‹ Le socialisme catholiqueChapitre 18 sur 140 · I. Renan. Histoire du Peuple d'Israël, Préface, p. m · texte numérisé non relu

I. Renan. Histoire du Peuple d'Israël, Préface, p. m

être inconsciemiucnt, les instruments de la réaction populaire contre le rapide et danj^ercux cumul des richesses en Judée. L'évolution de la propriété, dans le sens individualiste, y avait été si soudaine et si rapide, les traditions de la vie patriarcale des premiers habitants étaient si vivantes, que le peuple ne savait se résoudre à accepter une répartition de la propriété qu'il considérait non seulement comme injuste, mais encore comme contraire à la religion et aux prophètes.

« Le code de Javeh, dit justement Renan, a été une des premières et des plus audacieuses tentatives faites pour défendre les faibles, car il renferme un véritable programme de socialisme théocratique à base de solidarité, et absolument contraire à l'individualisme. »

L'homme juste, selon les prophètes, doit non seulement protéger les faibles, ne molester personne, mais s'abstenir de prêter à intérêt, vêtir et nourrir les pauvres, etc. L'idée de la justice est si profondément enracinée chez le peuple, qu'elle apparaît quelquefois supérieure à Dieu lui-même. EliphasTémanite se demande justement: « Dieu peut-il détruire la justice ? peut-il renverser l'équité ? »

L'homme, d'après la doctrine hébraïque, est né pour le travail, comme l'oiseau pour le vol. Mais le travail, précisément pour cela, doit être rétribué justement: tout travail mérite un salaire, de même que tout service mérite une récompense. C'est pour cela que celui qui paie malle travaillexir, celui qui enlève à un homme le pain qu'il a gagné à la sueur de son front, est comme l'homme qui assassine son prochain.

La propriété ne constitue pas un droit absolu: la dîme, l'aumône obligatoire, l'organisation des secours mutuels, sont autant d'obligations imposées au propriétaire comme autant de devoirs sociaux. La Bible parle d'un grand nombre

d'hommes justes qui jouirent en paix d'une aisance abondante ; au surplus, Abraham était riche ; Job, Salomon, l'étaient également. Néanmoins, la richesse, selon les prophètes et la philosophie hébraïque, est, presque toujours, une présomption d'iniquité.

Jésus, né dans un pareil milieu, n'aurait pas pu s'opposer au courant d'idées qui dominait déjà depuis longtemps dans Israël, de sorte que, sans tenir à aucun système économique, conseillant même le mépris des richesses, il partagea les doctrines sociales des prophètes .

L'Evangile n'est pas un bill of rights, car la mission de Jésus n'eut rien de politique; ce n'est pas non plus, comme le Coran, un code de théologie. On n'y trouve que le récit fragmentaire de la vie et des enseignements du Maître sublime. Dans tous les actes de sa vie, dans toute sa doctrine, Jésus a été un parfait idéaliste, et ses disciples conquirent le monde parce qu'ils surent y renoncer.

Les rapports entre Jésus et les Esséniens sont très incertains, mais il y a des similitudes essentielles et profondes entre la doctrine essénienne et la chrétienne. L'avarice était, pour Jésus, le péché capital, et par avarice il entendait seulement l'attachement à la propriété. La pauvreté était, pour lui, la condition indispensable pour entrer dans le royaume de Dieu. La parabole de Lazare est devenue la parabole du mauvais riche lorsque la société chrétienne a senti le besoin de légitimer la richesse, mais ce n'est que la parabole du riche. « Or, il y avait un homme riche qui était vêtu de pourpre et de lin, et qui faisait tous les jours de magnifiques repas. Il y avait aussi un pauvre nommé Lazare, couché à sa porte et tout couvert d'ulcères, lequel eût bien voulu se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche, mais personne ne lui en donnait. Or, il advint que le mendiant mourut

et fut porté par les anj;es au Ciel; et le riche mourut aussi, et il l'ut enseveli. Kt, étant dans les tourments de l'Enler, il leva les yeux et vit Lazare dans le sein d'Abraham. Et il se mit à ci'ier : « Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie Lazare afin qu'il trempe son doigt dans l'eau et (ju'il me rafraîchisse la langue, car je suis tourmenté par cette flamme ». Mais Abraham dit : « Mon fils, souviens-toi que tu as reçu les biens pendant ta vie, et que Lazare a re^u les maux ; maintenant il est consolé et tu es tourmenté* ». Or, le riche est en Enfer uniquement parce qu'il est riche, parce qu'il se vèt de pourpre et de lin, parce qu'il jouit lai'gement. Et dans une autre occasion, à un jeune homme riche qui lui avait demandé le moyen d'obtenir la vie éternelle, Jésus répond : « Vends tout ce que tu as et distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le Ciel; puis viens et suis-moi ». Mais lui, ayant entendu ces choses, en fut très attristé, car il était fort riche. Et Jésus, le voyant affligé, dit : « Oh ! qu'il sera malaisé à ceux qui ont des richesses, d'entrer dans le royaume de Dieu ! Car il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à un riche, d'entrer dans le royaume des Cieux ». Et Jésus, à tous les pas, dans toutes les circonstances, répète la pensée contenue dans les paroles du sermon de la montagne : « Malheur à vous, riches, car vous avez votre consolation - ». Jésus ne veut point conquérir la richesse, il veut l'anéantir. Souvent, il exprime des théories économiques singulières. Ainsi, dans son idéalisme parfait, Jésus, dans la parabole de l'économe infidèle, loue un intendant qui se fait des amis parmi les pauvres en volant son maître, et qui espère ainsi d'être introduit par les pauvres dans le royaume des Cieux. La richesse est donc contraire à la vie

1. Saint Luc. t. \\"I, pp. ii,»-'5i: Saint .Marc. I.X. pji. i;-it.

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