KANT, FICHTE, HEGEL
cœur, c'est le prolétariat. » Étrange alliance de la pensée pure et de la passion élémentaire! Des sommets presque inaccessibles de l'intelligence sereine, les idées des philosophes sont lentement descendues sur les foules houleuses, et ils comptent aujourd'hui, jusque dans les faubourgs des grandes villes, pour arrièredisciples des démagogues en manches de chemise et en tablier de cuir, qui ont juré l'effondrement et la ruine de toutes les institutions sociales.
Fichte, nature en un sens révolutionnaire, et que Lassalle a célébré comme un précurseur, penchait déjà vers le socialisme : reconstruisant le monde par l'esprit, il exigeait de la société qu'elle réalisât un idéal de perfection. Avec Kant et Hegel, il considérait l'État comme l'expression objective de la justice et lui assignait pour but supérieur l'éducation , le bien-être matériel et la culture morale des citoyens. Cette théorie a conduit Platon au communisme. Mais c'est surtout leur critique négative que l'école socialiste a empruntée aux philosophes classiques, leur méthode dialectique. « On combattait, dit Engels, avec des armes philosophiques, mais les buts ne l'étaient pas. Il s'agissait de ruiner l'État et l'Église. Lors de la réaction féodale et absolutiste de Frédéric-Guillaume IV, la politique était épineuse ; on se tournait contre la religion, afin d'attaquer par là le droit divin. » Strauss avait publié sa Vie de Jésus dès 1835. UFssence du christianisme, deFeuerbach, paraissait en 1841 *. Marx,
i. « Feuerbach va hardiment aux questions sociales et annonce les temps nouveaux. Il a beau écrire qu'il n'est point révolutionnaire, ses discours le sont. — « L'individualité, « dit-il, a pris la place de la foi, la raison celle de la Bible, la « politique celle de la religion et de l'Église, la terre celle du « ciel, le travail celle de la prière, la misère celle de l'enfer, a l'homme celle du Christ»; et tournant à son profit la théorie de Hegel : « le vrai Dieu, le Dieu humain sera l'État. » —
en 1844, appliquait la méthode historique de Hegel au développement économique de la société, et il en tirait la prédiction certaine de là révolution sociale.
Les révolutionnaires néo-hégéliens se montrent sévères pour l'étroit rationalisme qui a présidé à la révolution du siècle dernier. Ils font peu de cas de la portée d'esprit de nos jacobins. Dans cette Raison proclamée immuable, éternelle, qui les inspirait, Engels n'aperçoit que « l'intelligence idéalisée de bourgeois moyens ». Et quels ont été les fruits d'une raison si ambitieuse? La corruption du Directoire, le despotisme conquérant de Napoléon, la platitude du juste milieu sous Louis-Philippe. Engels n'a pas plus de respect pour la sacrosainte devise : Liberté, Égalité, Fraternité, et les banales théories de Rousseau, « qui traînent dans tous les estaminets d'ouvriers parisiens ». Les docteurs de la révolution sociale en Allemagne invoquent non la Raison, non l'Égalité, mais YHistoire. Aux constructions géométriques du rationalisme, ils opposent le développement organique des sociétés humaines; seulement, loin de s'attacher au passé, en s'efforçant de l'adapter aux circonstances nouvelles, ils tournent leurs regards vers l'avenir et considèrent la destruction de l'ordre social actuel comme aussi déterminée par des lois historiques que l'a été son établissement. Ils préparent Tordre nouveau, la future, l'inévitable révolution.
L'histoire, on le voit, ne se prèle pas avec moins de complaisance que la raison à toutes sortes de thèses : on la fait parler comme on veut, et Ton ne reconnaît si elle a dit vrai ou faux qu'une fois l'événement
« C'est seulement, dit-il encore, quand tu auras supprimé la « religion chrétienne que tu auras acquis le droit à la répu- « blique. » La dialectique déchaînée ne s'arrête plus. » (Lévy Bruni, V Allemagne depuis Leibnitz, p. 420.)