RÉACTION POLITIQUE ET RELIGIEUSE
on voyait en lui un marlyr. Rien ne bougea, ni les villes, ni les campagnes. Les nihilistes étaient cruellement désabusés; les rigueurs de la répression, les craintes du gouvernement leur avaient donné le sentiment d'une force qu'ils ne possédaient pas en réalité ; n'ayant pas réussi à entraîner le peuple, ils s'étaient flattés que la Révolution pût être l'œuvre de quelques hommes, tandis que pour l'accomplir il faut le concours de classes entières. Ils ne se rendaient pas compte que l'autocratie traditionnelle elle-même est une délégation indirecte de la souveraineté populaire, une expression tacite de la volonté générale, que les peuples se font un gouvernement à leur image, et que le tsar est un plus fidèle représentant de la Russie à son état actuel, que ne pourrait l'être une république parlementaire ou radicale. Il ne dépend pas de quelques conspirateurs déterminés de changer la destinée des peuples. Les révolutions ne s'accomplissent que si elles sont conformes à l'instinct national.
Dix jours après l'assassinat d'Alexandre II, le comité exécutif adressait une proclamation au nouveau tsar; il le sommait, avec déférence, de faire un appel au peuple pour reviser les formes de la vie sociale, et promettait de se soumettre sans conditions à une assemblée librement élue. — Le jeune souverain, qui avait approuvé l'oukase de convocation des notables, avant la mort de son père, répondait indirectement à cet ultimatum, en disant à son peuple que Dieu lui ordonnait de tenir les rênes du gouvernement d'une main ferme. Le ministre libéral se retirait volontairement; il était remplacé par un panslaviste, le général Ignatief. Toute velléité de réforme politique fut désormais écartée. La fausse culture païenne de l'Occident était considérée comme la seule cause de ces malheurs publics : il n'y avait donc de salut pour
l'État que dans le retour aux traditions nationales et religieuses représentées par le pieux Pobedonoszef, ancien précepteur d'Alexandre III, par Aksakof, le nestor du panslavisme moscovite, et par Katkof, le journaliste de Moscou. Il s'agissait de restaurer le trône et l'autel, de fortifier l'unité de l'Empire. C'est à une réaction, non h une révolution, que devait aboutir cette religion de la souffrance humaine, de la vengeance et du sang versé, connue sous le nom de nihilisme. Bien loin d'accélérer un mouvement vers la liberté, elle n'a fait que l'entraver '.
En même temps qu'il rétablissait un régime sévèrement conservateur, Alexandre III inaugurait une politique sociale populaire, dont les premiers résultats furent des réformes favorables aux paysans, et une loi protectrice du travail dans les fabriques. Un^nouveau parti, ou plutôt certains groupes formés des adeptes du socialisme d'État, se montrent disposés à tendre la main à l'absolutisme, dans la croyance que le gouvernement pourrait transformer la Russie en une sorte d'Empire social, sous l'autorité d'un tsar socialiste, rêve analogue à celui que Guillaume II prétend réaliser en Allemagne.
Les terroristes n'ont pas désarmé, ils continuent sous le nouveau régime leurs menées souterraines, leurs conjurations, leurs attentats. Les précautions
1. On a émis ce paradoxe que le nihilisme a eu pour la Russie cet effet bienfaisant de retarder des réformes prématurées, l'avènement d'un régime parlementaire, système de gouvernement qui ne fonctionne d'une manière à peu près régulière qu'en Angleterre, grâce à une éducation politique séculaire de toutes les couches de la nation, mais qui a livré d'autres pays à l'avidité, & la tyrannie, aux querelles et aux intrigues des politiciens, et qui, dans l'état actuel delà Russie, ne remédierait aux abus d'une administration sans contrôle, que pour aboutir & un désordre, à une confusion sans fin.