AVANT-PROPOS VU
jiier^ les crédits tonkinois^ mais reprocherait aux Ferry et autres Challemel-Lacour de n'avoir pa^ demandé dès F origine trente mille hommes et cinquante millions.
Dans de pareilles conditions^ qui ne sont pas des accidents, mais la loi de l ordre capitaliste^ avec de semblables collaborateurs fournis par V ennemi lui-même^ ma tâche ûf'éducateur sera singulièrement simplifiée. C'est la bourgeoisie qui se dénonce elle-même par tous ses organes et dans tous ses actes, et qui, à force de crier ses pirateries par dessus les toits f finira bien par amener les plus sourdes parmi ses victimes à se retourner — et à faire justice.
Jlles GUESDE.
Chez l'Ennemi
Très instructive, la polémique engagée entre deux grands organes, également républicains et également conservateurs, à propos de la loi dite des 50 millions pour le développement de la colonisation en Algérie !
C'est d'abord le Sirc/e qui « s'inquiète à la pensée qu'à l'aide de la nouvelle loi on va refouler des tribus entières et réduire tous leurs membres à l'état de vagabonds ». Le brave journal n'a pas eu de ces inquiétudes — ou il s'est bien gardé de les manifester — lorsque les progrès de la grande industrie et du grand commerce ont, en les dépossédant de leurs moyens de travail, « refoulé » ses concitoyens par milliers dans le prolétariat — ce « vagabondage » moderne.
En quoi, d'ailleurs, il n'a fait que plagier nos bons catholiques, qui vont, d'une voix humide, quêter des petits sous — appelés à constituer de gros millions — pour sauver d'un fleuve Rou^ccsvv
Bleu les petits Chinois baptisés trop à fond par leurs jaunes procréateurs, en même temps qu'ils tuent de travail, dans leurs bagnes capitalistes de Jujurieux et d'ailleurs, les petits blancs, leurs compatriotes, transformés en chair à machine et à profits.
C'est qu'ils sont tous les mêmes, nos bourgeois les plus divers de politique et de croyance, qu'ils se réclament de Voltaire ou du Pape, qu'ils marmottent Jésus — Maine — Joseph ou qu'ils braillent iJberté — Egalité — Fraternité.
L'humanité des uns, commela charité desautres, ne s'exerce que hors de la frontière, le plus loin possible, là où elle ne coûte rien, où elle rapporte, au contraire.
La République française^ elle, ignore même ce sentimentalisme in partibus. Elle s'en vante, et, avec la conviction d'un lord Palmerston démontrant le droit de l'Angleterre à empoisonner le Céleste-Empire par les deux cents millions que rapporte au budget des Indes la vente de l'opium, elle explique au Siècle comment il n'y a pas deux manières de développer notre colonie :
« Il ne reste — écrit-elle en toutes lettres — qii\in moyen à Vêlement français de se faire sa part en Algérie : cest l'expropriation. »
Et elle ajoute :
« Sans doute, avec l'idée que nous avons de la
propriété en France, on est disposé à voir dans ce
/jrocèàé une mesure brutale, un expédient dange-
reux. Mais il faut, pour apprécier saiiienicut les choses, faire abstraction de ce qui se passe dans la métropole et voir comment la propriété se comporte dans la colonie. La propriété {ndighip iif^st pas traiismissible^ du moins en majeure partie... La plus grande partie des terres resterait immobilisée entre les mains des indigènes... Ce n'rst qii't'n faisant entrer^ par la voie de r expropriai ion, les terres indigènes dans son domaine, que l'Etat pourra les rendre accessibles aux Européens. »
C'est, en quelques lignes, un cours complet de Yol, car Texpropriation en question n'a que le nom de commun avec l'expropriation que connaissent les Hausmann par les millions qu'elle leur a valus.
D'après les déclarations de M. Ballue en pleine Chambre des députés, voici comment s'opère l'expropriation trans-méditerranéenne :
« 1® Il ne s'agit pas d'utilité publique. C'est l'intérêt privé qui met seul en mouvement la machine
— ou la commission — expropriatrice. « Mettre un propriétaire qui plaît à la place d'un propriétaire qui déplaît. » Tout est là.
« 2® La « procédure spéciale qui a été établie par une ordonnance de 1844 et complétée par un décret de 1848 n'admet ni jury, ni débat contradictoire ». « Le tribunal juge sans appel » et « il arrive — c'est toujours le député de Lyon qui parle
— que la plupart du temps les expropriés ne reçoivent que des indemniiés dérisoires. » D'octobre 1880 h octobre 1881, les 19.000 \\ee\^v^^ '^v^^N^'e.
ainsi aux indigènes ont été payés 76.505 francs, alors qu'elles auraient dû Têtre 3.078.000 francs -r- une simple soustraction de 3 millions et quelque chose !
« 3° Cette indemnité — si dérisoire soit-elle — n'est souvent, môme jamais, payée à Texproprié. Versée à la Caisse des dépôts et consignations, elle s'évapore dans une série d'opérations ainsi racontées par M. Ballue : « Quand cette Caisse tient, elle tient bien ; l'indigène se rend avec son mandat et on lui répond qu'il n'est pas en règle. — Que dois-je faire? — Cherche, c'est ton affaire. L'indigène est alors obligé ou de ne pas poursuivre ou de s'aboucher avec un étranger, un homme d'affaires qui lui dit : les Uoumis ne te paieront jamais. Viens chez moi, je vais te payer. On lui donne alors un certain nombre de douros, et, pour 100 francs que touche l'indigène, l'homme d'affaires, plus habile, touche 1,000, 1.500, 2.000 fr. en son lieu et place. »
Mais — nous ne faisons aucune difficulté de le reconnaître — la thèse, si « brutale » soit-elle, de la feuille opportuniste, n'en est pas moins fondée en l'espèce. La « propriété non transmissible » ou collective qui existe encore chez les Arabes — et que les romanciers de l'économie politique nous donnent comme ayant disparu ailleurs pacifiquement, parce qu'elle avait fait son temps — a toujours et partout été détruite violemment comme un ^^s/âcJe jnsurmoiA'àh\G à la dépossession à l'amia-
PIlOPRlIiTÉ LT PROFITS GAPITALIbTKS .-i
ble, mètre à mèii*e et homme par homme, des collectivités vaincues. Et en voulant — contre le Sif'r/r — constituer en Algérie la propriété individuelle des colons sur le vol des tribus, la liépuhlique française a pour ell<» non seulement tous les précédents, mais la force même des choses.
Qu'elle cesse seulement — si elle ne veut pas reculer les bornes de la mauvaise foi — de fulminer contre le socialisme révolutionnaire (*t ses conclusions expropriatrices.
En se constituant il y a cinq ans — avec les Partis ouvriers d'Europe (»t d'Amcri([uo — sur la base de Texpropriation de la classe caj)italist(î, le Parti ouvrier français a été acculé à des nécessites de môme ordre :
1° Impossibilité pour « l'élément ouvrier de se faire sa part dans la société actuelle en dehors de l'expropriation » ;
2* Obligation pour « l'Etat — conquis par la classe prolétarienne — de faire, parla voie de l'expropriation, entrer dans son domaine les grands moyens de production (mines, hauts-fourneaux, tissages, etc.), afin de les rendre acc(»ssibles aux producteurs ».
La seule diiférence entre l'expropriation de la HépuhHqiœ fra?iraisr et la notre, c'est (|ue, dans le premier cas, il s'agit d'enlever à la majorité arabe un sol qu'elle cultive depuis des siècles, pour le distribuer, sous prétexte de colonisation, à une poignée d'étrangers, plus ou moins avouul^los^ c\^ul
n'y ont aucun droit, pendant que, dans Tautre cas, il s'agit de restituer à la majorité prolétarienne qui Ta créé de toutes pièces et est seule à le mettre en valeur un outillage monopolisé aujourd'hui par une minorité d'oisifs.
Mais cette différence — essentielle — n'est pas de nature, on en conviendra, à infirmer notre droit. Au contraire !
Décembre 1883.
Expropriation des Expropriateurs
C'est le 15 de ce mois que doit entrer en vigueur l'arrêté de M. le préfet de la Seine qui réserve, aux seuls tombereaux de la Ville, ce qu'en langage administratif on appelle « les résidus de ménage des locataires ou habitants d et ce que, sans faire concurrence à Zola, tout le monde, vous et moi, appelions plus simplement des ordures.
L'industrie ordurière ou chiffonnière, ainsi tuée d'un trait de plume, a ému un certain nombre de chroniqueurs à court de copie et en veine d'opposition. Mettre du jour au lendemain sur le pavé — ou, plus exactement, hors des ressources que présentait pour eux le pavé — t< une bande de gens inoffensifs j> peut être très « hygiénique», mais ne parait, aux avocats de hasard des chiffonniers, ni humain, ni prudent.
En quoi ils ont raison, autant de fois raison que
le crochet et la hotte peuvent nourrir, à l'heure qu^il est, de travailleurs nocturnes.
Il est certain qu'une pareille mesure, prise entre la poire et le fromage par un Poubelle quelconque, pour avoir Fair de gagner les trente ou quarante mille francs qu'il nous coûte par année, et qui atteint dans leur misérable vie des milliers de familles, — il est certain qu'une pareille mesure est une série de vols doublée d'une série de meurtres.
Il est non moins certain que, tout se payant, Tordre social qui se prête à de semblables hécacombcs humaines est appelé à rencontrer, tôt ou tard, comme ennemis — à Tétat individuel ou à l'état collectif — les pauvres ainsi privés de leurs dernières ressources : les déjections des riches.
Mais ceux qui crient le plus fort contre cette expropriation, « sans la moindre compensation )),de toute une catégorie de travailleurs, ont-ils réfléchi aux conséquences de leur protestation k grand orchestre ?
L'industrie des ordures n'est pas la première qui ait été immolée sur l'autel de l'hygiène ou du progrès mécanique.
Avant les chiffonniers écrasés sous le tombereau municipal, nous avons eu les porteurs d'eau, noyés, eux et leurs seaux ou leur tonneau, sous le robinet à domicile et à jet continu des Compagnies générales des eaux ; nous avons eu les voituriers, camionneurs et bateliers « tamponnés » jusqu'à en mourir par les chemins de fer ; ïvow^ îvNCiW.s^xKV'^
tisserands à la main arrachés à leurs métiers immobiles par les tissages mécaniques. Et à Theure où j'écris, les grues à vapeur que Ton monte à Rocliefort,à Bordeaux, au Havre, partout, sont entrain de réduire à zéro le personnel de déchargement.
Si Ton indemnisait les expropries du chiffon, il faudrait donc — la même (( justice » voudrait — que l'on indemnisât toute la série des expropriés du passé et du présent — ce qui ne serait pas seulement une impossibilité financière, ce qui serait encore et surtout une impossibilité physique, la majeure partie des expropriés étant morts depuis longtemps de la mort qui attend les prochaines victimes de l'arrêté préfectoral.
La « compensation » que réclame pour les chiffonniers parisiens une partie de la presse bourgeoise, sans savoir quelle elle peut être, viendra un jour — nous en doutons moins que personne — mais pas en détail, par couche successive d'expropriés : en bloc, pour tous les expropriés à la fois, pour les artisans d'hier, dépouillés de leur instrument de travail, (rouet, scie, métier, etc), de leur habileté technique annulée par la machineoutil et de leur foyer domestique de plus en plus vidé au prolît des usines, comme pour les petits industriels et commerçants, qu'arrache aujourd'hui à leur boutique et à leur atelier en faillite la concurrence aussi irrésistible que meurtrière d'un Creuzot ou d'un Bon-Marché.
Ce sera r pxpropriahon de la classe entière des
cxpropriateurs et Tappropriatioii collective ou sociale de tousles moyens de production et d'échange.
Mais vous verrez que, ce jour-là, lorsque le Parti ouvrier mettra la main à cette grande œuvre de ce compensation » ou de restitution, il aura contre lui tous les plumitifs qui, dans 1<» pi^nopain des chiffonniers à défendre, n'ont vu qu'un sujet d'article.
C'est nous qu'ils dénonceront alors — et qu'ils pousseront à coller au mur — comme des « voleurs », parce que nous ne tiendrons pas compte des • droits acquis » des capitalistes leurs patrons, oubliant h dessein que, de leur propre aveu, ces « droits » n'ont été « acquis » que par une longue suite d'expropriations sans indemnité, c'est-à-dire de vols.
La Déesse-Rente
M. Léon Sa y ne partage pas « la crainte «lu'cm a éprouvée dans le monde des affaires au sujet de l'impôt sur la rente ». Il est persuadé que la commission qui s'est avisée de remplacer par un impùt sur le revenu un certain nombre de taxes indirectes, et a compris la rente dans le revenu, sera la première à reconnaître son erreur.
Et nous donc !
Pour s'imaginer un seul instant que les onze cent et quelques millions qu'empochowt aivwwollç.-
10 LE 80':iAUSME AU JOUR LE JOUR
ment les entretenus de la France du travail puissent être imposés — ne serait-ce que de 3 0/0 — il faudrait prendre an sérieux la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789, dont l'article 13 était ainsi conçu :
« La contribution commune, indispensable, pour l'entretien de la force publique et pour les dépenses d'administration, doit être également répartie entre tous les citoyens en raison de leurs facultés ».
Il faudrait ignorer qu'alors qu'elle grisait le populaire — dont elle avait besoin contre la noblesse — des grands mots de Liberté et d'Egalité, la bourgeoisie, en faisant sa révolution soidisant humanitaire, ne songeait qu'à mettre ses rentes à l'abri des retranchements d'un, de deux, de trois — et môme de quatre quartiers, qui étaient dans les us et coutumes des rois de Tancien régime.
Il faudrait oublier que, ouverte au cri de : pas de banqueroute ! 1' « immortelle » Assemblée nationale n'a rien eu de plus pressé que de mettre, à trois reprises diflérentes, le 17 juin, le 31 juillet et les 27-28 août, « les créanciers de l'Etat sous la sauvegarde de l'honneur et de la loyauté française », en déclarant que « dans aucun cas et sous aucun prétexte, il ne pourra être fait de retenues ni de réductions quelconques sur aucune des parties de la dette publique ».
Non, non, nos rentiers n'ont rien à redouter des
petits-fils des bourgeois d'alors. Ils peuvent dormir tranquilles sur les quinze milliards qu'ils ont coûté au prolétariat français, rien que depuis 1871, — trois fois l'indemnité de guerre soldée à T Allemagne victorieuse!
Leurs milliards ne seront pas plus écornés dans l'avenir qu'ils ne l'ont été dans le passé. Pas un centime n'en sera détourné pour l'outillage militaire^ industriel ou intellectuel de la nation.
Eux, payer tribut au pays? Allons donc ! C'est à eux qu'on le paye, que nous le payons tous !
C'est pour eux que le sol est défriché, labouré, ensemencé, moissonné. Pour eux que le sous-sol, éventré, fournit chaleur, lumière et couleur. Pour eux que, dans les forges, les tissages, les raffineries, hommes, femmes et enfants laissent leurs forces, leurs membres, leur vie.
