CONSTITUTION DE L'EMPIRE
Il reste à préciser la place et l'importance qu'occupe Bakounine daus le mouvement nihiliste contemporain, et à étudier à vol d'oiseau la nature même et l'évolution du nihilisme.
Rapproché des courants socialistes et anarchistes contemporains, dans l'Europe de l'Ouest, le nihilisme présente un caractère tout différent. Comme partout ailleurs, l'initiative est venue de la classe cultivée; mais, en Russie, la doctrine n'a pas dépassé sa sphère originelle.
Qu'on se représente la constitution de l'Empire russe, sphinx à face humaine, au corps bestial. Trois ou quatre grandes villes, d'une civilisation raffinée, font illusion, mais derrière cette mince façade de monuments et de palais, d'habitudes et d'institutions policées, s'étend à perte de vue Timmense empire rural, que gouverne une bureaucratie césarienne. Il n'y a pas de classes dirigeantes, il n'y a qu'un État dirigeant : la noblesse reste une caste ouverte, la bourgeoisie est sans influence, le prolétariat des villes existe à peine; le développement de l'industrie, particulièrement de la grande industrie, avec toutes ses conséquences politiques et économiques, ne fait que commencer; l'instruction primaire obligatoire, cet autre puissant levier du socialisme, n'est qu'au début de son activité révolutionnaire.
Le nihilisme ne représente donc pas la guerre des classes, mais la lutte à outrance contre l'autocratie
1. Der russische Nihilismus, von Karl Oldenberg. Leipzig, 1888. L'ouvrage le plus complet sur le nihilisme, jusqu'en- 1883, est celui du professeur A. Tiiun : Geschichte der revolutionâren Bewegungen in Russland. Leipzig.
absolutiste. Il ne forme pas un parti, mais une secte; c'est un état-major de conspirateurs sans armée. A défaut de vie publique et de libertés politiques, au milieu de l'inertie des masses, ses adeptes n'ont d'autre refuge que les sociétés secrètes.
L'esprit nihiliste a précédé l'action nihiliste ; la pensée destructive a préparé le couteau, le revolver et la bombe de dynamite.
Le' nihilisme découle d'un état pathologique de « l'âme russe ». Tant d'herbes folles croissent pêlemêle dans ses champs à peine remués, tant de sectes étranges, extravagantes y pullulent, trembleurs, eunuques, flagellants, buveurs de lait.... indices morbides de l'imagination populaire. La contagion nihiliste est un autre symptôme du même mal : elle sévit surtout sur les classes lettrées, elle est le fruit de l'activité intellectuelle; les gymnases, les écoles de cadets, les universités en restent les uniques foyers. La culture occidentale, la science prématurée ont enivré ces jeunes cerveaux, comme Veau de feu que les sauvages goûtent pour la première fois. Nulle part nos théories abstraites, unies à des passions slaves, n'ont produit des effets plus dévastateurs.
Ainsi qu'en France, au siècle dernier, les idées nouvelles ont amené en Russie le divorce entre les classes éclairées, on pourrait dire illuminées, et les institutions sociales. Idolâtre de la philosophie et de la science, le jeune Russe est devenu contempteur de l'autorité et des dogmes nationaux : novateur forcené, il est allé de suite et du premier bond aux négations dernières. Il met son amour-propre à se montrer « le plus avancé en civilisation ». Nous l'avons vu, au temps de Bakounine, se jeter avec avidité sur l'hégélianisme et en tirer aussitôt un programme incendiaire. Hegel une fois démodé, la vogue est venue aux sciences
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naturelles, à Darwin, à Hœckel, à ceux-là surtout qui ont tiré de la science une conception matérialiste de la vie et du monde, à Moleschott, à Bûchner. Ce que | le nihiliste cherche chez ces nouveaux Pères de I l'Église c'est la négation pure, tant il est étranger au véritable esprit de la science, qui consiste bien moins à nier qu'à comprendre, à expliquer tout phénomène, et jusqu'aux « superstitions », par des causes naturelles et nécessaires. A théiste, démocrate, socialiste, au-dessus k de tous les préjugés humains, le nihiliste accouple f les hypothèses scientifiques et les devises révolutionnaires, force et matière, liberté, égalité, fraternité l , formules contradictoires avec lesquelles il répond à tout; d'un revers de manche il fait table rase, il efface trois mille ans de vie civilisée : « Prenez la terre et le ciel, disait un de ces jeunes doctrinaires de la négation, prenez la vie et la mort, l'âme et Dieu, et crachez ». dessus, voilà le nihilisme*. »
1. « N'avez-vous pas lu, disait Bakounine, ces mots mystérieux et effrayants : liberté, égalité, fraternité sur le frontispice du temple élevé parla Révolution française; et ne voyez-vous pas, ne sentez-vous pas que ces mots signifient l'annihilation totale du monde politique et social tel qu'il existe? »
2. M. Anatole Leroy-Beaulieu, à qui nous empruntons cette citation, note encore ce titre attrayant et sympathique d'un journal nihiliste, publié à Heidelberg : « A tout venant je crache. » Voir ses études si approfondies sur l'Empire des tsars, en parti-
' culier le chapitre sur le nihilisme.
Le nom' générique de nihilisme a été inventé par Tourguénef. Dès le commencement du siècle, Joseph de Maistre dans ses Lettres sur l'éducation publique en Russie, adressées en 1810 au ministre Rasoumowsky, prévoyait qu'une étude intempestive i de la science ferait des jeunes Russes des rienistes, qu'elle ten- S drait à remplir la Russie « d'une multitude de demi-savants pires cent fois que l'ignorance même, d'esprits faux et orgueilleux, dégoûtés de leur pays, critiques éternels du gouvernement ». — « Tout le monde aura l'orgueil de la science sans en avoir la substance. Tout le monde sera entêté, inquiet, raisonneur, mécontent, examinateur, indocile, comme si Ton savait