LES LUTTES SOCIALES DANS L ANTIQUITÉ
daiit plus de trois siècles infiniment plus maîtres de la politique intérieure, de la guerre et de la paix, que ne peuvent l'être, en général, les plus hautes puissances financières contemporaines'. »
Gest en vain que quelques préteurs tentèrent de sopposer à la toute-puissance de la bourgeoisie riche ; toutes les révolutions faites contre elle n'aboutirent qu'à la consolider. Avec les finances de l'Etat dans les mains, les bourgeois étaient les vrais maîtres du pouvoir politique. On Ait alors des publicains fournir, sur vaste échelle, aux emprunts des nations étrangères, comme ce Rabirius qui « credidit popiiUs )); d'autres se vantaient d'avoir plus d'or que trois rois.
La classe des capitalistes expropria graduellement les petits propriétaires terriens, et en contraignit une grande partie i\ cultiver les vastes domaines expropriés, le débiteur insolvable et sans caution ne pouvant, d'après la loi romaine, abandonner la terre qu'il occupait.
C'est précisément en traversant ces terres que l'usure et les monopoles commerciaux avaient réunies entre les mains d'un petit nombre de propriétaires, que ïibérius Gracchus conçut l'idée de ses lois agraires. Allant de Rome à Numance et passant par l'Etrurie, il fut saisi d'une tristesse profonde. La vue des champs déserts cultivés par des esclaves barbares, fit naître chez lui la pensée de mettre un frein aux abus des riches capitalistes romains. Plutarque raconte qu'il s'étonnait de voir les pauvres, auxquels manque le refuge dont ne sont pas privées les bêtes féroces elles-mêmes, « aller à la guerre, combattre et mourir, pour que d'autres jouissent des plaisirs de la richesse et du superflu ^ ».
Les publicains et les banquiers, qui détenaient la richesse
I. Deloume. Les Ma/iiciirs d'Argent à Rome. etc.. p. 3'5. a. Plutarque. Vie de Tiheriiis Graciiiu.s, XIII.
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de la république, qui étaient, jusqu'à un certain point, [)lus forts que le Sénat et que les comiees populaires, puisqu'ils achetaient l'un cl les autres (piand leur intérêt le rendait nécessaire, appartenaient en grande partie à la classe des chevaliers : « equHe.s ». Ils n'étaient pas nobles et n'étaient pas non plus plébéiens ; ils formaient la classe intermédiaire, c'est-à-dire, pour employer la locution moderne, la bourgeoisie de la république. L'aristocratie de la république, qui devait s'abstenir de prendre part aux opérations commerciales plutôt par tradition cpicn vertu d'une loi, y participait au contraire, tantôt, comme Pompée, en organisant de vastes opérations financières d'un caractère équivoque, en faveur des fonctions publiques qu'ils exerçaient, tantôt en achetant simplement des a particulas », actions de Sociétés de publicains, et en devenant « participes ».
La grande puissance de la bourgeoisie financière romaine, déjà énorme pi'écédcmment, commença à devenir absolument prépondérante pendant le ni" siècle av. J.-C. Ce fut alors qu'elle put en venir à violer impunément les lois ; ce fut alors que les fraudes de Postumius et de Pomponius A eientanus envers l'État (214 av. J.-C.) faillirent demeurer impunies.
Les publicains étaient les vrais arbitres de la situation politique. Mommsen, après avoir étudié la situation économique et financière de la république, ajoute : «Qui pourra s'étonner maintenant de ce que les capitalistes imposent la politique extérieure, de ce qu'ils ont fait détruire Carthage et Corinthe par rivaUté commerciale, comme les Etrusques ont détruit autrefois Acalix et les Syracusains Cèrc ; de ce qu'ils ont, malgré le Sénat, sauvé Narbonne! ' ».
I. ^folnln>^on. llisloin- Itomaim; t. VI, p. 2<j; et aussi Vi^-^if : /><'.s Domines dans riùnpirr HoiiKiin Montpellier, i884). pp. i8etsuiv.
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La démagogie et le militarisme qui agitèrent les deux derniers siècles de la république favorisèrent aussi considérablement les spéculations des banquiers. Dans la république romaine, ainsi que cela est arrivé du reste dans plusievu's États modernes, après l'abolition de la plupart des privilèges de l'aristocratie, la puissance de l'argent était venue donner, aux classes moyennes, une prépondérance dangereuse dans les affaires de l'État.
Lorsque la fonction de publicain, d'abord méprisée, devint non seulement lucrative, mais encore estimée, lorsque ces fermiers eurent entre leurs mains tous les pouvoirs et le monopole des revenus publics, la dégénérescence intérieure amena la chute de la république.
