‹ Le socialisme allemand et le nihilisme russeChapitre 180 sur 203 · LES RÉGICIDES · texte numérisé non relu

LES RÉGICIDES

pour les brochures et les articles sanguinaires, exige un bon style, net et concis, ainsi que la propreté, voire même l'élégance de la toilette. Dans cette galerie de meurtriers *, virtuoses du crime préparé et accompli comme une œuvre d'art, toutes les classes sont représentées et tous les caractères, épicuriens et ascètes, hommes du monde et fils de rustres. Le gentilhomme Lisogoub sacrifie pour le parti toute sa fortune, 150 000 roubles; un de ses amis disait de lui : « Le jour où il a marché au supplice a été peut-être le premier moment heureux de sa vie. » — Ossinsky, un des plus ardents terroristes, nature chevaleresque, aux manières exquises, séduit toutes les femmes. — Solowjef a commencé par la foi dévote des pèlerinages pour aboutir au nihilisme, il s'est fait serrurier parmi le peuple, puis professeur dans une école de province : en 1876, il épouse une jeune nihiliste, et le jour même du mariage mystique, ils partent chacun de leur côté, évangéliser l'est et l'ouest : la veille de son attentat contre le tsar, Solowjef pour se donner du cœur va passer la nuit dans un mauvais lieu. — Fils d'un pope de village, Nicolas Kibaltschitsch est l'homme le plus phlegmatique, le moins querelleur qu'on puisse imaginer; il n'a qu'une passion, la chimie : conseiller technique du parti pour les explosifs, il prépare la bombe qui tuera Alexandre IL — Scheljabof a gardé de son enfance deux souvenirs ineffaçables, celui d'un oncle serf bâtonné, et d'une parente violée : plein d'énergie, de force d'âme, merveilleusement doué, il était avec cela beau comme un chef de brigands d'opéra-comique : son nom est inséparable de Sophie Peroswkaja, douce jeune femme d'un charme insi-

4. On ne connaîtrait exactement le parti nihiliste que si Ton possédait environ deux mille biographies.

nuanl qui n'aima qu^ lui au monde. Cette petite-fille d'un ancien ministre, nièce d'un général, était allée autrefois parmi le peuple, vaccinant les enfants, institutrice, puis chirurgienne : elle veillait au creusement de la mine destinée à faire sauter le train impérial, prête à réduire en cendres la cahute où se cachaient les conjurés, s'ils venaient à être découverts. Ce fut elle encore qui guettait la voiture de l'empereur, le 1 er mars 1881, et qui la signala en agitant son voile.

Les nouveaux attentats contre le tsar, qu'on n'avait plus vu se produire depuis 1866, excitèrent au plus haut point l'indignation du public, et causèrent une rupture immédiate entre libéraux et terroristes. L'attentat de Solowjef fut suivi d'une répression impitoyable : en avril et mai 1879 il y eut, dit-on, 20000 suspects arrêtés et déportés. Après l'explosion du palais de Pétersbourg, en février 1880, le gouvernement changeait de politique. Le général Loris Melikof, connu pour son libéralisme, était appelé au pouvoir. Cette mesure improvisée ne désarmait point les terroristes : ce n'était là, disaient-ils, qu'un faux visage *. Alexandre II venait de signer Tédit de convocation d'une assemblée de notables pour délibérer sur la situation de l'Empire, acte qui équivalait à l'octroi d'une sorte de charte constitutionnelle, lorsque fut enfin exécutée la condamnation à mort que le comité terroriste avait suLnnellement prononcée contre lui.

Bien loin de soulever la capitale, la nouvelle de la mort du tsar * n'excita que des démonstrations de deuil :

4. Voir sur Loris Melikof le chapitre de^M. de Vogué dans ses Spectacles contemporains.

2. Dans cette tragique histoire de Russie, Alexandre II est le premier tsar qui soit tombé victime non des conspirations de palais, mais des menées révolutionnaires, le premier qui ait été assassiné dans la rue.

Page 1