11 ne se produit pas, dans le grand atelier social un centime de valeur que le rentier n'en ait sa part. Pas une minute de travail ne s'impose à notre espèce dans laquelle le rentier ne représente plusieurs secondes.
En évaluant à dix millions les producteurs français, tant agricoles qu'industriels, c'est cent dix francs que chacun d'entre eux doit prélever, chaque année, sur ses moyens d'existence, pour assurer l'inutile et large vie de ce parasite, roi du monde capitaliste.
La dette publique — ou la rente — est, en effet, l'idéal de la classe qui entend tout eow^^sOXXWiçv^Y
12 LK SOCIALISMK AU JOl-U LK JOUR
sans rien produire, parce que — selon la très juste observation de Karl Marx — « elle donne à l'argent improductif la valeur reproductive, sans qu'il ait pour cela à subir les risques et les troubles inséparables de son emploi industriel ou même de Tusure privée ».
Pour le rentier, pas de grcle, pas de phylloxéra, pas de crise ou de guerre (jui tienne. Son revenu — et c'est pour cela sans doute que la commission de revision de l'assiette de Tinipôt le bifïera des revenus imposables — plane au-dessus des vicissitudes industrielles, commerciales et agricoles qui ne sauraient Tatteindre, si peu que ce soit.
A son Sedan politique, la France peut ajouter un Sedan économique, peu lui importe ! La France pourrait même disparaître, comme puissance, qu'il n'aurait pas à souffrir de cette mort nationale, l'Ktat annexeur — ou bourreau — ne devant pas manquer, comme cela a eu lieu lors de l'annexion de TAlsace-Lorraine, de prendre à sa charge le service de la dette française.
Dans l'inaccessibilité de ses coupons, le rentier, en réalité, est Dieu, le seul, le vrai Dieu. Jusqu'au jour du moins où, nouveau Titan, le prolétariat, entassant ses légions sur ses légions, escaladera le ciel capitaliste et en finira avec toutes les religions — y compris et surtout celle de la rente.
Les services de la Banque de France
Les incompatibilités parlementaires à l'aide desquelles les roublards de la bourgeoisie et les jobards du prolétariat s'occupent d'assurer l'indépendance des membres du Législatif ne sont, pour les socialistes révolutionnaires, qu*une chinoiserie
— ajoutée à tant d'autres.
Quoi qu'on fasse, à quelque expurgation qu'on se livre^ tant que ce sera la môaie classe capitaliste qui se partagera le Cabinet et les Chambres
— l'appartement complet du pouvoir — nous n'aurons toujours, comme contrôle, que celui de Bertrand sur Robert Macaire ou celui de Ferry (Charles) sur Ferry (Jules).
Des fonctionnaires rétribués sur les fonds de TEtat ou nommés par le gouvernement, on étendrait l'interdiction du mandat de député ou de sénateur aux représentants de la haute banque et des grandes Compagnies, que cette nouvelle incompatibilité — si chère au camphrier Raspail — n'aurait pas plus d'effet contre la Finance. Chassée par la porte de la loi, elle rentrerait par la fenêtre de la concussion, achetant sous main la Représentation nationale dans laquelle elle ne pourrait plus figurer en personne.
C'est déjà, d'ailleurs, sa manière de procéder. Est-ce qu'on a jamais vu les Rothschild, bien que naturalisés Français depuis 1848, briç;ucr lcs> ?>v\î-
frages de leurs concitoyens ? Un siège à la Cliam bre ou au Sénat, mais c'est au-dessous de ces véritables rois de la République qui se contentent d'y envoyer leurs domestiques, et au moyen de ces larbins — à livrée, comme les Léon Say, ou sans livrée, comme les X... et Y... — ont tous les avantages de l'action parlementaire sans en avoir les ennuis — et la responsabilité.
Peu nous importe donc qu'après avoir affirmé — selon l'expression de M. Déranger — « le principe » de rincompatibilité du mandat législatif avec les fonctions à rétribution ou à nomination gouvernementale, le Sénat l'ait immédiatement violé au bénéfice des gouverneurs de la Banque de France et du Crédit foncier.
Ce qui est, en revanche, aussi intéressant qu'instructif, ce sont les raisons invoquées par M. Tirard à l'appui de cette double exception.
Pour rouvrir aux gouverneurs de ces deux « grands établissements publics » , le Palais-Bourbon et le Palais du Luxembourg qui venaient de leur être fermés en leur qualité de fonctionnaires nommés par l'Etat, le ministre des finances... à découvert s'est appuyé sur « les services éminents que la Banque de France a rendus au pays » dans les tragiques circonstances que personne ne saurait avoir oubliées.
Les services rendus par la Banque de France il y a quatorze ans, en plein effondrement de la patrie française ! Ah ! oui^ parlons-en.
Alors que, Paris livré comme avait été livre Metz, le tiers de son territoire occupé et saccagé, deux de ses provinces arrachées, le pays râlait sous la crosse du fusil Drevesse, on était en liesse k la Banque, où Ton encaissait des deux mains, sous la forme de belles espèces bien sonnantes^ les larmes, le sang et les hontes de la patrie.
Tandis qu'en 1868, à l'apogée de la prospérité impériale, l'action de l.OOO francs ne rapportait que 90 francs, en 1871 elle donnait un dividende de 270 francs, porté en 1872 à 320 francs et en 1873 à 360 francs.
L'invasion avait fait quadrupler les dividendes !
En octobre 1869, les actions de la môme Banque étaient cotées 2.723 francs. En février 1873, elles étaient cotées 4.515 francs.
Le démembrement de la France avait presque doublé les actions !
C'est de cette façon — en battant monnaie avec
nos désastres au profit d'actionnaires qui ne sont pas moins Allemands et Anglais que Français — que la Banque de France a « servi éminemment » le pays durant les années terribles.
Il est vrai qu'ù la même époque et dans les mêmes circonstances le maître du jour, M. Jules Ferry, le « servait » non moins « éminemment » en affamant la capitale et en sacrifiant d'un trait de plume, de compagnie avec les Simon et les Favre, notre dernière armée de TEst.
Ce qui explique qu'aux yeux de ses frères et
amis du Sénat le patriotique passé de MM. Rouland, Schneider, Rothschild et autres Léon Say ait paru constituer un « titre exceptionnel » à un siège législatif pour leurs successeurs.
Mais tout le monde n'a pas les mêmes motifs pour être de cet avis. Et je connais, pour ma part, un certain nombre de « grincheux » qui, sans contester le (( titre exceptionnel », au lieu de le faire aboutir pour le gouverneur d'une pareille banque au Sénat ou à la Chambre, le feront aboutir au mur Jecker — le jour où ils seront les maitres.
Ah! le bon Bock
Pour mettre les ouvriers en garde contre « ce que les colporteurs de la bonne parole appellent la tyrannie du capital et les voh bourgeois », un ancien ingénieur des mines, M. Pernolet, vient d'avoir'une idée originale — sinon heureuse — sur laquelle se sont jetés le journal la Houille d'abord, le National ensuite.
C'est d'évaluer en... bière le prolît réalisé, en 1881, parles Compagnies minières du Nord, sur leurs serfs de dessous terre.
Sous cette forme liquide, le prélèvement dont est Tobjet le produit de leur travail lui a paru j)his facile à faire avaler à ces travailleurs.
Et après avoir établi — d'après des (f documents officiels » qu'il oublie d'indiquer — à 20.529.403
PilOPRKIE KT P.IOFITS CAPITALISÏKS 17
francs les salaires reçus pour Tannée par les 20.901 mineurs, et à 2.731.914 francs les dividendes distribués aux actionnaires, ledit Pernolet aboutit aux conclusions suivantes :
A trois cents journées de travail par an, chaque mineur a reçu par jour 3 francs 30, alors qu'il a produit 3 francs 75 centimes — ce qui réduit à 40 et quelques centimes par jour « la part du sacrifice fait par l'ouvrier et ne représente guère que la valeur iVun bock jmr journée ».
Un bock — au prix où est le bock au Grand Café de l'Opéra — voilà donc tout ce que paie par jour à ses employeurs « le prétendu exploité » qui reçoit en échange « les moyens d'assurer Texistence paisible de sa famille » !
C'est Pernolet qui le dit — et qui n'a pas l'air de se douter de la réponse naturelle et fatale de l'ouvrier : « Ce bock, puisque c'est moi qui lai tiré, au lieu de le payer à Son Oisiveté l'actionnaire, j'aimerais autant — et même mieux ~ le consommer moi-même. »
Pernolet ne paraît pas non plus s'apercevoir que ces 40 ou 45 centimes de bock représentent le huitièmede la journée ouvrière, évaluée par lui-même — le bock compris — à 3 fr. 75. C'est-à-dire qu'en acceptant même pour exacts les chiffres qu'il lui a plu d'aligner, la dùiie capitaliste serait à' un cinquième plus lourde que la dime féodale^ qui ne représentait, elle, que la dixième partie du produit, et pour la destruction de laquelle .> ccçelldaut^
les grands-pères de Pernolet n ont pas reculé devant une Révolution.
Mais ces chiffres sont faux — d'une fausseté qui ne laisse pas place à une erreur involontaire.
Pour parler franc — ou français — M. Pernolet et ses deux organes mentent lorsqu'ils limitent à « 2.751.914 fr. les dividendes reçus en 1881 par les actionnaires des houillères du Nord ».
Ces houillères sont au nombre de huit : Anzin, Aniche, Escarpelle. Doucliy, Yicogne, Fresne- Midi, Azincourt et Marly. Et il suffît d'ouvrir T^conomiste français de la première semaine de janvier 1882 pour se convaincre que le 29 décembre 1881, trois d'entre elles seulement : Anzin, Escarpelle et Vicogne^ avaient distribué, la première, 4.032.000 francs ; la seconde^ 692.760 francs, et la troisième, 2.400.000 francs, aux porteurs de leurs 38.573 parts de deniers ou d'actions — soit sept millions cent vingt-quatre inille neuf cent soixante francs.
Et dans cette somme — je le répète — ne sont pas compris les 400 francs par part de denier d'Aniche, les 100 francs par action de Douchy, etc., qui portent presqu'au double le « revenu total ».
D'un article de M. L. Simonin, publié par le Journal de Denain du 2 janvier de cette année, il résulte en effet, qu'en* évaluant à 5 fr. 67 c. les frais de main-d'œuvre par tonne (l'ingénieur en chef des mines du Nord, M. Peslin, ne les fixe, pour 1881, qu'à 5 fr. 59) et à 3 fr. 33 c. les autres frais, « il
PROPRIÉTÉ ET PROFITS CAPITALISTES ii)
reste un bénéfice net moyen de 3 fr. 40 c. par tonne ».
Ce qui, pour les 3.671.702 tonnes extraites en 1881 dans le département du Nord, donne douzf millions quatre cent quatre-vingt-trois mille sept cent qiialre^vingi-un francs y soit yy/^/.v tle quatre fois le chiffre imaginé par Pernolet-bon-hock contre «rignorance et la mauvaise foi des déclamateurs socialistes » .
Répartis entre nos 20.701 travailleurs du soussol, cela ferait 603 francs par tête et par an ou plus (le deux francs par jour.
Nous sommes loiu, on le voit, du fameux bock (pris au Grand Café de l'Opéra) qui ferait Tojyot du litige entre le travail et le capital.
C'est une véritable mer de bière qui, brassée à plusieurs centaines de mètres au-dessous du niveau de la terre par la chair à grisou et à éboulement, est bue à tire-larigot par les Perier, Cliabaud-Latour et autres patrons du Pernolet.
La fin de la France par la propriété
Les terribles dangers qui menacent la nationalité française ont été maintes fois dénoncés par la statistique, que Lange appelait « la plus révolutionnaire de toutes les sciences ».
De 38 pour cent de la population totale dos grandes puissances que nous représentions à la (in
20 LK SOCIALISMK AU JOrR Li: JOUR
du dix-septième siècle, nous sommes successivement tombés à 27 pour cent en 1789, à 20 pour cent en 1815 et à 14 pour cent en 1878. Et cela, non pas tant en suite de perte de territoire que par l'insuffisance de l'accroissement de la population.
Alors que Taccroissement annuel par 1.000 habitants a été, pour la période 1860-77, de 7 pour l'Italie, de 8 pour l'Autriche et la Russie, de 9 pour l'Allemagne, de 12 pour l'Angleterre et de 16 pour la Saxe, il n'a été que de 3 1/2 pour la France. Et, depuis, il va diminuant d'année en année.
Quant aux conséquences de cette insuffisance de notre reproduction, c'est la République française qui les indiquait, dans sa revue scientifique, en février 1880 : « Ce n'est pas seulement notre puissance politique et militaire qui est en péril, c'est notre puissance économique ; c'est plus que cela encore, c'est l'influence intellectuelle et morale que nos écrivains exerçaient sur le monde, c'est le patrimoine intellectuel de la France qui est en question. Notre patrie est menacée d'une ruine irrémédiable. »
Sur ce point, aucun doute possible. La France se meurt, et ce qui la tue, ce n'est pas une défaillance organique, une stérilité inhérente à notre race, puisque les Franco-Canadiens originaires de nos départements normands, les moins féconds de tous, ont centuplé en un siècle, malgré une immi-
PHOPiUKTÉ KT imOFlTS CAlMTALISTIiS i>l
gration considérable aux Etats-Unis et malgi'é l'envahissement de leur pays par les colons an- ; glais.
I Ce n'est pas non plus le défaut de subsistances ) puisque Timmigration va toujours croissant des I étrangers dans notre pays. De 1860 à 1880 seulement, le nombre des étrangers fixés en France a plus que doublé.
\ Non, il s'agit d'une stérilité artificielle, volon- \ taire et préméditée. 11 s'agit de calculs individuels. Si la race française, au risque d'un étouffemcnt ■ inévitable et prochain au contact de ses puissants rivaux, ne se reproduit pas ou ne se reproduit que dans une proportion dérisoire, c'est que les ménages français font le moins d'enfants possibles.
Et pourquoi ? parce que les millions de petits propriétaires que compte la France ne veulent pas voir, morcelés, partagés après leur mort, le morceau du sol qu'ils ont eu tant de peine à « arron- . dir » de leur vivant.
Cela est si vrai que — de l'aveu encore de la Bépublique française — c'est « dans les départe- 'ments où la propriété est très divisée (où les propriétaires sont le plus nombreux) que la natalité a une tendance à se restreindre, pendant qu'on la voit augmenter dans ceux où la propriété est concenti'ée entre quelques mains.
24 naissances seulement pour 1.000 habitants ; dans les 30 départements qui comptent par 1.000 t habitants 285 propriétaires et 28 daivs eewN^ ^\
ne possèdent que 177 propriétaires pour le même chiffre d'habitants.»
Les paysans propriétaires, que Timbécilité bourgeoise oppose comme un obstacle insurmontable à nos revendications collectivistes ou communistes, peuvent être le plus puissant instrument de conservation sociale. Mais la société qu'ils contribuent gi puissamment à conserver, c'^^/ la France cosaque OH pjmssienne avant un siècle.
