ALLER PARMI LE PEUPLE
les pieds restaient enchaînés. Le nouveau système s'ajustait mal à l'ancien; les pires ennemis de ces réformes étaient chargés de leur exécution; on éprouvait d'autant plus la gène insupportable des deux grandes entraves que le pouvoir relâche ou resserré à son gré : l'arbitraire de la police, l'omnipotence de la bureaucratie.
Enfin les rapides progrès du socialisme occidental, de 1863 à 1871, l'agitation de Lassalle en Allemagne, l'Internationale de Marx, la Commune qui fit surgir en Russie toute une littérature sorflaliste, achevaient d'exalter les têtes, de stimuler le zèle révolutionnaire.
La secte avait maintenant pour chef un énergumène. Depuis la mort de Herzen, à la veille de la guerre franco-allemande, les socialistes russes saluaient en Bakounine le représentant favori de leurs idées et de leurs efforts. Le vieil insurgé fanatisait à Zurich un auditoire d'étudiants et d'étudiantes aux cheveux courts, aux lunettes bleues, au chapeau rond, uniforme classique de la jeune fille émancipée, qui juraient sur l'anarchie comme sur un dogme indiscuté. Obligés de rentrer en Russie, sur un ordre du gouvernement, tous ces jeunes disciples de Zurich et de Heidelberg répandaient le catéchisme de Bakounine. Un de ses articles essentiels était « d'aller parmi le peuple ». On s'y préparait par des sociétés de lecture où l'on passait des nuits entières à discuter des théories * à perle d'haleine, tout en buvant du thé et en fumant d'éternelles cigarettes; on pratiquait entre frères la sincérité absolue, la confiance réciproque; chacun s'engageait à n'obéir qu'à la voix de la raison, à se
1. Ratiociner dans le vide a toujours été l'élément vivacc du nihilisme. On a vu que Bakounine excellait à cet exercice de néo-scolastique.
dévouer à la science, à se sacrifier à l'humanité. Jeunes gens et jeunes filles concluaient parfois entre eux des mariages apparents pour se soustraire à la puissance paternelle et appartenir entièrement à la secte. Puis on se vêtait d'habits grossiers, on se barbouillait les mains et le visage, et, un sac rempli de brochures incendiaires sur les épaules, on allait vivre avec les ouvriers et les paysans. Les uns apprenaient un métier, les autres se faisaient maîtres d'école, médecins de campagne, les femmes vaccinaient, tenaient de petites boutiques d'épicerie.
C'est encore Tourguénef qu'il faut consulter pour comprendre ces jeunes gens, le besoin d'action désintéressée qui les dévore, leur inquiétude confuse, leur attente indécise, leurs chimères généreuses... et le sentiment amer de leur impuissance finale. Le pauvre poète Nedjanof de Terres Vierges exprime cette phase des grandes espérances déçues. Malgré ses misères, le paysan russe n'était pas le révolutionnaire pouf lequel le tenait Bakounine; on s'était flatté de le persuader d'autant plus aisément qu'en Russie la base d'organisation de la commune rurale est une espèce de communisme agraire 1 . En vain les deux mille apôtres nihilistes tentèrent de soulever ces quarante millions de moujiks, pauvres hères, courbés par quatre siècles de servage sur la terre nourricière dans l'immense plaine dormante, pour qui le bonheur consiste à s'attabler devant la pinte d'eau-de-vie dans les auberges de village, et qui n'entendaient rien à la philosophie de Hegel, aux théo-
1. « Nous autres Russes, dit un personnage de Tourguénef, nous espérons qu'il arrivera toujours quelque chose ou quelqu'un pour nous guérir tout d'un coup. Qui sera le magicien? Est-ce le darwinisme? est-ce la commune rurale? est-ce une guerre étrangère?... Peu importe, bienfaiteur, arrache-nous notre dent gâtée. »