‹ Le socialisme allemand et le nihilisme russeChapitre 179 sur 203 · En 1868, 95 pour 100 des recrues ne savaient pas lire · texte numérisé non relu

En 1868, 95 pour 100 des recrues ne savaient pas lire

parurent en une fois 193 principaux inculpés et 3800 personnes impliquées dans les poursuites. La cour d'assises servait de tribune retentissante : les accusés se posaient en accusateurs. Des séances tumultueuses fixaient sur eux l'attention du pays. Les rigueurs de la police, les suicides dans les prisons achevaient de leur rendre l'opinion favorable.

Les sympathies des classes libérales s'accentuèrent encore, lors de la tentative d'assassinat dirigée par une jeune fille de vingt-cinq ans contre le général Trepof (avril 1878). L'héroïne de ce drame, Vera Sassoulitsch, nous est dépeinte comme une nature mélancolique, en proie à « cette tristesse russe, la plus triste des tristesses humaines, qui a l'immensité et le silence des steppes » ; semblable à la Marianne Nikentievna de Terres Vierges, Vera Sassoulitsch ne souffrait que de la douleur et do l'oppression des autres; la vie ne signifiait pour elle que devoir et sacrifice. Traînée de prison en prison bien qu'elle fût peu mêlée au mouvement nihiliste, elle était enfin libre, lorsqu'elle apprend que le général Trepof vient de faire battre de verges un étudiant prisonnier qu'elle ne connaît pas : elle se décide à frapper le chef de la police dePétersbourg, non pour attirer sur elle l'attention, car elle haïssait la louange, mais pour le punir de sa cruauté. Le jury l'acquitta au milieu de démonstrations enthousiastes. Des dames de la haute société acclamèrent « la grande citoyenne ». Nouvelle Charlotte Gorday, elle venait de rendre populaire l'assassinat politique *.

Alors commence entre le gouvernement et les nihilistes le duel à mort du géant aux cent bras et du nain masqué. Révoltes d'étudiants, incendies, conspirations,

1. Valbert, Vera Sassoulitsch, (llevue des Deux Mondes du i" mai 1878.)

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attentats sur attentais, suivis d'exécutions capitales, font de l'histoire de celte période un roman sombre, qui laisse bien loin derrière lui toutes les inventions des feuilletonistes les plus fertiles en complots ténébreux, en surprises et en horreurs.

Cette lutte sans trêve et sans merci contre l'absolutisme exigeait une organisation puissante, une concentration absolue. L'influence de Bakounine, son système anarchiste, Faction indépendante par petits groupes isolés des propagandistes du parti Terre, et Liberté disparurent. Le nouveau chef Michaïlof discipline, centralise le parti à outrance, sous l'autorité d'un comité exécutif qui rend des sentences de vie et de mort. Le journal clandestin la Narodnaja Wolja ( Volonté du peuple) fut, à partir de 1879, le nerf du mouvement révolutionnaire. Le parti réorganisé adopte un programme positif, une tactique. Il ne s'agit plus de détruire l'État, mais de s'en emparer pour organiser un nouvel ordre de justice et de liberté où le peuple serait affranchi de l'arbitraire et du despotisme, où il deviendrait maître de ses destinées. Puisqu'on ne pouvait secouer la torpeur, vaincre les préjugés des paysans, il fallait conclure une sorte d'alliance avec le libéralisme, s'efforcer de gagner les fonctionnaires, les officiers, qui au moment décisif laisseraient la répression désarmée. Le système des attentats en masse ne donnait aucun résultat. Mieux valait frapper l'organisme de l'État autocratique à l'endroit le plus vulnérable, à la tête, tuer le tsar. L'Empereur à terre, tous les mécontents, tous les déclassés de la capitale se soulèvent; Pétersbourg tombe entre les mains du parti, et grâce à la centralisation absolutiste, la nation entière est entraînée. La Russie se réveille libre : il a suffi d'abattre un homme pour briser les chaînes de tout un empire.

Les candidats à un si haut exploit ne manquèrent

point; le comité n'avait parmi eux que l'embarras de choisir S malgré la potence qui se profilait sur l'horizon. Ils accomplissaient un devoir sacré. Leur raisonnement est celui des casuistes du xvi e siècle qui autorisent le régicide. Le but justifie les moyens. Ils ne désirent que le bien de leurs semblables, et pour le réaliser ils sont prêts à supprimer l'obstacle, le tyran. L'action est bonne si le but est légitime, si on ne peut l'atteindre autrement que par le meurtre, si le mal causé est moindre que le mal qu'on veut empêcher. Parce qu'ils croient trouver ces conditions réunies, les terroristes, avant et après le crime, n'éprouvent aucun remords de conscience. Ils ont fait à la sainte cause le sacrifice total de l'individu, si fréquent dans leur monde. Quelques-uns, il est vrai, étaient atteints de maladies incurables, ou dans la misère; d'autres poussés par le charme aventureux, le frisson du risque suprême. Natures troubles, telles que les a si bien dépeintes Dostojewski, en proie au vertige intellectuel, à la fièvre morale, ils se précipitent dans un abîme dé crimes ou de sacrifices : nul mieux que le romancier russe n'a compris cette puissance d'attraction de l'abîme *. Un trait qui leur est commun, c'est la jeunesse : il n'y a que la jeunesse pour suivre éperdument, jusqu'à la mort, ces grands et généreux fantômes d'idéal, de justice, de liberté, de bien public. De tous les condamnés envoyés au gibet ou dans les mines de Sibérie, jusqu'en 1880, peu atteignent ou dépassent la 25 e année. Ce sont parfois des rhétoriciens qui semblent jouer, poignard en main, à la Révolution. Michaïlof,

1. Pour le dernier attentat 47 candidats se proposèrent, 6 furent élus; une répétition générale eut lieu, avant le drame, sous la direction du chimiste Kibaltschitsch, qui avait préparé les bombes.

2. M. de Vogué, le Roman russe. — Brandes, Dostojewski y Deutsche litterarische Volkshefte.

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