Mais qu'on ne croie pas que, la caitse propriétaire du mal ainsi impitoyablement établie, les docteurs tant pis ou tant mieux de l'ordre actuel vont aboutir à la conclusion nécessaire, à l'ordonnance qui s'impose.
Ceux qui voient les choses en noir, comme M. le député légitimiste Pieyre, se bornent à demander à la Chambre une modification dans le droit de mutation.
Actuellement, on le sait, les successions recueillies par les enfants, à la mort des parents, sont grevées d'un droit fixe de un pour cent, quel que soit le nombre des enfants. Et ce que propose nor tre honorable à 9.000 fr. par an, c'est une taxe en raison inverse du chiffre des enfants : 6 fr. 50 0/0 s'il n'y a qu'un enfant, 5 0/0 s'il y en a deux, 1 fr. 50 0/0 s'il y en a trois, 75 cent. 0/0 s'il y en a cinq et 50 c. 0/0 seulement s'il y en a six ou sept.
Le pauvre homme s'imagine, avec ces primes t^jlllfj^^il y a de plus homœopathiques, « pousser lité » et se fait charivariser — avec rai-
son — par le Journal des Débats qui le rappelle à la réalité dans les termes suivants :
« Prenons un cultivateur normand qui possède une fortune de 100.000 fr. Il a un fils, et désire n'en point avoir d'autre, parce qu'il laisse à ce fils 99.000 francs, c'est-à-dire l'aisance, et parce qu'il ne laisserait à deux fils que 49.500 francs par tête^ c'est-à-dire la médiocrité. Venir dire à ce père : ayez deux enfants au lieu d'un, parce qu'alors ils auront à se partager 95.500 francs, tandis que votre fils unique n'en aurait que 93.500 à lui tout seul, : c'est le supposer par trop naïf.»
Rien de plus exact. Mais que va-t-on faire alors? Rien. Et ce rien suffit au même Journal des Débats qui, lui, voit les choses en rose, comme le rapporteur de la proposition Pieyre, M. le député radical Carret.
Entre la fin de la France par la propriété et la fin de la propriété individuelle du sol et des autres moyens de production, le patriotisme de nos radicaux et de nos opportunistes^ une fois de plus d'accord, n'hésite pas.
Il vote la fin de la France, « la chute irrémédiable de la Patrie », selon l'expression de l'organe de feu Gambetta.
Et la France finirait, si, heureusement pour , elle, le collectivisme ou le communisme révolutionnaire du Parti ouvrier n'était pas là pour la sauver, j malgré et contre la bourgeoisie.
24 LK SOUIALISMK AU JOUU LK JOUU
100 Milliards!
Le dernier rapport de M. Tirard sur la « situation des engagements du Trésor au 1'-^ janvier 1884 » arrache des hi ! et des ha! à nos gouvernants bourgeois eux-mêmes, épouvantés de ce que coûte leur politique — bien que ce ne soit pas à eux qu'elle coûte.
Le montant des sommes qui restent à payer d'ici 1980 atteint à 16 milliards 132 millions 736 mille iioi francs, 31 centimes, dont 6 milliards 388 millions en capital et 9 milliards 364 millions en intérêts, — de Targent à 130 pour 100 ! Kt sur ces 16 milliards les Rothschild des divers chemins de fer n'ont tV « palper » — les pauvres gens ! — que 4 milliards 646 millions 663 mille 221 francs, 33 centimes.
A ces 16 milliards 152 millions 736 mille 334 francs, 31 centimes, qui ne sont qu'une partie du découvert, il convient d'ajouter :
V Les subventions (1884 à 1901) aux Compagnies maritimes, — ou 290 millions 164 mille 903 francs ;
2*^ Les remboursements à la caisse des lycées, collèges et écoles primaires, évalués à 236 millions 334 mille francs;
3® Les garanties d'intérêts aux chemins de fer (encore !) de France et d'Algérie, dont « le total ne saurait être indiqué, même approximativement »,
PROPRIÉTÉ I:T profits capitalistes i.i
mais sera « très considérable », de l'aveu du ministre de ces étranges finances ;
4® La dette consolidée et la dette flottante dont le service annuel dépasse 896 millions, — soit, pour les soixante-seize années qui nous séparent de 1960, 78 milliards 96 millions.
78 milliards 96 millions, plus 236 millions 544 mille francs, ^^/i/.v 200 millions 164 mille 903 francs, plus 16 milliards 132 millions 736 mille 334 francs^ 2)lns le montant inconnu mais « très considérable » des garanties d'intérêt aux chemins de fer, cela nous mène, si je sais faire une addition, bien près de 100 MILLIARDS.
100 MILLIARDS ! Voilà donc, en chiffre rond, la charge qui d'ici 1960 écrasera le travail national du seul chef des engagements actuels du Trésor, en admettant que par impossible le Trésor ne s'engage pas davantage et sans compter les milliards nécessités annuellement par Tarmée, la marine, la police, la magistrature, le clergé, etc., etc.
Yoilà ce que, en dehors des bénéfices, dividendes et autres prélèvements de ses employeurs directs, devra produire pour ses dirigeants la France ouvrière, c'est-à-dire la classe qui ne possède rien, rien que sa force-travail dont la vente quotidienne est son seul moyen de vivre I
100 MILLIARDS DE DKTTE ! Tel est l'héritage de nos déshérités ! C'est oa, pour eux, et patrie et République !
Et ces 100 milliards, qu'il leur faudra suer sovi^
la courbache du fisc, une fois dégorgés par nos prolétaires, ne les libéreront ni peu ni prou. Le lendemain de ce formidable amortissement, ils se retrouveront, comme la veille, avec le même rocher sysiphique du (irand-Livre à rouler, avec les mêmes rentes perpétuelles à servir.
Quel dixième cercle à ajouter à l'enfer de Dante, que ce gouffre des déficits budgétaires où, Décius forcés, des générations entières de travailleurs sont appelés à disparaître sans espoir même de le combler ! Et comme on pleurerait sur ces damnés des dilapidations bourgeoises, si la Révolution qui vient — et dont les élections socialistes allemandes ne sont qu'un des signes avant coureur — n'apportait pas dans ses flancs la banqueroute libératrice I
Un Bilan
Libre au gouvernement — qui compte parmi ses sous-secrétaires d'Etat un administrateur d'Anzin, M. Perier — de s'opposer à l'enquête parlementaire réclamée par M. Clemenceau, comme M. (Uémenceau avait lui-même fait la sourde oreille à Tenquête ouvrière réclamée par les délégués des mineurs de Douai.
Opportunistes du pouvoir et radicaux de l'opposition sont dans leur rôle de classe en ne voulant pas, ceux-ci que le grand jour, ceux-là que le demi-jour même soit fait sur l'exploitation capita- Jjsto dont la Régie d'Anzin est Tidéal.
Mais on se tromperait étrangement si l'on slmaginait qne, faute d'une main officielle pour soulever un coin du voile qui recouvre le plus grand vol des deux derniers siècles, le voile ne sera pas déchiré.
Les statistiques, heureusement, sont là, qui peuvent suppléer aux enqnvt^urs. Et voici ce que raconte la brutalité de leurs chiffres :
Lorsqu'en 1734, la houille grasse fut découverte à la fosse du Pavé, sur Anzin, on avait dû, pour aboutir, creuser depuis 1716, 34 puits et dépenser 1.413.103 livres, dont 47.300 fournies en deux fois, à titre de subvention, par l'Etat. Ce qui réduit le capital de fondation à 1.363.603 livres, et la valeur versée du denier (au nombre de 288) à un peu plus de 4.000 francs ; car, dès cette époque, Texploitation — c'est lingénieur- directeur des mines d'Aniches qui le rapporte — « était bien réglée et prospère. »
Or, en 1781, le denier (de 4.000 fr.), vaut déjà 33.250 livres.
En 1791, « sa valeur devait être du double ».
En 1833, le denier atteint 100.000 francs.
En 1840, 200.000 francs.
En 1874, 800.000.
De 1.363.603 livres qu'elle représentait en 1734, la propriété totale d'Anzin est montée, en 1874, à i330 millions.
Quant aux dividendes distribués, en laissant de côté la période de 1734 à 1763, sv\t Vîvvsjx^Xîvfc
28 LE SOJIALISME AU JOUU LE JOUR
M. ringénieiirE. Vuilleinin, uc nous fournit aucun renseignement, ils sont en moyenne :
De 300.000 livres en 1764
— .2.204.000 francs en 1833
soit un total, pour cent dix ans, Aaplus de 220 millions,
Qu on ajoute à ces 220 millions les 11.000.000 de 187o, les 10.000.000 de 1876, les 5.500.000 de 1877, les 2.200.000 de 1878, les 2.900.000 de 1879, les 2.031.000 de 1880, les 1.970.000 de 1881, les 1.297.000 de 1882 et les 1.276.000 de 1883, avoués par M. Raynal en pleine Chambre des députés, et l'on arrive à un bénéfice net, total, de plus do 255 millioiis de francs,
235 millions de dividendes, plus 230 millions que se cotaient à la Bourse, en 1874, les 288 deniers : cela fait près ài^ un demi-milliard qu'a valu, sans travail aucun, même administratif — puisque les actionnaires n'ont aucun droit d'intervenir dans la gestion de la Société — cette partie du sous-sol national aux familles Perier, de Witt, Chabaud-
PUOPRIÉTli: ET PROFITS CAPITALISTES 20
Latoup, d'Audiffret-Pasquier, etc., en échange du million déboursé il y a un siècle et demi.
Les travailleurs, eux, ceux qui, de génération en génération, ont risqué leur vie trois cent soixantecinq jours par année dans cet enfer géologique pour en extraire le diamant ?ioh% ont reçu : 273 fr. de salaire annuel de 1764 à 1802 366 — — 1802 à 1817
339 — — en 1818
Soit 44.367 fr. pour 110 années de travail ou, par vie de mineur — évaluée à trente-six ans — 14.789 fr.
Il est vrai que les éboulements, les inondations, les coups de grisou, qui se chiffrent par plusieurs milliers de cadavres, se sont ajoutés pour eux àces 410 francs en moyenne par année.
Il est vrai encore que « la privation de soleil et de lumière, l'humidilé, le défaut d'oxygène et la présence de gaz délétères » leur ont rapporté Vanémie, constatée pour la première fois en 1803 par Ilallé et les médecins d'Anzin et caractérisée « par une teinte cireuse, un œdème des extrémités et du visage, des palpitations et de Vessoufflement, une profonde prostration des forces, des sueurs nocturnes très abondantes, un pouls faible et accéléré, de fréquentes défaillances, tous les signes en un
mot d'un dépérissement plus ou moins lent, mais profond ».
Et ils osent réclamer — les misérables ! Ils osent — après s'être tués de toutes les façons pour rentor d'un demi-milliard « la Compagnie à Perier » — lui refuser les 500 pauvres petits mille francs dont elle a besoin, parait -il, pour joindre les deux bouts !
Allons, vite des dragons, M. Waldeck, et si la cavalerie ne suffit pas, qu'on y ajoute de Tartillerie comme à Reims, en 1880, M. Rousseau !
Où irions-nous et que deviendrait la société, si on ne pouvait équilibrer avec du plomb la balance qui penche si lourdement du côté du travail, contre le capital ?
La propriété au Cambodge
Le traité de Tien-Tsin, que M. Jules Ferry avait mission des Chambres de faire respecter et qui vient d'être enterré sous les ruines de Fou-Tcheou, ne saurait nous faire oublier la convention de Pnum-Penh, passée le 17 juin dernier avec le roi du Cambodge, et aux termes de laquelle (( le sol du royaume cessant d'être inaliénable, il doit être procédé, par l'autorité franco-cambodgienne, à la constitution de la propriété au Cambodge ».
D'après le Temps du 20, cette transformation s'étail faite ^ selon les désirs de Sa Majesté Norerlow, qui avait jup:é bon », etc., etc.
Dès la fin de juillet la version variait. Le Temps du 30 publiait — sans commentaire — un télégramme du gouverneur de la Cochinchine au général Boue, portant que « c'est à la suite de Tattitude blessante prise par le roi, et comme réparation^ qu'a été obtenue la convention du 17 juin ».
Le 2 août, enfin, le journal le Saïffonnais — reproduit parle Temps — apportait, surles véritables origines de cette convention, créatrice de la propriété individuelle dans rExtreme-Orient, des détails que nous regrettons de ne pouvoir reproduire in extenso et dont voici la substance :
Le 12 juin, arrivée de M. Thomson à Pnum- Penh, porteur d'un arrangement douanier que, sous différents prétextes, le roi évite de sanctionner. Le 13, avis donné au récalcitrant que si le 14 il n'a pas accepté cet arrangement, on saura « prendre toutes les mesures exigées parles circonstances ». Le 14, arrivée de trois canonnières, Y Alouette^ la Logaci et VEscopetle^ qui débarquent loO hommes d'infanterie de marine et 150 tirailleurs indigènes, sous le commandement du colonel Miramond. Le 17, à cinq heures du matin, investissement par la troupe du Palais royal qui estforcé par M.Thomson et son escorte, et sommation ad hominem d'avoir à signer, non plus l'arrangement douanier, mais une nouvelle convention qui «permette à la France de remplir enfin au Cambodge le rôle qui lui incombe». Soumission ou abdication j tel est le dilemme appuyé de trois cents baloïvwell^^., dîi.w^\fe-
32 LE SOCIALlSxME AU JOUR LE JOUR
quel est enfermé Noredom qui, « vaincu par une attitude aussi énergique », cède et appose la signature demandée.
Rien à ajouter h une pareille scène — qui rappelle, en les agrandissant, celles qui se jouaient dans les Abruzzes à Tépoque du brigandage — sinon que le dévalisé de Pmtm-Penh s'était mis de lui-même, depuis 1863, sous le protectorat du gouvernement qui vient de lui crier : sownission OH abdication^ comme on demande « la bourse ou la vie ». Tout y est, depuis « Tombre de la nuit » utilisée de tout temps par les opérateurs de grand chemin, jusqu'à VEscopette, qui, au lieu d'être un mauvais fusil, se trouve être devenue — progrès oblige — une excellente canonnière.
Mais en surprenant une fois de plus la bourgeoisie gouvernementale française en flagrant délit de banditisme, entrain de fai?'e le royaume comme d'autres fo7it le porte-monnaie, nous n'avons pas — et pour cause — la naïveté de nous indigner. Nous savons que ce qu'elle vient d'accomplir au Cambodge, la bourgeoisie gouvernementale anglaise l'a accompli aux Indes et la bourgeoisie gouvernementale allemande l'accomplira demain où bon lui semblera. Toute lapolitique coloniale a toujours été faite de ces extorsions, agrémentées le plus souvent de meurtres, qui plus est.
Ce que nous avons voulu^ en évoquant cette avantdernière page de l'histoire de notre empire indo- VBhppi^^ c'est faire toucher du doigt, pour ainsi dire.
