‹ Le socialisme allemand et le nihilisme russeChapitre 176 sur 203 · IDÉALISTES ET DÉCLASSÉS · texte numérisé non relu

IDÉALISTES ET DÉCLASSÉS

n'est pas mûr ; la première tâche est donc de l'instruire, de lui apporter la bonne parole, d'exercer le zèle de l'apostolat.

À la période de formation de la doctrine de 1858 à 1867, succède de 1868 à 1877 celle de la propagande agraire.

Les néophytes étaient peu nombreux au début, mais différentes circonstances favorisèrent le recrutement de la secte. Elle comprenait deux éléments : les purs fanatiques, dont plusieurs appartenaient à la plus haute aristocratie, qui sacrifiaient à leurs convictions fortune, famille, avenir, vraie fleur de la jeunesse idéaliste, silencieusement approuvée par une grande partie de la société, tant qu'ils répudièrent le dogme sanguinaire de l'assassinat politique f ; un second élément qui se mêlait à celui-là était formé de l'écume de la plèbe universitaire. — A partir de l'avènement d'Alexandre II , en 1855, la fréquentation des gymnases et des universités avait rapidement doublé. Or en Russie la jeunesse instruite a peu d'issues, le clergé végète misérablement, l'armée est réservée à la noblesse, les emplois du gouvernement sont restreints; de plus, le fréquent changement des programmes d'examens empêche nombre de jeunes gens et de jeunes filles de terminer leurs études académiques. Ce « prolétariat

demandait : Que devons-nous faire? il répondait : Que celui qui a deux vêtements en donne un à celui qui n'en a pas, et que celui qui a de quoi se nourrir fasse de même. » On va chercher bien loin, ajoute Tolstoï, une réponse qui est dans l'évangile : point d'autre remède à tous les maux de la société que de revenir au christianisme primitif. — Tolstoï prêche la charité et le pardon, répudie toute violence et toutes représailles, et son nihilisme chrétien se distingue par là profondément du nihilisme révolutionnaire.

i. L'assassinat politique ne devient fréquent qu'à partir de 1870.

de bacheliers 1 », qui ne voient s'ouvrir devant eux aucune carrière honorable et lucrative, ces mécon tents sans emploi, jetés par centaines à chaque session sur le pavé, ces méconnus, ces déclassés embarrassés de leurs idées et de leurs personnes, qui n'ont rien à perdre et tout à gagner à un bouleversement général, ne cessent d'alimenter le foyer nihiliste *.

Il s'accroissait d'autre part grâce aux grandes réformes libérales accomplies par Alexandre II qui semblent n'avoir profité qu'à l'esprit révolutionnaire. En s'appropriant, pour le réaliser, l'ancien programme de Herzen, le programme du radicalisme modéré, abolition du servage, des peines corporelles, libertés locales, extension des écoles, publicité des débats judiciaires, jury en matière criminelle, etc., le gouvernement croyait enlever au nihilisme une partie de son terrain. Ces réformes, toutefois, conçues selon la justice et selon le droit, mais accomplies comme un coup de théâtre, comme une généreuse inspiration du prince, devaient être, par la force des choses, plus nuisibles qu'utiles à l'éducation politique du pays ; elles ont fait naître des espérances, des impatiences et ont eu pour dernier effet de favoriser le recrutement de la ligue secrète. Soudainement affranchi par certains côtés, on s'est senti plus lié par d'autres. On avait les bras libres,

1. C'est ainsi que le prince de Bismarck a caractérisé les nihilistes.

2. Dans le grand procès des nihilistes en 1877, sur 198 accusés, 82 appartenaient a la noblesse, 33 au clergé, 23 à la bourgeoisie, 8 à l'armée, 19 étaient fonctionnaires, 17 paysans. (Winterer, Trois années de Vhistoire du socialisme contemporain. Paris, 1882.) — Il n'est pas rare de rencontrer parmi les nihilistes des fils de popes, qui ne sont plus obligés de devenir popes eux-mêmes, mais qui ne peuvent compléter leurs études à l'Université. Il leur est seulement permis de prétendre aux grades inférieurs de l'administration.

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