Les compagnies financières avaient envahi tous les pays conquis ; il y avait des compagnies pour la Sicile, l'Asie, la Grèce, la Macédoine, l'Afrique, la Bithynie, la Cilicie, la Syrie, la Judée, l'Espagne, la Gaule ; elles spéculaient sur tout : sur les constructions, sur les mines, sur les transports et les fournitures des armées, sur les douanes, etc. Chaque compagnie avait à Rome un inagister^ auquel on confiait la direction des affaires. Indépendantes les unes des autres, elles formaient pourtant une classe compacte, un État dans l'Etat. L'ordre des chevaliers fut absorbé peu à peu par les publicains, dans la classe desquels se concentrèrent tous les droits, tous les privilèges, tous les abus d'une bourgeoisie financière arrivée à la toute-puissance. Grâce à cette union et aux immenses richesses accumulées, les publicains devinrent maîtres du Sénat, de la justice, en même temps que des finances de l'État et des suffrages du peuple.
Par le fait de cette organisation financière, des domaines s'étaient formés dont l'étendue était telle que leui*s propriétaires n'auraient pas pu les parcourir à cheval. Tout Vager
piihliciis de certaines provinces appartenait, à un moment donné, à quelques lamilles de lAiVique romaine, qui comprenait une grande partie de l'Afrique septentrionale, était la propriété de six personnes seulement que Néron eut plus tard la pensée de taire mettre à mort.
Lorsque la plupart des privilèges de classe en vigueur à lépoque héroïque eurent été aljolis, lorsque le titre de citoyen romain fut devenu accessible à tous, Tcmpire se divisa en deux classes très distinctes : les honestiores ou les riches, et les tcmiiores ou les pauvres, et l'égalité politique, ou tout au moins l'abolition des grands privilèges politiques, devint illusoire et sans eflet, à cause des grandes inégalités économiques. La loi pénale sanctionnait, d'ailleurs, ces profondes différences et réduisait presque à rien le privilège de la nationalité romaine.
Les abus résultant du capital amassé, le système de propriété foncière, les privilèges accordés aux banquiers et aux publicains, l'oppression de la classe pauvre, prédisposaient Rome plus que tout autre pays de l'antiquité à accepter les théories du socialisme moderne ; cependant il est très difficile de trouver dans les longues luttes sociales de Rome des traces d'un véritable socialisme.
Les lois agraires de Spurius Cassius, de Licinius Stolon, de Flaminius, de Tibérius Gracchus, ne furent nullement, comme on l'a dit, des lois communistes. Nulle part au monde le respect de la propriété ne fut plus grand qu'à Rome. L'œuvre des Gracques elle-même fut inféconde et nuisible puisqu'elle conduisit à un résultat complètement dilî'érent de celui que, dans leur grandeur d'Ame, ils avaient rêvé. La loi agraire multiplia les germes de discorde et jeta le trouble dans le monde romain ; elle inaugura, avec la loi frunientaria^ la plus détestable et la plus fatale des institu-
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tions, totalement opposée à son but; ces deux lois assurèrent le triomphe des publicains, de l'aristocratie de l'argent, et garantirent pour longtemps l'impunité à leurs plus épouvantables exactions.
La chute de Rome est due encore bien plus à la détestable et immorale répartition des richesses qu'à l'invasion des barbares et à la dissolvante pénétration du christianisme ; pourtant, si ces énormes inégalités économiques furent précisément la cause des longues luttes intestines dont elle eut à soufïrir, il n'y eut jamais, quoi qu'on en ait dit, de vraie agitation socialiste, et aucune théorie socialiste proprement dite n'y fut acceptée ou accueillie .
Dans leurs nombreuses révoltes contre la tyrannie des capitalistes et des publicains, les travailleurs n'appelèrent à leur aide ni la science ni la religion.
Le principe fondamental du socialisme moderne, qui reconnaît à tous les hommes, et uniquement à ce titre, un droit absolu et égal au pouvoir politique et à la jouissance des droits sociaux, l'obligation de la part de l'Etat de garantir la capacité économique du travaillevir, qui est la base de presque toutes les écoles socialistes ', ne pouvaient être reconnus par la science et la philosophie anciennes.
L'histoire de l'humanité n'est pas, comme veulent le prétendre tant d'historiens, l'histoire de son airranchissement, mais l'histoire de son éducation. Vouloir voir l'humanité en lutte perpétuelle avec une puissance supérieure et inconnue qui cherche à la retenir dans l'état de barbarie est une erreur que la science positive ne devrait point partager. Il n'existe pas d'institution, si inique et contraire à nos sentiments qu'on la conçoive, qui ne trouve sa justification dans les besoins du
I. Leroy-Beaulieu. Le CoUcclivisinc fParis, Guillaumiii, i884). p. 6.
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peuple qui l'a reconnue et adoptée. Les partisans à tout prix de Tabolition de resclavagc dans tous les pays s'illusionnent. Croit-on que si l'esclavage n'avait pas été nécessaire, il aurait pu durer si longtemps ? Croit-on que les millions d'esclaves et de travailleurs en état de servitude se seraient plies à leur sort si leur asservissement n'avait pas été une nécessité économique et sociale qui les liait, malgré eux, à la condition servile ? La morale ancienne devait reconnaître dans l'esclavage une institution naturelle, puisque l'abolition de l'esclavage à certaines époques aurait amené le démembrement social. L'esclavage s'est adouci et a disparu peu à peu, moins sous l'influence des idées répandues par le christianisme que parce qu'il était devenu plus nuisible qu'avantageux.