PROPRIÉTl!: I:T profits capitalistes 33
r Ja fa<;oii dont en plein dix-neuvième siècle se constitue la propriété individuelle.
Que cette propriété ait à sa source la violence, toutes les violences, dans le passé, même les plus bouchés des économistes ont dû finir par le reconnaître. Seulement, en même temps qu'ils invoquent la prescription en faveur des héritiers de ces vols i séculaires, ils affirment, à qui veut les entendre, J\ que ce qui est vrai d'hier est faux aujourd'hui et j qu'actuellement, depuis ce qu'ils appellent Tère moderne, sortie de la force des choses la propriété individuelle est fille exclusive du travail, de Tcpargne et de je ne sais encore quelle autre opération du Saint-Esprit bourgeois.
Eh bien ! la voilà, (( la force des choses » qui met fin à Tinaliénabilité du sol du Cambodge en l'an de civilisation 1884 ! — C'est la force de trois canonnières^ dont VEscopette la bien nommée.
Le voilà « le travail » qui engendre la propriété individuelle ! — C'est la prise d'assaut en pleine paix et en pleine nuit du palais d'un allié, d'un « protégé ».
La voilà, « Tépargne », père et mère de la même propriété ! — Ce sont les cinquante cartouches par homme de trois cents fusiliers marins et tirailleurs indigènes, qui couchent en joue, jusqu'à ce qu'ils se soit laissé détrousser, un vieillard surpris et sans défense.
El comme ilest fatal que cette propriété de quelques-uns, née du ^»ef-apens, ait pour cov\'àfec\v\ÇiW^^
rexploitation générale, elle va commencer par coûter aux contribuables cambodgiens et français — français surtout — 300.000 piastres ou près de 2 millions de liste civile qu'il a fallu assurer au Noredom et h ses proches, pour prix d'un consentement tout ce qu'il y a de plus in oxtremis.
Oh ! là là !
La classe capitaliste^ qui gouverne sans régner sous la monarchie et qui gouverne et règne sous la République, a quelque peu modifié le (riiismc de Descartes : « Je pense, donc je suis. »
Tous les jours elle se prouve son existence — et elle la prouve aux autres — non pas en pensant — il y a longtemps qu'elle s'est déchargée de ce soin sur des salariés — mais en volant.
Son vol ordinaire — celui qu'on pourrait appeler son pain quotidien — s'opère sur les producteurs nationaux, mineurs à la d'Audififret-Pasquier, tisseurs à la Bréchard, métallurgistes à la Schneider, raffîneurs à la Constant Say, que l'escopette du salariat n'admet à passer — ou à vivre — qu'autant qu'ils auront vidé, entre les mains des salariants, le produit le plus clair de leur travail, 55 pour 100 en moyenne.
Divers autres vols — qui consistent à mettre du beurre sur ce pain — s'accomplissent par l'impôt qui dépouille les producteurs en tant que contri-
buables, par le commerce qui les dépouille en (ant que consommateurs, et par la finance qui les dépouille en tant qu' épargnisies, dans la mesure où ils se sont laissé entraîner à pratiquer, pour le compte des Bontoux-Fœder, « la sainte vertu de Téconomie ».
Mais ces vols — aussi multiples que variés — enfermés dans les limites ou les frontières de la Patrie (patrouillotes, saluez !), ne suffisent pas à Tappétit bourgeois, qui emploie le pouvoir politique, ou l'Etat monopolisé, à mettre une rallonge internationale à la table où il se satisfait.
Lorsque ces capitalistes sont en pleine virilité, comme les Allemands en 1870, c'est aux grandes ^ nations qu'ils s'attaquent. Rien ne lesefi'raie ou ne les arrête, et, à leurs risques et périls, sur les vainqueurs d'Iéna, d'Austerlitz, de Sébastopol et de Magenta, ils frappent des indemnités de guerre de cinq milliards.
Lorsqu'au contraire, comme nos petits bourgeois de rheure présente, le souffle leur manque avec ce que Danton se vantait de ne pas léguer à Robespierre, ce n'est pas à la bourse des peuples capables de se défendre qu'ils s'adressent ; c'est aux « femmes et aux enfants », si je puis m'exprimer ainsi, de la famille des Etats qu'ils limitent leur brigandage.
C'est ainsi — le Livre jaune sur les aflaires de Madagascar qui vient d'élre distribué à la Cliaml)re en fait foi — c'est ainsi que dos 1882, avant nic'mc
36 LK socialisml: au jour lk jouu
qu'un kilogramme de poudre eût pu être briïlé, la France capitaliste signifiait au gouvernement hova d'avoir à lui payer « un million de francs ».
C'est ainsi encore qu'après avoir occupé le Tonkin malgré la Chine ; après avoir, depuis deux ans, tué tout ce qui ét:iit tuable, brûlé tout ce qui était brùlable et pillé tout ce qui était pillable dans le Delta du fleuve Rouge — doublement rouge — la même France capitaliste est en train d'extorquer au gouvernement de Pékin, sous prétexte d'indemnité, une somme qui « ne saurait être inférieure à cent cinquante millions de francs. »
C'est k ce genre d'opération — le meurtre en grand en vue du vol — que servent l'armée nationale et la non moins nationale marine, paysans et ouvriers que l'on mobilise au nom de la déesse Patrie et dont on fait, malgré eux, autant desous- Campi.
Et c'est la classe qui use et abuse de la sorte de la force, représentée par le fusil Gras, le canon d'acier et le revolver Hochlkiss,pour vider les poches des vaincus — parce que vaincus — c'est cette classe qui crie à l'abomination de la désolation et nous dénonce et nous traque comme des malfaiteurs parce qu'au bout de la bataille suprême que le prolétariat se prépare à livrer à la bourgeoisie, nous montrons, comme un couronnement nécessaire et légitime, la dépossession de cette dernière.
Dévaliser les inofFensifs Malgaches qui sont
PROPRlEfE iiT PROFITS CAPITALISTES 37
chez eux et que Fon élève au rang d'ennemis parce qu'ils osent se défendre — c'est pain bénit.
Exproprier de leur sol les non moins inoflfensifs Annamites, ce qui reste des Annamites après « les merveilles » des Courbet et des Millot ; et battre monnaie sur le dos des Chinois qui ont fait cause commune avec leurs frères jaunes — autre œuvre également pie.
Mais défense à la classe ouvrière de toucher à un cheveu de la tête des capitalistes par lesquels et pour lesquels elle saigne ; défense de faire rendre gorge à ceux dont les biens, aussi mal acquis que possible, ne représentent que du travail non payé ou volé.
Oh! là là!
Ne touchez pas à la rente
La mise en demeure des travailleurs sans travail et des salariés sans salaires — qui sera portée demain à la Chambre des députés par les délégués de Paris et de Lyon — venait hier, non plus devant le bureau du Conseil municipal, mais devant le Conseil lui-même. Et malgré la gravité de la situation — on meurt de plus en plus de faim en pleine rue — malgré l'admirable et irréfutable exposé des motifs dont le citoyen Vaillant a appuyé les mesures réclamées, les bourgeois deYW^^V.^ÔL'^
38 LE SOCIALISME AU JO[lR Lit) JOUR
Ville se sont refusés à donner la moindre satisfaction matérielle à leurs électeurs ouvriers.
Us se sont bornés k voter l'institution d'une Commission permanente du. travail à laquelle ont été renvoyées les propositions relatives aux prix de série et à la journée de huit heures, et à se débarrasser du vœu à l'adresse du Pouvoir législatif sur une Commission quelconque chargée de Tenterrer.
Mais ce n'est pas cette faillite — trop facile à prévoir — de la prétendue représentation parisienne qui caractérise la séance de vendredi. Tout au plus y a-t-il là une nouvelle leçon pour les masses prolétariennes qui, désabusées de la fraction opportuniste de la bourgeoisie, s'obstinaient, contre tout bon sens, à faire fonds sur la fraction radicale de la même classe — ennemie.
Ce qui domine la journée municipale du 30 janvier, c'est l'espèce de danse de Saint-Guy conservatrice qui s'est emparé du Conseil, sans distinction de droite, de gauche et d'extrême-gauche, à la seule proposition d'un prélèvement sur le service de la dette au profit des affamés du travail.
L'idée seule de faire contribuer les rentiers, par une réduction momentanée de leurs arrérages, à l'atténuation de la crise, a transformé en autant de possédés l'unanimité de nos pseudo-mandataires, qui n'ont consenti à passer à la discussion des résolutions de la Commission des ouvriers sans travail gu'après avoir exorcisé par l'ordre du jour
pur et simple ce spectre d'un crédit de cinquante millions ouvert aux souffrances ouvrières sur le budget des repus et des oisifs.
Avant tout — a hurlé le Gamard — il faut (( rassurer les porteurs de titres ! »
« 11 ne faut pas permettre — a repris le Dreyfus
— qu'un débat s'engage sur cette question. 11 y va de l'honneur et de la dignité de la ville de Paris. »
Et TArmengaud, et le Strauss, et le Pichon de faire chorus au préfet de la Seine, qui n'aurait pas éié le Poubelle que chacun connaît si, prenant d'autorité la parole, il ne s'était pas porté au secours de la rente menacée.
Voilà donc qui est entendu, de par les 69 voix sur 71 qui ont appelé à leur aide la question préalable comme TAssemblée de Versailles appelait, en mai 1871, les pelotons d'exécution à la Gallifet, la rente est sacrée. On ne touche pas plus à la rente en République bourgeoise qu'on ne touchait à la reine en monarchie féodale, suivant Texpression de Vaillant.
Alors que, de l'aveu de M. Michelin — qui déposait dernièrement un projet de vœu dans ce sens
— € les conséquences de la crise qui sévit actuellement doivent être supportées par la population entière » ; alors qu' « il est juste que le préjudice causé par cette crise soit réparti entre locataires et propriétaires », une (exception doit être faite au bénéfice des rentiers, qui ne sauYaiewl., ^ç^\v^ ^ns^-
Clin prétexte et sous aucune forme, subir leur part des calamités les plus nationales.
Ils sont au-dessus do la nation qui les nourrit à rien faire — sans doute parce que c'est la nation qui les nourrit, parce qu'ils ne font rien et parce que, sous le nom d'intérêt, Targent qu'ils ont pu prêter leur a déjà été remboursé non pas une fois, mais dix.
L(» firand-livre a remplacé les Tables de la loi juive enfermées dans l'Arche et sur lesquelles on ne pouvait — même d'intention — porter la main sans être immédiatement foudroyé.
Le dieu des juifs modernes — ou des capitalistes — (|ue constitue l'Etat, municipal et national, n'a pas encore, il est vrai, édicté la peine de mort contn» les citoyens assez sacrilèges pour att(Mit(îr, même par parole, au nouveau Saint des Saints; mais à la fa(;ou dont le projet Vaillant a été <»xécuté, « avant toute discussion », il y a tout li(Mi <!(» croire (jue cette lacune ne sera pas longue h <'oml>ler.
Mn altendani, l<)rs(]ue les bourgeoisillons de ril<\t(^l (le \'ill(» se sont refusés à rien entendre avant d'avoir mis hors de page la propriété renlière.ils n'ont fait (jue parodier la première séance (h* hi Cioiivenlion, cette fameuse séance du 21 seph'mhre 1792 sur hupielle continuent à se pâmer tous reu\ qui ne la connaissent (jue parles historiens de hi bourgeoisie.
/\J/>;> aussi un «rand problème était posé — et
imposé par les événements : celui de Tabolition de la royauté. Et avant de décréter cette abolition, les grands-pères des petits Lyon-Allemand d'aujourd'hui voulurent tirer du jeu leur épingle propriétaire. Danton se leva qui, appuyé par le girondin Lassource, tonitrua aux « applaudissements unanimes (sic) — de l'assemblée :
« On a paru croire, d'excellents citoyens ont pu présumer que des amis ardents de la liberté pourraie'nt nuire à Tordre social en exagérant leurs principes. Eh bien ! abjurons ici toute exagération ; déclarons que l ouf es les propriétés territoriales, individuelles et industrielles seront éternellement maintenues» »
Et la Convention nationale décréta que f( la sûreté des propriétés était sous la sauvegarde de la nation. »
Sauver la caisse a toujours été la préoccupation exclusive de la classe qui s'est appelée, suivant les temps et les lieux, Danton, Gamard — ou simplement Bilboquet.
Sur-corvée
Hier les avocats de la propriété foncière — de la grande, très grande propriété — niaient encore mordicus que la surtaxe sur les blés étrangers dont la Chambré a été saisie par le gouvernement dût « exercer la moindre influence sur le çy\\ dw^^\\v, v>
La meilleure preuve — d'après le rapporteur, M. Graux — que le cours des blés pouvait être relevé par des droits protecteurs sans faire renchérir le pain, c'est que les droits d'octroi sur les farines, qui pour Paris seulement représentaient 2.260.000 francs, ont été supprimés « sans que le prix du pain ait été abaissé d'un centime. »
De ce que fariniers et boulangers ont ïnis dans leur poche, au lieu d'en faire bénéficier le consommateur, le montant du dégrèvement ainsi opéré, on concluait donc qu'ils sortiraient de cette même poche, au lieu de le prélever sur le c(msommateur, le montant de la hausse factice, fiscale, survenue dans le prix du blé ! C'était tout simplement grotesque.
Aujourd'hui, le grotesque a fait place à l'odieux. Aujourd'hui, on avoue que, les blés surtaxés, c'est le pain plus cher, et qu'il s'agit bien réellement d'un impôt sur la faim . Le ministre de l'agriculture, M. Méline, « exprimant l'opinion du gouvernement )), n'a contesté que le chiffre de cet impôt, que « Thonorable M. Langlois » avait évalué à 25 francs par famille de quatre personnes et le non moins « honorable M. Raoul Duval » à 30 francs, alors que d'après Ferry — de plus en plus famine — il ne dépasserait pas 18 francs.
^lais ici il faut citer — la forme de l'aveu valant le fond :
Vraisemblablement la charge qui résultera du ^droit/de 3 francsjsera pour u)i ménage avec enfants ^Êjpv/ron /â àiS francs an maxxmxmx .
Et le ministre d'ajouter :
Eh bien ! je le demande^ une pareille charge qui représente quelques journées de travail peut-elle être de nature, comme on a essaijé de le dire, à affamer l'ouvrier ?
C'est la réponse — non plus par paroles, mais par faits — de notre bourgeoisie gouvernementale aux réclamations de la France prolétarienne torturée par la plus homicide des crises : ni travail ! ni pain! i8 francs d^impôts nouveaux^ 18 francs de diniel Et au profit de qui? Au profit des modernes seigneurs du sol, qui, après avoir vu sous l'action sociale des voies de communication et de transport décupler la valeur de leur capital foncier, entendent, à leur première moins-value, se faire couvrir, indemniser par les sans-terre, sans-capital et sans-salaire de Theure actuelle.
