I. Létourneau. L'Évolution dr la Proprirtc
LES LUTTES SOCIALES DANS L ANTIQUITÉ io
des souiTrances d'aiitrui, allant, à l'égard des ennemis et des esclaves, jusqu'à la plus terrible cruauté, et aussi une rapacité, une passion de gain, un culte de la richesse qui furent poussés systématiquement et légalement jusqu'aux derniers excès ', »
Les sociétés par actions, qui s'emparèrent de tout le mouvement commercial, qui étendirent leurs aflaires jusqu'aux provinces les plus éloignées de la république, furent, pendant longtemps, plus puissantes que l'État.
Dans les pays où les traditions aristocratiques restent très vivaces, ceux qui se lancent dans les grandes spéculations, surtout quand ils n'appartiennent pas à la classe d'où sortent ceux qui détiennent le pouvoir, sont suspects et regardés avec défiance. Les commandites par actions, outre qu'elles supprimaient en grande partie ces difficultés, permettaient aux gouvernants eux-mêmes, aux sénateurs, auxquels la loi défendait de se mêler à des opérations de commerce, de participer aux énormes spéculations des publicains, sans, pour cela, se com»promettre vis-à vis du pays et sans violer en aucune manière la loi ouvertement.
L'usure était pratiquée sur vaste échelle et sans vergogne, non seulement par les banquiers et les publicains, mais encore parles soldats, les hommes politiques, les philosophes. L'austère Caton faisait lui aussi de l'usure dans de grandes proportions, et avait même recours, pour se faire payer, à des expédients très ingénieux. Gicéron, l'avocat des publicains et des banquiers, qu'il appelle fréquemment, dans ses élans oi^atoires, « ornamentiim civitatis, fumainentuin reipublicce, flo.s eqiiitum », tandis qu'il philosophait sur la vertu, dépouillait par la violence la province qu'il administrait, en gagnant, « salvis
I. Antonin Deloume. Les Manieurs d'Arifriil à Iloinc. — Les (irandrs Coinpagnii's [Hir actions. — Le Marché. — Puissance des Publicains cl des Banquiers : Paris, iStj I. E. Thorin;, p. 8.
'((î I,K SOCIALISME CATHOLKJUi:
legibiis », en moins de douze mois, deux millions deux conl mille sesterces. I/lionnôte lînitus plac-ait à Chypre ses capitaux, à 4^ |). loo; A'errès, en Sicile, à u4 p. loo. Beaucoup plus tard, quand la dissolution économicpie produisait l'empire, Sénèque, qui dans ses écrits pliilosophiipies prêchait le mépris des richesses, dépouillait la Bretagne par l'usure.
Tous les riches Romains étaient actionnaires de Sociétés commerciales, « particiilas habehant ». Les fonctionnaires de l'Etat étaient presque tous des actionnaires, et les nobles euxmêmes possédaient, secrètement il est vrai, des actions '.
De lan ai^ av. J.-G. jusqu'à la chute de la république, les publicains et les banquiers qui composaient la bourgeoisie romaine, et qui possédaient une grande partie des capitaux immenses ravis dans les provinces conquises, constituèrent le pouvoir le plus eft'ectif dans Rome ; la guerre que leur fit l'aristocratie ne réussit pas plus que les révoltes du peuple à leur faire perdre le monopole du pouvoir politique. A l'époque même de la plus grande splendeur de Rome, la vénalité s'étalait impunément et impudemment, ce qui faisait dire à Jugurlha, l'allier monar([ue numide, quittant la ville : « () urhcni rcnaleiii ! et mature perituram, si emptorein invenerit».
La richesse peut se comparer à l'eau des ficuves, qui, lorsqu'on la retient sur un point de son cours, a besoin de se répandre et inonde, mais qui porte au contraire partout la vie et la j)rospérité quand on la fait circuler librement au moyen de canaux nombreux.
Lorsque, les ayant achetés à prix d'or, les bancpuers devinrent les maîtres incontestés du Sénat, de la magistratiu'e des comices populaires, leurs abus de pouvoir n'cui'cnt plus de bornes. « Les financiers de Rome, dit Deloume, ont été pen-
I. Moinmsen. Hisluirr Homainr, trad. .Vlexaiulrc, t. V. p..")».