Comment admettra-t-on que le socialisme réel ait existé en Grèce età Rome, lorsque l'on sait que les plus illustres philosophes tenaient l'inégalité civile comme un l'ait naturel, que la religion sanctionnait ces inégalités, que le peuple, quoique pauvre, formait une vraie aristocratie vis-à-vis des esclaves qui étaient le plus grand nombre et qui, traités comme les bètes, Unissaient par croire eux-mêmes qu'ils ne valaient pas mieux ?
L'éducation militaire faisait naître chez le Romain une fierté excessive et le poussait souvent à une cruauté également exagérée envers les faibles, aussi à Rome, plus que partout ailleurs, l'esclave ressentait son avilissement.
L'antiquité n'avait à l'égard de l'esclavage aucun des doutes, aucune des idées que nous voulons lui attribuer. Elle n'était, en somme, ni froidement cruelle, ni cyniquement égoïste. Les Romains, les Grecs, les Orientaux, ne savaient pas que l'esclavage est contraire à toutes les lois naturelles, et ils ne le pratiquaient pas par calcul. L"anti(iuité le considérait comme une institution humaine, naturellement nécessaire.
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L'esclave lui-même ne croyait point qu'on lui imposât quelque chose par la violence, et que l'esclavage fût contraire à la morale et audi'oit. Lorsque les esclaves se sentaient forts par le nombre, dans les mines, les plantations, là où l'on faisait de grands travaux édilitaires, ils se mettaient en révolte. Mais dans les très nombreuses révoltes d'esclaves que vit l'antiquité nous ne troiivons jamais un principe de légalité ou de droit qui serve de ralliement.
Les philosophes les plus humains, les citoyens les plus intègres, ne soupçonnaient même pas que la pratique de l'esclavage fût incompatible avec un certain degré de sentimen moral.
L'honnête Gaton pratiquait non seulement l'usure avec beaucoup d'habileté, mais il considérait les esclaves comme bien inférieurs aux animaux, et il les nourrissait avec des aliments malsains et répugnants.
Le bon Sénèque lui-même, qui disait que les serfs sont des amis d'un rang inférieur, servi siint imo humiles amici, et qui ajoutait avec tristesse, en parlant des esclaves : « Que d'animaux affamés dont il faut apaiser la voracité ! Que de dépenses pour les vêtir! Quelles préoccupations pour surveiller tant de mains rapaces ! Quelle satisfaction de se faire servir par des personnes qui gémissent et nous détestent ! » Sénèque ne pouvait admettre qu'une société pût subsister sans l'esclavage.
L'esclavage, d'ailleurs, rendait les luttes sociales de l'antiquité moins intenses que celles de nos jours. Auprès de la foule des esclaves, les plébéiens libres formaient une aristocratie privilégiée. En outre, les perturbations de l'ordre social n'arrêtaient pas l'essor de la production, tandis qu'aujourd'hui il suffit que cent mille ouvriers suspendent le travail et se mettent en grève, pour que tout le pays s'en ressente
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Ainsi il n'y a pas de rébellion moderne, pas de conflit dont l'éconoinic nationale et le commerce international ne subissent les conséquences fatales.
En Grèce cl à Rome, au contraire, tandis ([ue riches et pauvres luttaient à l'envi, la production de la richesse ne s'arrêtait point, car lors même que le sang roujçissait les rues des villes, les esclaves des deux partis continuaient leur travail incessant, et dans les usines comme dans les champs la production ressentait peu ou point les eftets de la lutte politique.
La base sociale des démocraties anciennes, qui n'était autre que Téconomie fondée sur l'esclavage, et la lenteur des échanges commerciaux, s'opposèrent dans l'antiquité au développement d'une doctrine socialiste proprement dite.
Il existe, du reste, dans l'histoire de la Grèce comme dans celle de Rome, une tache que ni la lumière intellectuelle de la première ni la gloire militaire de la seconde ne peuvent effacer : le mépris des humbles. Le simple ouvrier, le travailleur, le paysan, aussi bien en Grèce qu'à Rome, ne furent pas seulement privés de l'appui des liommes éclairés : ceux-ci, les savants, les philosophes, les traitèrent avec mépris. Les philosophes de la Grèce, dit un historien illustre du christianisme, tout en rêvant l'immortalité de l'àme, furent pleins de tolérance pour les iniquités de ce bas monde '.
I. Renan. IJistoirc du PrapU- d'Iaracl, 8'- édit., t. I, p. ii de rintroduction.