Car, il n'y a pas à le contester après les cliiflFres apportés par Tagriculteur Du val et par l'économiste Passy, les souffrances auxquelles il s'agit de remédier homœopatiquement par un surcroit de souffrances à infliger aux souffre-tout, n'ont rien de national. La prétendue crise agricole ne touche pas le pays, qui n'a jamais été plus productif — 6.976.000 hectares emblavés en 1884 contre 4.523.000 en 1835, et ce malgré la perte de TAlsace-Lorraine ; 15 hectolitres 25 à l'hectare en 1883 contre ll,59de 1815àl835 ; 4 milliards 42 millions de francs de récolte en 1876 contre 2 milliards 116 millions en 1840. 11 n'y a « qu'une crise de ^to-
priété » — et pas de la propriété représentée par les 12 millions de cotes paysannes — mais de la propriété à fermage et à métayage qui nourrit à rien faire quelques cent mille jouisseurs.
Ceux-ci, en effet, par suite précisément de la surabondance des céréales et de leur bon marché, ne trouvent plus à affermer aussi cher ; ils ont vu réduire jusqu'à 25 0/0 par endroit la rente qu'ilstiraient du sol — cultivé par d'autres. Il est vrai que depuis un demi- siècle cette rente avait été augmentée de plus de 100 0/0 par Taccroissement de la population, par l'institution et le développement des chemins de fer, etc. Mais s'ils ont été seuls à profiter des plus-values d'origine essentiellement nationale, il n'en est pas de même des moins-values qu'ils entendent mettre patriotiquement à la charge de la nation.
Et c'est à cette poignée d'oisifs, que les Méline appellent La France — comme le Louis XV du Parc-aux- Cerfs était La France pour la Dubarry ; c'est à cette bande de vaut-rien que la représentation nationale, sans distinction de droite ni de gauche, va faire l'aumône de 18 francs par famille de crève-la-faim, paysanne et ouvrière.
Ce n'est que « quelques journées de travail de plus », selon la belle expression ministérielle, de travail non payé, pour la nouvelle féodalité terrienne, c'est-à-dire de .sîir'Cori'ér ; et celanecomptc pas, quand il s'agit de ces corvéables modernes que sont nos salariés.
Quatre milliards ce n'est rien
Engagée il y a plus de quinze jours la bataille continue à la Chambre sur le relèvement des tarifs douaniers. Bataille acharnée — et instructive, s'il en fut.
Non seulement les plus muets ont recouvré la parole, mais pas plus de trace que sur la main d'une majorité républicaine et d'une minorité monarchiste. Il s'^agit d'affaires; et, devant cet « argent des autres » à rendre sien, adieu toutes les divisions — ou tous les masques — politiques, qui servaient — et qui serviront encore — à faire le trottoir électoral.
A la géographie conventionnelle des opinions a fait place la géographie fatale des intérêts, qui annexe le gouvernementalism^e d'un Méline à Voppositionisme d'un Baudry d'Asson et divise contre elle-même rUnion républicaine — avec un grand U.
Plus rien que deux grands partis en présence — également, quoique diversement capitalistes :
Le parti des propriétaires fonciers qui, au moyen de droits sur les blés étrangers, au prix d'une famine artificielle, entend faire relever par l'Etat — cet Etat qui ne doit rien aux prolétaires — ses prix (le vente ou ses revenus.
Et le parti des propriétaires industriels, flanqués de financiers à la Léon Say, qui combat pour ses prix de revient qu'il ne veut pas laisser élever par
un impôt — indirect — sur le pain, cette houille de la machine humaine.
Ces deux frères ennemis du capitalisme ont pu se couvrir à l'envi de l'intérêt des travailleurs — travailleurs des villes ici, travailleurs des champs là. Mais, des deux côtés, pour la galerie. Au fond — on a dû l'avouer à plusieurs reprises — la lutte est entre la rente du sol et les profits de l'industrie qui se font face et s' ant agonisent,
— Si vous ne rehaussez pas la valeur vénale de nos produits, végétaux aujourd'hui, animaux demain, en arrêtant à la frontière par une surtaxe les produits similaires étrangers, nous ne trouverons plus à affermer ou nous ne pourrons affermer qu'au rabais — ont déclaré les Graux, les Wadington et autres avocats de la féodalité terrienne. Adieu les hauts loyers qui nous faisaient une oisiveté dorée I Adieu le§ dîmes qui n'ont pas cessé de croître de 1815 a 1875 et dont nous avions pris la douce et facile habitude !
— Si vous renchérissez par des droits dits protecteurs l'aliment premier et indispensable, en augmentant les frais d'entretiep — ou le salaire — de notre outillage de chair et d'os, vous allez — ont répliqué les avocats de la féodalité manufacturière — grever nos marchandises de je ne sais combien de centaines de millions, au moment même où, la crise aidant, nous commencions à gagner moins. Ce sont nos bénéfices qui vont dispa-
râitre ou s'écorner considérable m.eut !
C'est comme médiateur entre la chèvre temenne et le chou manufacturier, pour satisfaire Tappétit des uns sans desservir la table des autres, que Féclectisme de M. Germain est intervenu avec l'amendement que Ton connaît et qui, adopté par la Commission, tient aujourd'hui Taffiche législative :
Au lieu du droit projeté de 3 francs par hectolitre sur les blés étrangers, suppression du principal de l'impôt foncier remplacé lui-même par la surtaxe des alcools.
Un dégrèvement de 118 millions — ou de 103.736.623 fr. en exceptant les vergers, jardins, bois — est ce qui peut s'appeler un beau denier, — surtout si on le rapproche des 25 millions refusés dernièrement aux meurt-de-faim de la France ouvrière. Capitalisé à 3 0/0 cela fait tout bonnement quatre milliards — quatre milliards de plusvalue donnés du jour au lendemain à titre gratuit à la propriété non bâtie ou au propriétariat agricole ! Et, sans faire profession d'optimisme, il était permis de s'attendre à un « merci » chaleureux de la part des gagnants d'un aussi gros lot.
En tenant pour satisfaits les mendiants de la rente foncière on aurait commis cependant la plus grossière des erreurs. Un cadeau de quatre milliards ne suffit pas à ces messieurs, qui « n'ouvrent pas pour si peu le bec ».
Une décharge annuelle de 104 millions est « absolument insuffisante », a dit textuellement
M. Méline, qui Ta qualifiée encore de « secours infinitésimal », de « pure chimère ».
' Ce a n'est rien »^ comparé à ce qu'au moyen du blé et du pain surtaxés on espérait tirer, — et on persiste à vouloir sortir — de la poche des consommateurs — affamés !
Et ce qu'il y a de pis — ou de mieux, au point de vue éducateur — c'est qu'à en juger par la tournure que prend la discussion, la Chambre pourrait bien finir par donner raison au Méline — et leur «^/-rfé?/«-quat^e milliards aux rentiers du sol déguisés en agriculteurs.
Vive la famine !
C'est fait !
Par 308 voix contre 173 les élus du suffrage universel, gouvernement en tête, se sont portés au secours de la grande propriété terrienne, des Rothschild du sol, dont « les revenus » — selon Texpression ministérielle — vont être « augmentés » et garantis par un droit de trois francs par hectolitre sur les blés étrangers.
Peu importe que la France, en régime de propriété individuelle, ne produise pas le froment nécessaire à la nourriture de ses habitants, réduits encore par centaines de mille au pain noir de l'orge, sinon de Tavoine. — On arrêtera à la frontière le pain blanc venu des Etats-Unis ou de l'Inde.
Peu importe que, sous raction de la plus terrible des crises économiques, les salaires réduits ici et supprimés là rendent de plus en plus insoluble le problème de la vie ouvrière. — Le pain familial sera renchéri de 18 francs par an d'après M. Méline, de 25 à 30 francs d'après M. Duval, de 60 fr. d'après M. Nadaud.
Vive la famine, du moment qu'organisée fiscalement elle peut seule rehausser le prix des fermages, c'est-à-dire sauver la' rente foncière menacée par la concurrence céréalière américaine ou asiatique I
Le gouvernement a pour « devoir » — le mot a été dit — de protéger le travail national, lorsque ce travail est représenté par des nationaux qui ne travaillent pas, par la fainéantise possédante.
Il lui est au contraire interdit d'intervenir, son rôle de protecteur cesse, lorsque le travail national qui crie vers lui est représenté par les travailleurs eux-mêmes, par la classe ouvrière des villes et des campagnes.
Nul n'ignore, en effet, que si les revenus propriétaires, après s'être démesurément accrus pendant les trois premiers quarts de ce siècle, ont baissé depuis quelques années par suite de l'importation des produits agricoles du dehors, les salaires prolétariens ont été — et continuent à être — bien autrement affectés par l'envahissement de la maind'œuvre étrangère.
C'est par dix-huit cent mille que se chiffvewt le^
bras italiens, belges, allemands et espagnols qui à l'atelier et aux champs ont concurrencié ou remplacé les bras nationaux. Plus de travail pour nos salariés ou le travail au rabais !
Ei quoique les victimes d'une pareille invasion n'aient jamais demandé l'exclusion de concurrents transformés en affameurs ; quoiqu'ils se soient bornés dans leur programme électoral, devant la commission d'enquête et ailleurs, à réclamer de la loi un tarif minimum au-dessous duquel il fût prohibé de faire travailler, ils se sont toujours vus repoussés avec perte, l'Etat ne pouvant pas s'immiscer dans le jeu naturel de l'offre et de la demande.
Le laisser-faire, laisser-passer était un principe sacré, auquel — même pour arracher à la faim des milliers de femmes et d'enfants — il était défendu de toucher, parce que le principe, alors, se traduiduisait par une réduction des prix de revient ou par un accroissement de profits pour les employeurs.
Il tombe en revanche au rang de simple « balançoire », et l'on se fait gloire de le balancer, dès qu'appliqué, non plus aux producteurs mais aux produits, il entraine pour d'autres employeurs l'abaissement des prix de vente ou une réduction de bénéfices.
De même que la République en danger faisait à Rome suspendre toutes les lois, dans notre France capitaliste tout doit être sacrifié aux revenus du capital en danger.
Tout, même nos gouvernants, qui ne sont pas sans savoir quelle responsabilité ils ont assumée en se présentant d'ici quelques mois, devant le pays électoral, comme « la République du pain cher ».
C'est leur mort politique que quelques-uns au moins viennent de signer — et qu'ils re-signeraient tous à l'occasion — pour satisfaire la gent capitaliste dont ils ne sont que les valets.
Les voleurs volés
La surtaxe des céréales, que le Sénat ne discute aussi longtemps que pour la mieux voter, est un impôt progressif à rebours. Ce sontles plus pauvres, ceux qui se nourrissent presqu'exclusivement de pain, qui feront tous les frais de cette protection dite nationale.
M. Méline — cité par M. Millaud — évaluait en 1879 à 65 francs le surcroit de dépenses qu'entraînera par ménage de cinq personnes un droit de 3 francs sur le blé. 65 francs ! c'est-à-dire plus du vingtième du budget familial ouvrier.
D'après le Temps^ d'autre part, qui se base sur une récolte moyenne, la charge annuelle qui du chef de la nouvelle loi incombera à la France du travail, ne saurait être calculée à moins de 120 — ou de 200 millions, si la surtaxe doit avoir son plein effet.
Reste à savoir qui bénéficiera de ce cinquième
de milliard extorqué — en pleine crise — à la misère prolétarienne,
Ce n'est pas la petite culture, la propriété paysanne, qui ne « fait pas de blé » ou n'en fait que pour sa consommation.
Ce ne sont pas davantage les fermiers qui à des prix plus rémunérateurs verront forcément succéder des loyers plus élevés.
Dans la pensée des auteurs de cette loi de famine le gâteau devait être partagé inégalement — oh ! très inégalement — entre le Trésor ptiblic et le trésor privé de cinq à six cent mille grands propriétaires.
Ces derniers, naturellement, auraient eu le gros morceau — quelque chose comme les neuf dixièmes. Quia nominor leo : parce qu'ils s'appellent le capital. L'Etat, lui, en bon domestique de la classe possédante, se contentait des miettes : vingt pauvres petits millions, que M. Tirard, sans plus attendre, en ministre qui trouve les millions aussi facilement qu'il les perd, s'est hâté de faire figurer à la colonne des recettes dans son projet de budjet de 1886.
Mais Etat et propriétaires avaient compté sans leur hôte — je veux dire sans la spéculation, cette reine du monde bourgeois, qui arrive comme le troisième larron de la fable pour « saisir maître Aliboron ».
Depuis le vote préliminaire de la Chambre, qu'a-t-clle fait ? Elle a introduit — et elle contià introduire jusqu'à la prom\]iVga\\oA\ à^.s
PROPRIÉTÉ ET PROFITS CAPITALISTES r,J
nouveaux tarifs — des quantités considérables de blés étrangers, déjà « suffisantes, parait-il, pour la consommation de toute la France pendant près d'une année ».
Du coup, voilà non pas aventurés, mais envolés, évanouis comme une simple muscade, les millions qui servaient à caler — sur le papier — le budget Tirard. La douane ne percevra rien, par l'excellente raison qu'il n'entrera rien, tout étant entré avant la lettre — ou avant les droits.
En revanche, aussitôt les droits en vigueur, la hausse attendue va se produire sur les blés, mais pas au profit des propriétaires, au profit des spéculateurs-accapareurs qui seront seuls à empocher la différence des cours.
Vienne la récolte, et comme ils ont fait la hausse les mêmes spéculateurs feront la baisse sur le marché dominé et écrasé par leurs stocks, sans que nos propriétaires, obligés par une pareille concurrence de vendre à vil prix, touchent un sou de Todieuse dime établie à leur usage sur la faim populaire.
Les voleurs seront volés — et ce sera justice, la seule justice, hélas! que. permette Tordre social actuel.
Marmite vide
La viande sur pied est plus chère en France
que partout ailleurs : le même bœuf qui ne vaut que 438 fr. à Berlin, 420 fr. à Alexandrie et 39 f) fr. à Vienne, vaut à Paris 480 fr. Le même mouton qui vaut 40 fr. à Paris ne vaut que 35 fr. à Vienne^ 27 fr à Berlin, 26 fr. à Alexandrie et 16 fr. 65 à Chicago.
La viande abattue, d'autre part, n'a pas cessé de renchérir ; pour me limiter à la troisième qualité — à celle qui entre seule dans Talimentation ouvrière — elle a haussé en trois ans de 23,60 0/0 ou de près d'un quart (1 fr. 13 le kil. en 1881 — Ifr. 40 en 1883).
Ce qui n'a pas empêché le gouvernement de proposer et la Chambre de voter un renchérissement artificiel de cette viande déjà si chère, au moyen d'un droit de 5 et de 6 0/0 sur le bétail étranger.
A l'appui de ce nouveau pas dans la voie de l'affamement populaire, le ministre de l'agriculture n'a trouvé et produit qu'un* seul argument : c'est que les hauts prix payés par le consommateur n'arrivent pas au « malheureux éleveur » qui, lui, n'a jamais vendu à des conditions aussi mauvaises.
