I. Ketteler, op. cil., p
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consi'quent, sans violer pour cela le droit de propriété, taxer les paroisses et les propriétaires en faveur des indigents ; il ne saurait dépasser cette limite sans commettre une spoliation ; il peut, en somme, imposer la population pour sauver les ouvriers de la misère, mais il ne peut le faire pour améliorer leur condition normale.
Ce que lÉtat ne peut pas faire, l'Eglise le peut. Enfermée dans le cercle étroit de la légalité, que le magistrat et le percepteur des contributions ont le devoir de faire observer, à quoi se réduit l'activité humaine ? Au-dessus de la justice de ce monde il y a la justice divine, et sous Tempire de cette dernière, riiomme, jugeant d'après sa conscience, accomplit les œuvres de bienfaisance qu'il considère comme un devoir sacré. Aujourd'hui, grâce à ralfaiblissement de la conscience religieuse, il a fallu inventer un système compliqué d'impôts et de violence, qui ruine presque tous les Etats et qui ne laisse aucune place au libre arbitre et à l'opinion individuelle.
Les associations productives voulues par Lassalle sont certainement le moyen le plus efficace, le plus sûr, le plus juste pour rendi'c moins difiicilc, moins pénible, la situation de l'ouvrier. Cependant, il est inutile d'espérer, avec Huber, que le capital de ces associations puisse être réuni par les ouvriers. Ceux-ci, sous la terrible loi du salaire, ne gagnent que ce qui leur est strictement nécessaire pour vivre au jour le jour. Les économies des ouvriers sont si petites et si insuffisantes que, vu d'ailleurs l'étendue d\i mal, elles ne permettraient de fonder que des associations sans importance. Recourir à l'intervention de l'Etat, signifie que l'on n'a pas confiance dans l'initiative individuelle. Les associations coopératives de production doivent être patronnées par l'Église et créées par voie de contributions volontaires, en faisant appel à ces sentiments de devoir clu'élicn qui n'ont jamais fait défaut. L'Eglise
a VU jadis la noblesse, aminée d'une ardeur religieuse, fonder des monastères. Pourquoi ne verrait-elle pas naître actuellement des associations productives par contribution des fidèles?
« Puisse Dieu dans sa bonté, s'écriait le grand évêque, susciter bientôt des hommes qui porteront cette idée féconde des associations productives sur le terrain du christianisme, et l'y faire prospérer pour le bonheur des classes ouvrières! »
Mgr de Ketteler emploie constamment dans son livre les mêmes pensées, souvent les mêmes phrases, et jusqu'aux mêmes mots que Lassalle dont il accepte la critique destructive de notre système industriel. Dans ses projets de reconstruction, il est aussi assez souvent d'accord avec le réformateur Israélite, et ne voit pas d'autre moyen de venir en aide aux classes ouvrières, que d'adopter les associations productives. Gomme Lassalle, il ridiculise le « self help» de Schultze- Delitz, mais tandis que Lassalle demande à l'État cent millions de thalers pour réformer Tordre de choses actuel, l'évêque de Mayence espère dans le produit de la charité chrétienne.
La fin de l'agitation produite par les œuvres et la propagande de Lassalle, n'amena aucun ralentissement dans le désir qu'avait Ketteler de coopérer efficacement à l'amélioration du sort des classes ouvrières. Le u5 juillet i8G9, dans la plaine de Liebefrauen, parlant aux ouvriers réunis, Mgr de Ketteler disait : « L'impiété du capital qui exploite le travailleur comme force productrice, ni plus ni moins que s'il s'agissait d'une machine et jusqu'à sa destruction, doit être à son tour détruite . C'est un crime commis contre la classe ouvrière, une œuvre de dégradation. Et il blâmait, avec une énergie appelant Lassalle, les abus du capital dans notre système industriel.
Cependant, si les années et la perte de ses illusions ne par-
vinrent jamais à éteindre en lui son amour intense du peuple et sa foi dans un avenir moins bourgeois et moins injuste, les espérances qu'il avait coni,-ues en lyii'î. lorsqu'il publiait son Arbciterfragc ii/id </<is (J/iri.s(eint/iiiiii, allèrent en s'alTaiblissant graduellement.
Ketteler avait reconnu, en 1804, (pie les associations productives étaient, dans l'état de notre société, le seul moyen de relever la condition de l'ouvrier. Gomme Lassalle, il ne croyait ni aux illusions de Schultze-Delitz ni à l'efficacité du « self help »; mais lagitateur Israélite voulait que les sociétés coopératives naquissent au moyen d'un subside énorme de l'Etat, tandis que Mgr de Ketteler avait espéré que la somme nécessaire pourrait être fournie par la charité chrétienne des fidèles.
Or, cette confiance dans la générosité des âmes pieuses, cet optimisme catholique, durent s'afiaiblir et disparaître peu à peu, sous le poids des désillusions de chaque jour. Bien qu'il ait continué à écrire et à s'occuper de la question ouvrière, il ne revint jamais sur son projet primitif. Et lorsque plus tard un véritable parti catholique socialiste fut formé, et que ce parti eut recours à l'intervention de l'Etat, dont l'action énergique et l'appui financier étaient regardés comme le seul moyen de salut, il ne s'y opposa pas et en prit même la direction. Il dut peut-être se convaincre tardivement que, dans les questions ouvrières, rien n'est dangereux comme les espérances exagérées dans l'initiative individuelle d'une classe naturellement conservatrice par besoin naturel de défendre ses intérêts, voire môme ses privilèges.