‹ Le socialisme catholiqueChapitre 24 sur 140 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE CATUOLlClS.Mi: 1;T m: l'UOTKSTANllS.Nri: DANS LA orKSTlON

SUClALi:

L'assistance aux pauvres v dchiluin Irgalc » et les enseignements de l'Kglise. — Le socialisme eatliolique contemporain et ses origines naturelles. — L'individualisme économique dans la doctrine de Luther et de .Mclaticliton contraires au socialisme. — Luther et les paysans, insurgés contre les abus de la grande propriété. — L'œuvre sociale de Luther. — L'œuvre de TKglise au moyen âge. — Le protestantisme imposé et le paupérisme accru. — Influence des doctrines sociales du christianisme sur les premiers auteurs socialistes de notre siècle. — L'idéal du droit selon le christianisme. —Socialisme catholique et socialisme évangélique. — Raisons de l'importance supérieure du socialisme catholique. — Le clergé catholique et l'agitation socialiste. — Les pasteurs protestants et l'indiA'idualisme économique. — Historique abrégé du socialisme évangélique. — Le socialisme évangélique en Angleterre. — L'extréme-gauclie du socialisme évangélique anglican. — Les disciples de Henry George Stewarl. — 1). Ilealam. — La « Guilde » de Saint-Mathieu. — Les théories du Rév. K. Symes. — Le socialisme évangélique aux Etats-L'nis. — Les disciples de George en Amérique. — Le mouvement socialiste évangélique en Suisse et en France. — Le congrès de Lyon. — G. Gide. — L'école de la solidarité. — Les socialistes évangéliques en Allemagne. — Leur activité. — A. Stocker. — R. Todt. — L'antisémitisme et le socialisme. — La souveraineté démocratique. — La tradition de Frédéric IL — L'antiparlementarisme démocratique. — L'accord entre socialistes évangéliques et socialistes catholiques. — Impossibilité d'une action commune. — Importance supérieure du socialisme catholique. — Uifficulté d'une entente entre les confessions protestantes, sur le terrain de la cpiestion sociale. — L'Kglise catholique et la question sociale.

Cependant, lorsque l'Eglise dut, contrainte par les nécessités sociales, détendre contre le radicalisme évangélique des ordres mineurs, le système de la propriété individuelle, elle n'en considéra pas moins l'assistance envers les pauvres comme un debituni légale. Les secours aux pauvres donnés par l'Eglise, fait remarquer Roscher, ne doivent pas être con-

sidérés comme œuvre de spontanéité pure. Saint Thomas d'Aquin l'appelle dehitiim légale ; on obligeait les riches à donner aux pauvres, seulement lobligation n'était pas une fonction politique, elle n'était que religieuse. Bossuet, entouré des splendeurs de la cour de Louis XIV, a dit avec justesse dans son magnifique style, que l'Église, dans sa constitution primitive, n'a été fondée que pour les pauvres, et ceux-ci sont les vrais citoyens de cette cité heureuse que l'Ecriture a appelée la Cité de Dieu.

Si l'on considère les maximes de l'Evangile, les origines de la religion chrétienne, les tendances socialistes des premiers Pères de l'Eglise et les traditions du droit canon, il ne paraîtra pas surprenant que, de nos jours, le socialisme compte de nombreux adhérents parmi le clergé et les écrivains catholiques.

La réforme de Luther fut, au contraire, une réforme religieuse au profit des classes riches de l'Allemagne. Luther, ce pontife bourgeois, a été non seulement l'antipode des théories communistes des Pères de l'Église, qui considéraient la propriété comme un mal devenu nécessaire à la suite de la chute de l'homme par le péché, mais il a soutenu des maximes très restrictives sur la propriété.

Au commencement du xvi'' siècle, la bourgeoisie capitaliste était déjà très puissante en Allemagne. Cependant, le pouvoir politique, exercé personnellement par les Princes- Électeurs, tenait à l'écart du gouvernement la petite noblesse et la bourgeoisie riche, qui se résignaient de mauvaise grâce à n'avoir dans les assemblées des Pltats qu'une représentation purement nominale. Dans cette lutte entre l'aristocratie féodale d'une part, et la bourgeoisie capitaliste jointe à la petite noblesse de l'autre, les grands seigneurs s'efforcèrent par tous les moyens d'écraser les riches industriels.

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Ainsi, par ^'xeiiiple, en i522, le coniiiierce lut lourdement imposé, et il l'ut lait délense de constituer des associations commerciales à un capital supérieur à 5o,ooo florins.