Et il est entré à ce sujet dans des détails aussi précis qu'instructifs.
Le cultivateur, a-t-il dit en substance, ne vendant pas lui-môme est obligé de passer par un premier intermédiaire, le commissionnaire, qui, sous prétexte de frais de garde et de nourriture des ani-
nimaux, réalise un premier prélèvement — ou profit.
Vient ensuite l'acheteur en gros ou par lots énormes — le chevillard en terme de métier — qui ne revend au boucher qu'après avoir, lui aussi, prélevé sa dinie.
Nous arrivons enfin aux bouchers qui « font de gros bénéfices » et élèvent d'autant plus les prix qu'ils se sont multipliés davantage depuis quelques années et qu'à un débit moindre correspondent des frais généraux plus considérables.
Ces intermédiaires qui, sans rien produire, vivent grassement sur le producteur et sur le consommateur, « voilà où est la plaie », a déclaré textuellement M. Méline. Et ce n'est pas nous qui réclamerons contre un pareil diagnostic.
Mais plus M. Méline avait raison en plaçant le mal où il est — au moins partiellement — plus il est impardonnable d'avoir cherché le remède dans un relèvement des cours, par voie de douane, qui ne peut profiter et ne profitera en rien à l'éleveur resté — quels que soient les droits dont on le protégera à la frontière — aussi « malheureux », c'est-à-dire aussi volé par la triple spéculation à laquelle il est en proie.
Pour être conséquent avec lui-même et d'accord avec la réalité, sait-on à quoi M. le ministre eût dû conclure?
D'abord et surtout à la suppression des intermédiaires ruineux par lui dénoncés et à leur rempla-
cernent par l'Etat ou la Commune, — parFEtat ou la Commune qui « acquiert » aujourd'hui des sources qu'il « amène » à Paris et qui pourrait aussi bien y amener le bétail par lui acheté, — parTEtat ou la Commune, intermédiaire^ sinon gratuit, ûii prix de revient^ traitant directement avec le cultivateur pour livrer ensuite au détaillant sans autre majoration que les frais de cet Office d'achat et de transport.
Il aurait dû conclure encore à la taxation de la viande conformément à la loi de 1791, — taxation d'autant plus facile qu'approvisionnant lui-même MM. les bouchers, l'Etat national ou municipal aurait la plus sûre des bases pour déterminer les plus justes prix.
A l'aide de ces deux mesures qui se complètent et n^en forment qu'une au fond, alors oui, en admettant que rélevage soit réellement en souffrance, il eût été possible de lui être d'un secours efficace en rehaussant le prix du bétail vivant sans augmenter, en abaissant même le prix de la viande abattue.
C'est la spéculation qui seule aurait été atteinte, faisant tous les frais de ce sauvetage en partie double.
Mais, pour sauvegarder de la sorte les droits et les intérêts de la production et de la consommation, il aurait fallu toucher quelque peu à la liberté du commerce, c^est-à-dire du vol, qui est la principale sinon la seule conquête de la Révolution bourgeoise de 89. Si justifiée et si urgente que fût une
semblable intervention sociale, c'aurait été du socialisme — le Temps dirait du communisme. Et c'est pourquoi non seulement l'opportunisme d'un Méline mais le radicalisme d'un Clemenceau n'a eu garde de s'y arrêter.
On a préféré vider — ou laisser vider — la marmite du prolétariat parisien, déjà réduite de 4 kil. par tête depuis trois ans — et ce, sans avantage aucun pour l'agriculteur, au seul bénéfice de ses sangsues.
La curée
Elle a repris de plus belle avec la nouvelle Chambre — en admettant qu'elle ait jamais cessé. Dès le premier jour, toutes les fractions de la classe capitaliste se sont, comme une véritable meute, ruées, la g.... ou la bouche grande ouverte, sur Targent du contribuable ou du consommateur aux abois.
Voici d'abord les richissimes sucriers : mis en goût par l'os, avec beaucoup de viande autour, qu'ils ont emporté l'année dernière, ils réclament double ration. La prorogation de la surtaxe de 7 francs sur les sucres bruts importés des pays ou des entrepôts d'Europe ne leur suffit pas ; ils veulent que cette surtaxe non remboursable soit étendue aux sucres coloniaux, — et leur volonté sera faite, bien qu'elle s'exprime par l'organe Oie Vt^wV^,*
trois adversaires plus acharnés les uns que les autres du régime actuel.
Viennent après les gros producteurs de céréales et de bestiaux. Les tarifs protecteurs de 1884 n'ont fait que leur creuser l'estomac. Et les voilà qui demandent qu'on élève d'urgence les droits de douane de 3 à 6 et à 9 fr. 60 sur les blés, de 1 fr. 50 à 3 francs et à 6 fr. 60 sur les avoines, de 30 à 45 francs sur les bœufs, etc.
A cette proposition, qui ne manquera pas de devenir loi, s'en sont jointes provisoirement trois autres tendant toutes à exclure les produits étrangers des fournitures de l'Etat, des départements et des communes. Et renvoyées dare-dare à la première Commission d'initiative, elles en sont revenues l'autre jour avec un rapport et un rapporteur favorables concluant à la prise en considération.*
Ce n'est pas tout. Sous le prétexte que le vote de ces lois prendrait un certain temps et qu'il y a péril en la demeure, M. René Brice a, dès jeudi, interpellé le gouvernement sur — c'est-à-dire contre — « les acquisitions de blés étrangers faites par les départements de la guerre et de la marine en août, septembre et octobre derniers ».
Les produits nationaux sont déjà protégés — comme Ta fait remarquer dans sa réplique le secrétaire d'Etat à la guerre — puisque 1*^ les achats en gestion directe des blés durs étrangers ont été réduits de 92.000 quintaux en 1883 à 18.000 en 1885 ; puisque 2« le blé tendre des Indes a été exclu
absolument des adjudications; puisque 3^ pour les avoines comme pour les blés on a eu soin d'établir dans toutes les adjudications un poids spécifi(|ue différent selon les provenances, au bénéfice des provenances françaises.
D'un autre côté, notamment pour les avoines, la production française est souvent insuffisante, et s'interdire les similaires exotiques ce serait ou prendre des engagements qu'on ne pourra pas tenir, ou, si on les tient, s'exposer à mettre sur le flanc toute notre cavalerie.
Pour les farines, d'autre part, nul moyen de contrôler le véritable pays d'origine, et la mesure destinée à avantager notre agriculture se traduirait forcément en prime à la mauvaise foi des intermédiaires ou spéculateurs.
Enfin — et surtout — le recours exclusif aux produits indigènes grèverait au-delà de toute mesure le budget de la nourriture de l'armée. Rien que pour les conserves de viandes on évalue la dépense supplémentaire à 2 millions et demi ou 3 millions par année.
Mais toutes ces considérations ont glissé, comme eau sur toile cirée, sur des représentants d'autant plus acquis au grand propriétariat rural qu'ils en font — en grand nombre — partie.
« 0)1 paiera plus cher {pn^ c'est la masse ouvrière déjà écrasée par le poids des impôts), voilà tout », a déclaré naïvement ou cyniquement M. Bricc, après avoir expliqué sans rire que « l'Etat est un
60 LE SOClALlSMfc: AU JOUK LE JOUR
grand consommateur » et que « comme consommateur » il n'a pas le droit d'aller au meilleur marché, qu'il a au contraire « le devoirimpéricux » d'acheter au plus cher possible, du moment que c'est avec l'argent des meurt-de-faim qu'il achète et que ce surcroit de dépenses doit être empoché par les gens à terre et à sac.
Et par 402 voix contre 93, la Chambre « convaincue » — qu'on ne doit jamais dire non à qui possède — a adopte la première partie d un ordre du jour affirmant « la nécessité de réserver à l'agriculture nationale les fournitures de l'Etat ».
La petite France qui vit de profits — ou de rentes — a donc reçu un premier acompte. Dans tous les marchés à passer aux frais du Trésor public — c'est-à-dire aux nôtres — la fameuse loi de l'offre et de la demande sera violée comme une simple Constitution. Une modification du cahier des charr ges — des charges accrues pour la nation imposable — y pourvoiera.
Mais que, forts du précédent, nos prolétaires — qui sont bien aussi nationaux que l'avoine, le blé ou le lard — ne s'avisent pas de réclamer l'introduction, dans les mêmes cahiers ou dans d'autres, d'une clause, si peu protectrice qu'elle soit, contre la concurrence mortelle de la main-d'œuvre étrangère, contre des salaires dérisoires ou contre une journée de travail démesurée. Ou il leur sera répondu — comme toujours — par la plus absolue ^^ML^fins de non-reccvoir, au nom des libertés pri-
mordialcs de Tindustrie, du commerce et de réchange, qui ne sauraient être méconnues qu'en faveur des millionnaires.
Bon appétit, messieurs !
La providence des armateurs
De rudes estomacs nos armateurs ! Ce n'est pas eux qui rééditeront jamais l'exclamation légendaire de certain « soupeur » :
« Comment peut-on dire que l'appétit vient en mangeant ? Voici cinq heures que je mange et je n'ai plus faim ! »
Depuis le temps qu'ils sont attablés autour du budget, ingurgitant coup sur coup, à titre de prime, 3 millions en 1881, 10 millions en 1882, 11 millions en 1883, 14 millions en 1884 et 15 millions en 1883, ils sont toujours aussi affamés. Et pas plus tard que là semaine dernière ils commandaient à leurs cuisiniers ordinaires de la Chambre, sous la forme de « modifications à plusieurs articles du Code de commerce », un nouveau plat de leur façon — et à nos dépens — qui leur a, du reste, été servi sur Theurc.
Ce qu'ils réclamaient, par l'organe de leurPeulevey, c'est la faculté de « se livrer à la navigation — c'est-à-dire d'y livrer les autres, f/f^ faire naviguer— sans exposer quoi fjuo soit do leur fortune (le terre dans les aléas de ces opéraliows >^ .
Déjà la législation en vigueur leur donnait sur ce point tout espèce de satisfactions — monstrueuses, en autorisant, par exemple, le propriétaire de navire à se libérer, par l'abandon du navire et du fret, de tous les engagements, dettes ou obligations, contractés par le capitaine pour les besoins du service. Autant permettre à un joueur de courir après sa mise en empruntant à des tiers sans l'obliger vis-à-vis des tiers prêteurs au-delà de cette mise elle-même !
Mais une exception était faite pour les dommages causés aux ouvrages des ports. Un navire venait- il à donner et à se perdre contre *u ne jetée emportée en tout ou en fJartie ? Fallait-il la relever ? Les dépenses ainsi occasionnées à TEtat étaient imputables à l'armateur et recouvrables sur ses biens en général.
C'est de cette charge que toute la bande des Peulevey demandait à être exonérée au détriment de la nation. Et la Chambre — après le Sénat — de répondre à Tunanimité : Amen!
On n'aurait que des^ haussements d'épaules pour le pauvre diable qui prétendrait n'être responsable de la chute d'un pot de fleurs sur la tête d'un passant que dans la limite des débris de ce vase et voudrait porterie surplus des dégâts au compte du Trésor public. Mais il s'agissait des Morelli, Pereire et autres millionnaires. Et nos députés ont, comme nos sénateurs, trouvé on ne peut plus juste de restreindre la responsabilité des accidents maritimes
et de leurs suites à la valeur de la coque échouée. Les contribuables déjà saignés en cinq années de 53 millions au profit des mêmes richards — auront à payer le reste.
Ils auront à payer bien autre chose encore, car, en veine de libéralités faites avec nos deniers, le Parlementa tenu à être Providence jusqu'au bout.
Jusqu'àprésenf, aux termes d'un décret de 1860, les propriétaires de navires étaient tenus, en cas de naufrage, de rapatrier l'équipage en détresse jusqu'à concurrence de tous les frets antérieurs qui avaient pu êtra recueillis au cours de voyage, le surplus des dépenses de rapatriement incombant à l'Etat. Autre monstruosité, puisque, naufragés au service et pour le bénéfice de l'armateur, les matelots auraient dû être ramenés au port d'embarquement aux frais exclusifs de ce dernier.
Mais, même ainsi réduite aux « frets recueillis »
— autrement dit aux profits réalisés — les propriétaires ont trouve trop considérable leur part contributive. Ils ont voulu ne plus concourir au sauvetage de leurs victimes que dans la mesure des débris du navire. Et au Palais-Bourbon comme au Luxembourg ils ont obtenu gain de cause.
L'argent, qui « pendant le voyage » — lisez au cours de l'opération, — était entré dans leur caisse, y restera. C'est dorénavant dans les caisses gouvernementales, c'est-à-dire dans nos poches, que sera pris l'argent nécessaire au retour des employés
— ou des exploités — de nos commerçants maritimes.
C4 LE SOCIALISME AU JOiTR LE JOUR
Joli commerce, comme on voit, et de moins en moins onéreux pour le pays !
Telle est la double réforme dont vient d'accoucher le républicanisme parlementaire, pour ne rien dire de la réduction de trente ans à six mois du délai, passé lequel, la plainte des matelots blessés ou estropiés à bord ne sera plus recevable.
Il est vrai qu'à quelques jours de là le républicanisme municipal devait refuser l'urgence sur une somme de cinq mille francs réclamée par Vaillant pour les ouvriers tailleurs en grève.
Ce qui ne fait pas compensation, mais ce qui complète le tableau.
Le droit à l'usure
De quel sommeil d'Epiinénide sortent donc nos sénateurs pour discuter gravement depuis mardi s'il convient ou non d'abolir le taux légal de Tintérôt de l'argent ?
C^est ce qui s'appelle courir à la cage lors(îue les oiseaux ont décampé.
Eh ! braves gens, il y a longtemps que, sans attendre votre permission, la liberté du prêt— ou de Tusure — a été prise par les Rothschild de toutes les grandeurs, au nez et k la barde de votre législation de 1807 et de 1850, qu'on ne s'est même pas donné la peine de « tourner ».
Pourquoi, d'ailleurs, se seraient-ils gênés, tant
PROPRIETE KT PROFITS CAPITALISTES fio
en matière civile qu'en matière commerciale, alors que TEtat donnait lui-même l'exemple des coups de sabre dans son propre Code ?
Est-ce que la loi du 9 juin 1857, qui a prorogé le privilège de la Banque dite de France, ne l'a pas « autorisée, si les circonstances Texigent — lisez : lorsque bon lui semble — à élever le taux de ses escomptes et l'intérêt de ses avances au-dessus du six pour cent » sacramentel ?
Est-ce qu'une loi du 6 juillet 1860 (article 4) ne permet pas au Crédit foncier de percevoir^ en outre de l'intérêt légal, un sur-intérêt de 45 centimes à peine déguisé en commission et sous prétexte de frais d'administration?
Est-ce que, en étendant à l'Algérie le privilège du même Crédit foncier, le décret du 1" mars 1860 n'a pas élevé le taux de l'intérêt de 6 à 8 pour cent, plus une commission de 1 fr. 20 — toujours pour frais d'administration ?
