QUE FAIRE
légèrement caricaturale, c'est une arme de combat, en quelque sorte l'évangile du nihilisme. Tout adepte l'avait autrefois entre les mains, et il a contribué au moins autant que les brochures de Bakounine à répandre les idées de la secte. Rien de plus caractéristique que cet ouvrage où l'auteur entreprend de supprimer toute grâce esthétique, toute délicatesse littéraire, pour laisser parler la réalité seule. Les sciences naturelles brillent du plus vif éclat dans ce roman d'un naturalisme révolutionnaire, et l'un des principaux personnages, simple étudiant, a écrit un traité de physiologie « auquel même le grand Claude Bernard de Paris a fait des allusions respectueuses ». L'héroïne est forte en médecine.' En revanche, l'histoire, la littérature, l'économie politique y sont traitées avec un dédain suprême, les Essais de Macaulay, qualifiés de vieux chiffons, Stuart Mill, Adam Smith, également conspués. Nuls préjugés d'esprit, nulle superstition de sentiments *. Un jeune homme, amoureux de la femme de son ami, propose sans plus de détours à ce dernier de fonder un ménage à trois : « La jalousie n'est-elle pas un sentiment faux, contre nature, abominable, un simple phénomène de l'ordre de choses actuel, d'après lequel je ne devrais permettre à personne de porter mon linge et de fumer ma pipe 2 ? »
1. L'imagination du romancier nihiliste qui proclame la sottise du remords, n'a du reste dépassé en rien la réalité. On a vu plus tard, dans le procès de Netschajef qui dura plus de dix-huit mois, jusqu'en 1877, et où 183 nihilistes furent impliqués, une jeune fille recevoir du comité Tordre de devenir la maîtresse d'un riche propriétaire, de le tuer et de le voler dans l'intérêt de la cause; un enfant auquel on persuade de tuer son père, de piller ses tiroirs et de remettre l'argent au comité.
2. Nineteenth Century (janvier 1880) : Russian Nihilism, by Fritz Cunlifife Owen.
Ces négations s'emparent, comme l'idée religieuse, de tout l'homme, elles le portent à mettre en harmonie sa pensée et sa conduite, elles le poussent à la destruction. Le but n'est pourtant point purement négatif, les nihilistes ne considèrent pas le chaos universel comme le dernier terme de tous leurs efforts, ce qui a été le paradoxe de Bakounine. S'ils nient ce qui existe, s'ils combattent les préjugés, s'ils cherchent à anéantir les institutions, c'est quelles entravent le progrès humain, qu'elles maintiennent la majorité des hommes dans la servitude et la souffrance : il s'agit de les délivrer, de consacrer sa vie au peuple, aux pauvres, aux opprimés, avec une complète abnégation de soi-même, avec « cette folie de renoncement qu'en vérité nous serons bientôt tentés de prendre comme un trait du caractère russe 4 », mieux doué peut-être que celui des autres peuples pour le bien comme pour le mal. Le nihilisme aboutit ainsi au mysticisme, surtout parmi les femmes qui vont apporter tant de dévouement à la secte. Le scepticisme absolu s'adresse à l'ancien monde, on se tourne vers l'avenir avec l'enthousiasme de la foi.
L'aspiration est grandiose, mais les moyens * de la réaliser flottent incertains dans les esprits. « Que faire? » ce titre du roman de Tchernyschewsky retentit comme un cri anxieux de ces impatients 3 . Le peuple
1. F. Brunetière, Un roman nihiliste : Que faire? (Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1876.)
2. Combien sont timides au début les remèdes proposés 2 Tchernyschewsky revendique des sociétés de production et de consommation sur le modèle de celles que Schulze-Delitsch avait organisées en Allemagne, et que Lassalle répudiait comme un palliatif dérisoire.
3. Que devons-nous donc faire? tel est aussi le titre d'un livre de Tolstoï : « La réponse à cette question a été donnée par Jean- Baptiste, il y a près de deux mille ans. Lorsque le peuple lui