Franz de Sickingen, dont la figure a été popularisée par Ferdinand Lassalle dans un drame fameux, fut le héros de la petite nol)lesse; d'autre part, la bourgeoisie capitaliste, par ses réclamations à Charles V, parvint à obtenir la révocation des lois qui opposaient une barrière infranchissable à l'expansion du capital.

Cependant les populations rurales, réduites à la misère et opprimées depuis des siècles, s'insurgèrent contre leurs spoliateurs, elles incendièrent les châteaux des seigneurs et firent serment de ne plus laisser sur terre que les cabanes du pauvre. La bourgeoisie capitaliste parut d'abord faire cause commune avec le peuple ; à Strasbourg, à Nuremberg, à Ulra, les paysans reçurent des encouragements, des secours, des provisions ; mais bientôt, eflrayée de l'extension prise par lémcute, elle se joignit à la noblesse pour réprimer cette insurrection rurale. Luther, qui était alors à l'apogée de sa puissance, blâma ce mouvement, au nom de la religion, et proclama la servitude du peuple comme sainte et légitime. « Vous voulez, écrivait Luther aux paysans, airranchir vos personnes et vos biens ; vous convoitez le pouvoir et les fruits de la terre. Vous ne voulez supporter aucun tort. L'Evangile, au contraire, ne fait aucun cas de ces choses, et il place avant tout la vie extérieure dans la soufîrance, l'injustice, la croix, la patience et le mépris de l'existence. Souffrir ! Souffrir ! La Croix ! La Croix ! Voilà ce qu'enseigne Jésus-Christ ' ! » De tels enseignements, donnés au nom même de la foi, au peuple affamé qui se soulevait contre l'oppres-

I. TVap]>ortt' par Janpt : Hisinirr dr In Science politique, t. XI. p. G.

sion et ravidité d'une aristocratie dominatrice, ne devaientils pas influer fatalement sur les destinées de la masse des paysans, dont les souffrances se trouvaient ainsi légitimées par la religion qui devait venir à leur secours ?

Luther ne trouvait point injustes les prétentions des paysans, qu'il considérait comme « non contraires au droit naturel et à l'équité ». Mais, apôtre inconscient des intérêts bourgeois, il ajoutait aussitôt: « Personne n'est juge en sa propre cause, et les torts de l'autorité n'excusent pas la révolte. Tout homme n'est pas appelé à punir les coupables. Et ici. l'autorité de l'Écriture vient à l'appui. Que chaque âme soit soumise aux puissances supérieures. Quiconque tire l'épée, périra par l'épée ».

Luther, ennemi de toute revendication économique de la part des travailleurs, s'eflbrça de déprimer l'élément ecclésiastique au profit de l'élément laïque bourgeois. Les biens ecclésiastiques furent sécularisés, les couvents fermés, l'immense patrimoine que possédait l'Église lui fut soustrait ; en somme, dit un écrivain libéral « la source d'où s'épandait l'aumône sur les malheureux fut tarie, et l'assistance aux pauvres cessa entièrement de faire partie des attributions de l'Église * ».

Les idées de Mélanchton, au point de vue économique, ne sont certes pas moins restrictives que celles de Lutlier, il s'élève même plus violemment que celui-ci contre les théories communistes des anabaptistes. Dans l'opinion de Mélanchton, la propriété est de droit divin et ne peut être modifiée Jure imperatoris , comme l'avait dit Saint Augustin. Nier la propriété individuelle, ou. la limiter, serait aller contre la morale et l'enseignement de Jésus-Christ et des Apôtres, car la pro-

I. Mazzola. L'Assiciirnzionc dcgU Opérai nclla Hcicma e nclln Lcgisinziunc gerinanicii Rome, Bottai, p. 33.

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priété privée, quels que soient ses abus, non seulement n'est pas contraire aux lois de la nature, mais ne l'est pas non plus aux préceptes de l'Evangile.

Luther était même d'opinion que l'Eglise ne devait point se préoccuper de la question du paupérisme, et que le devoir de I^ourvoir aux besoins des pauvres, de venir à leur secours par de sages mesures économiques, incombait à l'Etat. A ce titre, il lut, jusqu'à un certain point, plutôt d'intention que par les résultats, le vrai précurseur du socialisme d'Etat.