Est-ce qu'enfin et surtout ce n'est pas à 9 et demi pour cent — chiffre officiel, mais bien audessous de la réalité — qu'à l'aide de frais de régie et de droit d'appréciation le Mont-de-Piété prête à la misère parisienne ?
Aussi, comprenant l'impossibilité de poursuivre l'usure en la pratiquant sur une aussi vaste échelle, le garde des sceaux, dès 1857, invitait-il par une circulaire, qui n'est pas restée lettre-morte, les procureurs généraux à surseoir à toute poursuite pour un délit devenu la règle gouveraetaewl^l^ \
et lorsque les tribunaux se sonf trouvés saisis par des particuliers, ont-ils presque toujours, systcmatiquement, pourrait- on dire, donné gain de cause aux usuriers de la banque.
Du moment, d'autre part, que la meilleure des sociétés... pour les voleurs est basée sur la propriété individuelle ou exclusive, entendue comme droit d'user et d'abuser, à quel titre les propriétaires d'argent ne seraient-ils pas aussi libres dans leurs abus que les propriétaires de tout autre capital, immobilier ou mobilier ?
On a refusé — avec des cris de vierge violée — de limiter de loyer — ou le taux d'intérêt — des maisons, abondonné à l'appétit de M. Vautour, alors que dépassant 15 et 20 0/0 il répondait à des plus-values d'origine exclusivement sociale (rues, chemins de fer, tramv^ays, population accrue, etc).
On refuse, malgré la loi de 1791, de taxer le pain — c'est-à-dire de limiter le profit des boulangers, c'est-à-dire encore le taux de l'intérêt de l'argent transformé en blé et en farine.
Comment dès lors — l'exploitation sans limite étant de droit dans le domaine vital de la nourriture et du logement — songer à faire respecter ou à maintenir le plus exceptionnel des freins à l'exploitation commerciale des boutiquiers les uns par les autres ou à l'exploitation civile des « fils de famille » par les premiers venus ?
Seule, l'hypocrisie cléricale et bourgeoise, qui n'est phs, quoi qu'en écrive Vauvenargues , un
hommage rendu à la vertu, mais une simple couverture du vice, peut expliquer les liésitations apparentes du Sénat.
De môme qu'on envoie en Centrale chaque année un certain nombre de voleurs de quatre sous qui ont eu la bêtisse de se laisser prendre, afin de pouvoir sans honte saluer jusqu'à terre, comme la crème des honnêtes gens, les voleurs de millions qui tiennent le haut du pavé.
De même qu'on jette à Saint-Lazare ou qu'on enferme dans les bazars ad hoc, après les avoir notées d'infamie, quelques milliers de filles dites perdues, pour avoir le droit de proclamer la vertu des autres, de toutes celles qui sont dehors et qui ne sont ni moins ni autrement « horizontales ».
De même les de Gavardie et les Marcel IJarthe voudraient que Ton maintint, avec le taux civil de 3 0/0 et le taux commercial de 6 0/0, le délit d^usure, à seule fin que la classe entière des Schilock non atteinte par la justice — et il y a longtemps que dame Justice n'a plus d'yeux pour eux, n'en découvrant, pour ne pas les condamner tous encore, que 16 en 1883 et 15 en 1884 — puisse continuer à jouer au petit manteau bleu.
« Usuriers ? nous ! puisqu'il existe plusieurs lois contre l'usure et que les gardiens de toutes ces lois s'inclinent devant nous comme devant des bienfaiteurs de l'humanité ! »
Mais il faut en finir avec cette comédie — qui ne trompe plus personne.
68 LE SOGIALlSMIi AU JOUR LK JOUR
Puisque Tusure sous mille noms différents, l'usure poussée jusqu'à l'intérêt taillé en pleine chair ou perçue en plein viol, est la loi du monde moderne, le sang et les nerfs, la vie de Tordre capitaliste, déclarez le droit à Tusure, messieurs les sénateurs, comme l'ont déjà déclaré en partie messieurs les députés !
La France républicaine ne saurait être inférieure en franchise à la royale Italie, à l'impériale Allemagne, à la libérale Angleterre et à la républicaine Amérique, qui ont depuis longtemps mis bas le masque.
Un milliardaire
M. Vanderbilt est mort. Il est mort en s'entretenant avec le président du conseil d'administration de son chemin de fer de Baltimore. Une minute avant de rouler froudroyé de son fauteuil sur le tapis, il était encore en vie — c'est-à-dire en train d'ajouter des jnillions à son milliard, car vivre, pour ce milliardaire transatlantique, c'était mettre dollar sur dollar, rentes sur dividendes.
Toute son existence — depuis moins de huit ans que ce Vanderbilt II avait succédé à Vanderbilt I", comme Alexandre III de Russie a succédé à x\lexandre II — s'était passée à faire de For, comme certain àne de la fable auquel il ressemblait par ce côté — et par d'autres — sauf que cet
PROPRIÉTÉ I:T profits CAPITALISTES 69
or il ne le eh... pas lui-même ; c'eût été trop fatigant, il le faisait suer aux autres.
Pendant ces huit années, il avait plus que doublé le demi-milliard paternel, arrivant à un revenu de plus de 53 millions par an ou de 147.284 francs par jour, de 6.156 fr. par heure et de 102 fr. par minute. Et ce, sans aucun de ces fameux « services » — rendus ou vendus à ses semblables — par lequel le laquéisme des Bastiat s'eflforce de légitimer la fortune des maîtres du jour.
Non, de Taveu du Temps, « les qualités de ce Roi des voies ferrées — qu'il n'avait ni construites, ni même fait construire — n'étaient pas absolument d'un ordre supérieur. » Tout son « génie ^) consistait à « savoir ce qu'ignorait Aristote, qui ' n'avait jamais vu un écu faire des petits, que les millions sont des animaux essentiellement reproducteurs » et à les laisser se reproduire.
En même temps qu'un imbécile — disons le mot — c'était un ladre, exclusivement préoccupé de « réduire au chiffre le plus faible les frais d'exploitation de ses chemins de fer » — et au premier rang de ces frais le salaire du personnel exploiteur — et exploité.
Les deux faits suivants — rapportés par le Temps, déjà nommé — le peindront mieux que de longues phrases :
i Peu après la mort de son père — fort large, parait-il, avec ses employés en matière de « permis de circulation », qui ne lui coûtaient pas un centime — !e Vîinderbilt qu'on vient d'e^-
terrer vit un jour entrer dans son cabinet un vieux conducteur habitué à recevoir des faveurs de ce genre et qui venait en demander une nouvelle comme une chose toute simple et qui allait de soi. A la grande surprise de l'employé, sa demande ne rencontra pas immédiatement un accueil favorable. « Mais, mon ami, lui dit son nouveau chef, la Compagnie ne vous payet-elle point ? — Si fait, répondit le conducteur. — Et votre traitement n*est-il pas suffisant? » Nouvelle réponse: « Je n*ai pas lieu de me plaindre. » — Eh bien î mon ami, et ce fut là la conclusion pratique de cet entretien, vous trouverez en bas, dans la salle d'attente, un bureau dans lequel un employé distribue des billets précisément aux gens qui sont satisfaits de leur situation comme vous l'êtes. Bonjour î »
« Il n'y a pas de petits profits » — telle était donc la première maxime de ce La Rochefoucauld nouvelle manière.
Une autre fois, dans un de ses voyages, il se trouva avoir dans son wagon-salon une demi-douzaine de reporters qui lui demandaient des renseignements sur certains changements qu'il venait d'introduire dans l'administration de ses chemins de fer. « Mais, monsieur Vanderbilt, se hasarda à dire un de ses interlocuteurs, en parlant d'un grand express qu'il était question, je crois, de supprimer, nïai<«, monsieur Vanderbilt, ce train ne rend-il pas de bien grands services au public? — Le public? s'écria M. Vanderbilt, le public? Qu'il s'en aille à tous les diables, le public ? (The public he damned I) Est-ce que vous croyez que c'est pour le bon public que les capitalistes construisent des chemins de fer ? r4'est pour retirer de leur argent le plus gros intérêt possible ! ».
Les profits ne sont jamais assez gros — telle était l'autre maxime de ce re-La Rochefoucauld, qui u n'était même pas un spéculateur » — c'est toujours le Temps qui Taffirme — et qui n'aurait
pu par suite, comme circonstance explicative et atténuante de son milliardisine^ invoquer les c risques » courus.
Monsieur Vanderbilt n'a jamais rien *< risqué », il gagnait sans jouer. Les six ou sept millions dont il a augmenté Tavoir familial « ne représentent que l'accroissement naturel » d*un capital donné, autrement dit ce qu'à l'aide de ce capital il est possible au premier, ou au dernier venu, de voler légalement, honnêtement, en tout repos de conscience, aux travailleurs qui le mettent en valeur.
S'étonne, après cela, qui pourra, de la misère ouvrière !
Contrairement à la succession de Vanderbilt P»", qui en 1877, par suite de la liberté de tester, s'accumula entre les mains d'un seul — du fils aîné, la succession de Vanderbilt II sera divisée comme Tempire d'Alexandre. Les deux enfants les mieux partagés héritent chacun de deux cent cinquante à trois cents millions. Et comme ils s'entendent, parait-il, à faire rouler l'argent, il se pourrait qu'avant peu la fortune fabuleuse du Rothschild américain n' existât plus qu'à l'état d'histoire.
Compensation suffisante pour messieurs les économistes, auxquels il importe peu sous quelles formes et par quelles voies ces banqtnses d'or fondent et rentrent dans la circulation, mais pas pour nous, pas pour les socialistes, qui n'admettront jamais que les producteurs salariés soient « revanches » parce que les millions et les billions qu'on
leur aura volés avec leur vie auront fini par aller se volatiliser sur le tapis vert du baccarat ou dans le lavabo des filles.
Capital et travail
Les gens qui ont dû « bûcher » ferme et longtemps — puisque, de par la loi et les prophètes de l'économie politique, la propriété et le capital sont le produit du travail — ce sont les actionnaires des mines de Blanzy, si j'en juge par le compte rendu du dernier exercice.
Alors que les ouvriers du fond, contre dix heures par jour du pluâ infernal des travails, ont ils à eux tous, à peine touché quelques centaines de mille francs, ces « travailleurs » d'actionnaires se sont trouvés — malgré la dureté des temps — à la tète d'un bénéfice de 3 millions 53.688 fr. 03 c. ainsi répartis :
V Prélèvement pour compléter l'amortissement des dépenses en travaux d avenir et de développement : 561.130 fr. 14 ;
2® Dividende de 80 francs par action (16 pour cent) : 2.400.000 fr. ;
3° Affectation sur le reliquat pour compléter, l'amortissement de la nouvelle caserne de gendarmerie : 51.056 fr. 91 ;
4^ Provision pour travaux à effectuer, etc : 41.500 fr. 98.
Trois millions de bénéfice ! Mais c'est trois fois ce qu'en salaire ont eu à se partager les forçats — moins la sécurité du lendemain — des fosses en question ! '
Pour que les porteurs d actions aient pu empocher trois fois plus que ces derniers, il faut donc, de toute nécessité, qu'ils aient travaillé trois fois plus ou trente heures sur vingt-quatre^ trois cent soixante -cinq fois par an.
Auraient-ils donc réellement accompli ce miracle à la Josué ?
J éprouve, pour ma part, quelque difficulté à le croire. Etant donné surtout qu'on m'affirme, avec preuve à Tappui, que ces travailleurs, tout ce qull y a de plus extraordinaires, n ont pas mis le pied à Blanzy, dont ils ne connaissent les mines que par de petits morceaux de papier qui, sous le titre d'actions^ se négocient à la Bourse et qu'ils ne se sont même pas donné la peine de se procurer eux-mêmes, les agents de change n'ayant pas été inventés pour les chiens.
Grâce à ces petits morceaux de papier — bleus, rouges ou verts, je l'ignore — ils ont, pas plus tard que le 31 décembre dernier, palpé plus de trois millions, dont deux millions et demi en dividendes. Un beau denier, comme on voit, et qui prouve — quoi qu'en ait dit et écrit cet imbécile d'Aristote — que non seulement les écus font des petits, mais que le papier fait des écus, beaucoup d'écus.
A moins pourtant que ces millions encaissés par
nos mineurs in partibus ne soient le produit, la création des mineurs elTeetifs sous le nez desquels ils passent.
Auquel cas, nous nous trouverions en présence d'un ro/ tout ce qu'il y a de plus qualifié.
Mais les gendarmes ?
Les gendarmes ! — C'est sur le produit de ce vol qu'on leur construit — pour 51.000 francs — des casernes nouvelles, d'où ils sortiraient le revolver au poing pour ricamariser les volés, si ces derniers s'avisaient jamais de vouloir arrêter au passage le fruit de leur labeur, l'œuvre de leurs mains, ainsi subtilisé.
Telle est la loi de Tordre capitaliste, défendu avec une ardeur égale par les Letoille et les Carie, les Richard et les Benoist-Levy, et qui n'est pas fondé sur le vol, oh ! non.
La preuve c'est que les voleurs, les petits, ceux qui font le porte-monnaie ou le mouchoir, on les « met dedans », pendant que les actionnaires de Blanzy sont dehors, libres comme l'air du temps^ s'ils ne sont pas à la Chambre ou au Sénat édictant des lois contre les récidivistes ou au ministère signant l'ordre d'embarquer pour Cayenne les misérables qui du bien d'autrui ont tondu la largeur de leur langue.
Périsse la France mais vive la rente !
yous représentez-vous quelqu'un de tombé dans
une rivière à sangsues. Elles l'ont envahi de toutes parts, lui pQinpant la vie avec le sang.
Survient un ami, un frère, un sauveur, qui à ce dévoré vivant tient à peu près ce langage :
Vous êtes perdu ! chaque lampée de vos locataires obligatoires épuise vos forces, que vous répareriez inutilement. Plus du tiers du pain ou de la viande que je pourrais vous faire passer, irait, sans autre résultat qu'une nouvelle fatigue pour vous, à vos « mangeurs ». A la première crue — et la fonte des neiges est proche — incapable de vous maintenir sur l'eau, vous serez emporté et noyé. Mais gardez vos sangsues ; bornez-vous à ne pas en augmenter le nombre.
Tel est le cas de M. Camille Pelletan, qui Tautre jour tenait, à la France exsanguée par une dette publique de 25 milliards, non pas à peu près, mais tout à fait ce langage (je cite V Officiel) :
« La dette consolidée et la dette flottante accaparent chaque année le tiers du revenu de notre pays. Il y a une somme énorme de 1 milliard, de 1.100 millions dont pas un centime ne va ni à l'administration qui régit la France, ni à l'armée qui la défend^ ni à l'instruction qui la forme, ni à aucun des grands services publics pour lesquels les impôts sont créés et qui constituent la vie d'une nation civilisée.
« Si l'agriculture est écrasée par l'impôt foncier sur les propriétés non bâties, c'est auçrofileiivç\>\%\t
des rentiers sortis, comme autant de vers, des cadavres des guerres du Consulat et de l'Empire.
