moscou, le Père Pafnouty, levant les bras au ciel, s'écria que les justes ne pouvaient s'associer aux athées de Londres sans risquer de perdre leur âme. Cette folle conduite priva les émigrés du bénéfice de leur diplomatie; et ils restèrent, comme devant, réduits dans la mère patrie à leur petit état-major sans troupes, de cadets, d'étudiants, d'agitateurs de profession.
C'est le rôle de Bakounine de compromettre par ses fureurs les causes qu'il embrasse. Son influence sur la Cloche que rédigeait Herzen à Londres ne fut pas moins néfaste. Herzen, malgré sa nature si humaine, reconnaissait lui-même qu'il n'était pas homme à résister à la longue à l'influence de son ami. Bakounine transforma ce journal radical, mais qui demandait de justes réformes, en une feuille purement révolutionnaire, et le discrédita.
Dans les Congrès révolutionnaires de Suisse et de Hollande, il semait partout la discorde, rompait en visière à Karl Marx et à tous les « intrigants allemands ». Les théories de Bakounine diffèrent en effet essentiellement des théories du socialisme international, en ce qu'elles ne tendent qu'à la destruction, à l'anarchie pure, sans aucun plan d'amélioration, de
réorganisation sociale. Il semble qu'il ait pris comme programme la plaisanterie adressée en 1848 au gouvernement provisoire, lorsqu'il montrait plus d'ardeur à démolir qu'à construire; un homme d'esprit proposa le décret suivant : « Article unique : Rien n'existe plus. Personne n'est chargé de l'exécution du présent décret. Signé : Néant. » Tout est pourri, donc il importe de tout anéantir : science, civilisation, propriété, mariage, religion, moralité, justice, État, Église, bourse, banque, police, codes, tribunaux, académies, universités, Bakounine compose avec tous ces ingrédients une immense salade russe dont il ne fait qu'une bouchée *. Do l'ancienne société, que reste-t-il? pas un germe, rien, nihil,
Une confusion, une niasse sans forme, Un désordre, un chaos, une cohue énorme.
De ces ruines surgira, en vertu de la génération spontanée, une organisation nouvelle. « Une fois délivrés de la crainte de Dieu, du respect enfantin pour la fiction du droit », affranchis de tout lien de famille, de tout devoir et de toute contrainte, les hommes, dans une société sans forme déterminée, amorphe, grâce à l'individualisme absolu, à la liberté totale, se trouveront spontanément heureux *. Plus de tyrannie, plus de misère, plus de larmes. « Que votre propre bonheur soit votre seule loi s . » — Vainement on chercherait une idée sous ces paradoxes merveilleux : il n'y a que la joie enfantine de tout casser, briser, saccager, l'ins-