En 1020, à cause de la grave misère qui alUigeait T Allemagne, Luther recommanda à toutes les villes de contribuer à l'entretien de leurs pauvres, fût-ce avec l'aide des villes voisines, et de ne tolérer aucun mendiant étranger. En i5i23, il dicta les règles pour l'organisation dela« caisse commune de Leissnig », en posant les principes suivants : l'assistance publique est de la compétence de la communauté laïque, avec laquelle l'Eglise n'a rien à faire ; il n'est permis à personne de mendier : les pauvres aptes à travailler doivent être astreints à l'ouvrage ; les impotents doivent être secourus ; les ouvriers qui ne peuvent continuer à exercer leur métier par manque de moyens, doivent être aidés au moyen de prêts ; si enfin, le capital de la caisse venait à s'épuiser ou devenait insullisant, les associés devraient recueillir entre eux la sonniie nécessaire. Cette organisation fut adoptée pendant longtemps par toute l'Allemagne luthérienne, mais, en dépit des ordi'es les plus sévères de l'autorité, et malgré les efforts des communes et des particuliers, elle donna toujom's des résultats relativement bornés.

Cette diversité dans les tendances de l'Eglise catholique et de la Réforme de Luther par rapport à la question du paupérisme, est allée en s'accentuant progressivement. Ainsi, de nos jours, tandis que, comme on le verra par la suite, les

socialistes catholiques veulent que l'Eglise s'impose comme arbitre absolue dans cette lutte colossale entre le capital et le travail, les Eglises évangéliques, au contraire, sont encore imbues des principes de l'individualisme.

De quelque façon qu'on l'envisage, le socialisme n'est que la doctrine opposée à l'individualisme. Or, le protestantisme est d'origine trop individualiste pour pouvoir embrasser avec foi le programme socialiste.

L'Eglise catholique, lors même quelle a possédé des domaines immenses, n'a jamais considéré le droit de propriété comme un droit absolu; elle s'est toujours crue obligée à l'entretien des pauvres, et tenue à pratiquer l'assistance publique.

Ainsi, au vu» siècle, le clergé possédait déjà en France un tiers de tout le territoire ; au ix^ siècle, c'était la moitié du sol de l'Italie qui appartenait à l'Eglise ; la même chosç arrivait en Angleterre et en Allemagne au xii<= siècle, et à ces époques le sort des pauvres était meilleur que par la suite lorsque l'Église perdit ses biens.

Tandis que le pouvoir civil, après avoir dépouillé l'Eglise d'une grande partie de ses biens, faisait peser sa main de fer sur les foules afi'ainées, et que les barons opprimaient leurs vassaux, les propriétaires des fiefs ecclésiastiques, qui n'avaient ni filles à marier, ni cour ouverte à tenir, se montraient tolérants envers les pauvres agriculteurs. Et pendant que les infortunés vassaux des barons étaient en butte à de continuelles vexations et traînaient misérablement leur vie au service du seigneur, les serviteurs des fiefs ecclésiastiques étaient traités avec amour et avec bienveillance.

Ainsi, dans le royaume de Naples, alors que les barons angevins, devenus puissants et orgueilleux, aggravaient par toute sorte d'abus de pouvoir le sort de leurs vassaux, l'ab^

baye la plus importante de tout le Midi, l'abbaye de Gava, renonçait au service personnel et à la main-d'œuvre des artisans, tout en continuant à payer les salaires correspondants. « Les habitants de la Gava, dit un historien libéral, jouissaient, à l'ombre du monastère de la Très-Sainte-Trinitc, de l'exemption des droits fiscaux, et d'avantages commerciaux : ils avaient presque un port l'rane à Vielri, ils cultivaient des terres fertiles sans impôts, sans taxes ni surtaxes (abolies dès l'an iS-Ji par l'abbé Philippe), sans vexations de la part des seigneurs, dans une condition presque e.x leg'e, car, n'étant pas sujets du roi comme ceux des villes domaniales, ni vassaux des seigneurs, ils prospéraient chaque jour, jusqu'à ce que, parvenus à la situation la plus florissante, leur commerce et leurs richesses finirent par être un sujet denvie pour les Napolitains eux-mêmes'. »

L'appauvrissement de l'Église par l'aristocratie féodale et par la bourgeoisie capitaliste, fut un grand malheur pour le peuple, et, dans les pays où cette transformation s'opéra lentement, les résultats furent moins désastreux que dans ceux, comme l'Angleterre, par exemple, où elle eut lieu en peu de temps.

Dans la plupart des cas, la répartition des dîmes ecclésiastiques avait lieu de telle sorte qu'un tiers était destiné aux pauvres, les deux autres tiers aux dépenses du culte et à l'entretien du clergé. Donc, en d'autres termes, les évêques consacraient plus de la moitié des revenus de leurs diocèses à des dépenses étrangères au culte.

A une époque où les différences de classes étaient énormes et impossibles à combler, l'Eglise catholique toute seule ouvrait les bras à tous et réalisait ce fait, que des fils

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