« Si le revenu de nos forêts n'est plus à nous, c'est qu'il }»aye — aux rentiers encore — le milliard des émigrés.
> « Si vous êtes obligés de frapper d'un impôt sur vos chemins de fer le mouvement des hommes et des richesses, c'est toujours pour combler — dans la poche des rentiers — le trou ouvert par les expéditions lointaines du second Empire.
« Et ces contributions vexatoires sur les vins, sur les alcools, que les hommes de 89 avaient supprimées comme un des pires abus de l'ancien régime^ si on les perçoit encore, c'est de plus en plus pour nos rentiers qu'a multipliés la guerre de
« Il y a là un véritable danger national, dans ce monde du travail moderne où les nations sont devenues de grands ateliers de production, contigus et rivaux. Alors que la fabrication française est grevée de 30 francs par tête d'habitant^ l'Anglais ne paie que 20 francs et l'Allemand 10.
« Qu'il éclate un de ces conflits toujours suspendus sur l'Europe où il faut jeter les millions sans regarder, parce qu'il y a là une question de vie et de mort, et la lente exsudation de milliards qui épuise peu à peu vos ressources, votre sang, votre vie et votre génie, fait de vous un peuple vaincu avant de combattre.
« Mais ne touchez pas — oh ! non — à ce bud--
cjet mort [budget assassin serait le terme exact) ; cène sont pas des dépenses sur lesquelles on puisse faire des économies ; veillez seulement à ce qu'elles ne s'accroissent pas et pour cela mettez un gardien à la petite porte de la dette flottante pour y arrêter lés emprunts nouveaux, Tenflure de la dette perpétuelle. »
Un étrange sauveteur que M. Camille Pelletan, n'est-ce pas ? Dans le langage des bords de l'eau, cela s'appelle un naufrageur.
Mais M. Henry Maret n'est pas de cet avis. Il « admire », lui, son confrère en littérature radicale, voyant le gouffre où va disparaître la France, le dénonçant et s'opposant finalement à ce qu'on le comble.
Et à ceux qui se permettent de « reprocher à Pelletan de n'avoir pas conclu », le rédacteur en chef du Radical demande fièrement, le poing sur" la hanche :
« Et quelle conclusion voulez -vous que nous donnions ? »
Quelle conclusion , ô matamore de l'impuissance ?
Mais celle qui découle du procès admirablement fait par le rédacteur en chef de la Justice au sysiphisme du Grand-Livre ; celle que notre parti ouvrier a inscrite depuis des années dans son programme; celle que Basly, Camélinat, Boyer et deux autres de leurs collègues, qui n'ont pas phrasé mais agi, ont votée au m\V\e\\ A.^^^ «&. Yvt^^ ^>
jaunes de la Chambre : la suppression de la dette publique.
Comment ! cette dette est un vol, remboursée — et amortie — qu'elle a été depuis un siècle, non pas une fois, mais vingt, par le plus ininterrompu des intérêts annuels.
Elle constitue les pauvres, les dépossédés, les prolétaires, débiteurs dès leur berceau — qui est souvent une porte-cochère — vis-à-vis des riches, vis-à-vis de la classe qui possède tout parce qu'elle a tout pris.
Elle va, de votre propre aveu, « par les mille ramifications de l'impôt, boire la sève, la substance du sol, épuiser l'épi dans le champ, grever dans l'usine les rouages de la machine ».
Industriellement, de votre aveu encore, elle nous fait battre non-seulement sur le marché extérieur, mais sur le marché intérieur. Dans la lutte pour l'existence qui peut s'engager demain, elle nous tuera.
Et lorsqu'il vous suffit d'un bulletin ou d'une boule déposée dans une urne pour en libérer le territoire, vous la votez et la revotez, et vous osez vous écrier : Que pouvions-nous faire déplus ?
Confessez donc, ce qui est, que les intérêts capitalistes sont votre suprême et unique loi. Vous êtes, avec votre radicalisme de parole, prisonniers d'une classe, de votre classe, qui sacrifierait non pas une, mais vingt patries, au paiement de ses arrérages.
La Prusse victorieuse a prélevé en 1871 une indemnité de guerre de cinq milliards sur la France rendue.
Trois fois plus Prussiens que les Prussiens de Bismarck et de de Moltke, les entretenus du Grand-Livre ont, eux, en pleine paix, rien que depuis 1871, frappé sur leurs compatriotes un tribut de dix-huit milliards.
Et cette rançon ne leur suffit pas. C'est k perpétuité, jusqu'à ce que mort s'en suive, qu'ils entendent pratiquer leurs extorsions annuelles.
Périsse la France, mais vive la rente ! — cette rente que l'Empire allemand, étendu jusqu'à la Seine ou jusqu'à la Loire, leur servira aussi régulièrement que les Pelletan et les Maret de la République bourgeoise.
Novembre 1886.
Guerre sociale
De graves nouvelles, qu'on trouvera plus loin, nous arrivent de Decaze ville.
Mardi matin la grève éclatait. Cette grève des pays noirs, à allure de grisou — et ne tardait pas à s'étendre à tout le bassin houiller. Et le même jour, le sang avait coulé.
Par extraordinaire, pour la première fois peutêtre, ce n'est pas du sang ouvrier.
La victime, pour parler le langage officiel, est le sous-directeur de la mine, un nommé Watrin, qui jouait depuis trop longtemps avec les colères prolétariennes.
A la suite d'une « question » — lisez d'une réduction — de salaire, l'explosion s'est produite. Et sur le refus de ce Gessler économique de donner sa démission, on la lui a prise.
Nous ne sommes pas, nos lecteurs le savent, de
ceux qui crient aux exploités : « Mort un exploiteur,
mortn Y exp\oi\ï\\\o\i ! » Si le travail et les travail-
leurs pouvaient être affranchis à ce prix, il y a longtemps que la chose ne serait plus a faire.
Mais devant ce cadavre d*employeur, de tortureur, qui va tirer des larmes de tous les yeux bourgeois et des condamnations d'une justice également i)ourgeoise, il nous est impossible de penser à autre chose qu'aux souffrances, aux injures et aux provocations dont une pareille mort n'est que le couronnement — pour ne pas dire le châtiment.
Pauvres, pauvres mineurs, si habitués à plier et à jeûner, à quel supplice n'ont pas dû être mis votre fierté et Testomac des vôtres pour que vous ayez pu voir rouge et vous faire justice vousmêmes !
Il nous est impossible de nous apitoyer sur d'autres que sur ces populations maudites, qui, déjà livrées aux brutalités de la soldatesque expédiée en toute hâte d'Albi et de Rodez, vont payer de nous ne savons combien d'années de prison pour les uns, et d'années de famine pour les autres, ce qui, pour quiconque est descendu un instant dans l'enfer géologique et capitaliste, n'est qu'un fait de guerre... de guerre sociale.
Aux condamnés, de demain — damnés de toujours — le Cri du Peuple envoie son salut révolutionnaire.
Janvier 1886.
Le gouvernement responsable
Les journaux monarchiques, le Soleil en tête, veulent absolument que « le gouvernement ait une part de responsabilité» dans ce qu'ils appellent « le lugubre drame de Decaze ville ». Et j'estime, pour ma part, que le Soleil et les autres journaux monarchistes ont plus — quoique autrement — raison qu'ils ne le croient eux-mêmes.
Oui, le gouvernement a manqué au premier de ses devoirs, qui est t d'assurer la sécurité des citoyens ».
Oui, « il a livré ceux qu^il avait mission de pro^ téger ».
Oui, il a laissé carte blanche à « la haine de quelques centaines de gredins ».
Oui, enfîn^ « il n'a pas trouvé d'énergie contre les assassins ».
Mais « les citoyens, » ô Soleil^ dont le gouvernement n'a pas, en manquant au premier de ses devoirs, « assuré la sécurité », ce sont les deux mille taupes à face — je ne dis pas à posture — humaine de Decazeville sur le ventre vide desquelles il a permis depuis des années à une poignée de Watrin de piétiner avec leurs souliers ferrés de garde-chiourme.
Ceux qu'il a livrés et qu'il avait d'autant plus « mission de protéger » que les fosses dans lesuelles on les torture, sous prétexte de les faire
AUTOUR D'UNE GREVK 83
travailler, sont un cadeau gouvernemental, un gracieux effet de sa libéralité, ce sont les travailleurs du fond pour lesquels il n'a stipulé aucune garantie d'existence contre un travail réservé autrefois aux esclaves révoltés et qu'on n'oserait plus aujourd'hui imposer à des forçats.
Les « quelques centaines de gredins * auxquels il a lâché la bride sur le cou, ce sont les actionnaires des « houillières et forges de l'Aveyron » qui ont eu, sous la République comme sous TEmpire, la liberté de demander à une série dé vols extralégaux un supplément aux dividendes que leur assurait le vol légal qu'est le salariat.
Gredinerie, la paie au mois, destinée à river, par le crédit forcé, aux magasins de la Compagnie ou à l'économat les salariés dépouillés du libre usage de leur maigre salaire !
Gredinerie — et celle-là prévue et punie par le Code — les retenues opérées sur les prix convenus à l'ouverture des chantiers ou des lots, sous prétexte que les mineurs ont trop bénéficié du forfait !
Les« assassins, enfin, contre lesquels» — pour l'avoir dépensée contre Louise Michel et contre Bernard, contre les victimes des Chagot et contre les pélérineursdu Père-Lachaise,— « le gouvernement n'a paseu, mais pas du tout, d'énergie », ce sontles Léon Say,présidentdu Conseil d'administration, les Raoul Duval, vice-président, les Gastambide, secrétaire, les DessôiJi^jay et Petitiean, aàm\w\s\x^V^\vc% \^-
légués,etles simples membres de Banne ville, Cibiel, Johnston, Hély d'Oissel, Schneider et de Lamberterie, qui ont pu, sans qu'on vit apparaître le moindre gendarme et le moindre procureur, mettre la faim au ventre d'une population coupable d'avoir voté pour la République au 4 octobre dernier.
Ces assassins-là, que non-seulement on n'inquiète pas, mais aux ordres desquels on met depuis quelques jours administration, police, justice et armée, n'en sont pas à leur premier cadavre. Ils ont institué iine véritable permanence de U assassinat^ tuant par an en moyenne un homme sur cinq cents, ou quatre sur les deux mille qu'ils emploient, de l'aveu des statisticiens les plus officiels qui (voyez le rapport de M. Clemenceau, page 29) chiffrent à 2,09 pour mille ouvriers les accidents suivis de mort dans les houillières françaises.
Et lorsque l'on se borne à affirmer la responsabilité partielle d'un gouvernement qui assiste impassible à cette orgie d^attentats, on reste en deçà de la vérité.
Après les Compagnies qui volent et qui tuent naturellement, parce que le meurtre et le vol sont la loi même de l'exploitation capitaliste moderne, le grand, le seul coupable des explosions ouvrières qui broient comme paille les Watrin, est le pouvoir politique, qui n'a rien fait pour les prévenir et tout fait, au contraire, pour les précipiter, en désertant son rôle de tuteur des dépossédés — dépossé- ^^^ par lui.
Qu'au lieu de prêter main forte aux tortionnaires des mines il soit seulement intervenu, comme le lui réclame depuis six ans notre Parti ouvrier, pour assurer aux sans-soleil un minimum de salaire, c'est-à-dire de vie, et Tingénieur vivrait encore, que pleure le Soleil et que M. Demôle s'apprête à venger.
Ses meurtriers, ceux qui l'ont révoqué à coups de barre de fer, sont nos gouvernants bourgeois, qui ont réduit toute une population à se faire justice elle-même.
A l'Œuvre
Je n'ai pas 1 honneur de connaître personnellement le citoyen Basly, député de la Seine. Mais ce que je sais de sa courageuse conduite dans la dernière grève d'Anzin, sa déclaration, à peine élu, qu'il serait au Palais -Bourbon « l'homme des mineurs » et la spontanéité avec laquelle il s'est transporté à Decazeville pour couvrir de son écharpe — et au besoin de son corps — les taillables et corvéables à merci des Léon Say et de leur Watrin, ne me permettent pas de douter qu'il fasse son devoir jusqu'au bout.
L'enquête terminée qu'il a tenu à faire sur place, les mains pleines de preuves accablantes pour ceux qui ont converti en instrument de torture le soussol de France filouté aux Français, il va parler, dénoncer, demander justice.
Il dénoncera le Watrin qui — ce sont ses complices encore en liberté qui Tavouent — rognait mois par mois le morceau de pain de ses nègres blancs, et se faisait attribuer par la Compagnie cinq pour cent sur les économies ainsi réalisées de haut vol.
Mais avec et avant le Watrin — qui a au moins, lui, payé sa dette — il dénoncera la Compagnie qui, sur ce brigandage de compte à demi, en avait greffé une série d'autres qui lui appartiennent en propre.
D'abord la paie au mois — les millionnaires se faisant ouvrir un crédit gratuit par les meurt-dcfaim.
Puis les bois tellement éloignés des fosses que, pour étayer les galeries et garantir leur peau, les ouvriers du fond étaient obligés de perdre des heures — non payées, naturellement, et par suite volées.
Puis les prix convenus à l'ouverture du chantier ou de lot, et repris, annulés, réduits dès que « la veine » ouverte au péril de sa vie par le mineur paraissait devenir trop productive.
Puis le magasin coopératif ou l'économat, qui ne servait pas seulement à ruiner le petit commerce de la région^ qui mettait les salariés à la discrétion des salariants, les contraignant sous peine de renvoi à se fournir chez le maître et à consommer en marchandises un salaire qu'ils ne touchaient jamais*
Basly demandera justice. Remettant les choses et les hommes à leur vraie place, il montrera les poussés-à-bout de Decazeville dans le cas — légal — de légitime défense, tuant pour ne pas être tués. Il mettra le cadavre d'ingénieur, que Ton exploite avec autant de tapage que de mauvaise foi, à l'actif de la Compagnie et du gouvernement qui, prévenus, avisés du grisou humain qui s'accumulait et allait faire explosion, ont laissé semer ce genre de vent pour récolter ce genre de tempête.
Et il réclamera la mise en liberté immédiate des prévenus de tout sexe et de tout âge, cueillis au hasard dans la foule anonyme des justiciers. Les volés de Decazeville ne sont pas plus responsables d'un WgiciiL-écharpé en flagrant délit que n'étaient — et que n'ont été tenus pour responsables — les affamés parisiens du Foulon et du Berthier lanteimés en 89.
Odieux outils du plus odieux des régimes, les morceaux qu'en laisse derrière elle la colère populaire n'accusent que le régime. Tordre monarchique alors, Tordre capitaliste aujourd'hui.
Pour trouver — et châtier — les assassins, de même qu'autrefois il fallait frapper à la tête l'ancienne royauté, il faut aujourd'hui frapper, dans ses biens et dans sa personne, la nouvelle féodalité qui s'appelle, dans la présente circonstance, la « Société des houillières et des forges de TAveyron ».
Baslj réclamera des poursuites eow\Aï^ \^'^