‹ Le socialisme catholiqueChapitre 36 sur 140 · LES SOCIALISTES CATHOLIQUES ALLEMANDS ET LEURS DOCTRINES ÉCONOMIQUES · texte numérisé non relu

LES SOCIALISTES CATHOLIQUES ALLEMANDS ET LEURS DOCTRINES ÉCONOMIQUES

Le succès de Mgr Ketteler. — Mgr Ketteler et Lassalle. — La réunion de Crefeld. — Le Congrès deFulde. — « Die Christlich sociale Blàtter. » — Les évèques et le rôle social de TÉglise. — Le programme des évèques allemands.

— Le socialisme catholique et ultramontain. — Christophe Moulang. — Le credo économique des ultramontains allemands. — Les catholiques et le « selfhelp ». — Les sociétés coopératives de production, subventionnées par l'Etat. — Les catholiques et le « Manchesterthum ». — Le groupe du « Christlich sociale Blâtter». — L'abbé Hitze et la quintessence de la question sociale.

— Les devoirs de l'Eglise d'après Hitze. — Les effets des machines. — Les corporations obligatoires. — Projets de réorganisation sociale de Hitze.

— Le parti des « Jiinftler ». — Propositions de Hitze et de Haberland. — Les conclusions de Hitze Hertling — Les théories de Ratzinger. — Le comte Losewitz et l'organisation du travail. — Critique de la société actuelle. — L'économie de l'esclavage et l'économie moderne. — Le « self help » selon Losewitz. — Le droit romain et son influence pernicieuse. — Le clergé alsacien et la question sociale;» libertistes et interventionnistes ». — Wintereret ses théories. — Le congrès d'Amberg. — Les « Staat socialisten « et les socialistes catholiques. — Points de contact. — Le système coopératif et les catholiques. — Les catholiques et l'invasion des pouvoirs de l'État. — Les adversaires des corporations. — Mgr Kopp. — Le Centre catholique et sa politique sociale.

Les publications de Ketteler eurent et durent avoir nécessairement une vogue et une importance très grandes. C'était la première fois que l'on voyait un membre de la noblesse, à la tête d'un des principaux diocèses d'Allemagne, connu d'ailleurs pour ses opinions absolutistes et pour sa ferveur chrétienne, accepter le programme et les idées de Lassalle, et juger l'organisation économique moderne avec la même vigueur d'expressions, la même dui-eté, la même puissance de langage qu'un Israélite que les hommes de gouvernement, saui quelques exceptions, regardaient comme un dangereux révolu-

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tioimaire; cependant, avant que Mgr de Ketteler eût publié son fameux livre, une jçrande partie du clerj^é allemand partageait les opinions de Lassalle et le 'jugeait très lavorablement.

La comtesse Hatzfeld, ([ui se rendit chez Mgr de Ketteler, pour le prier d'intervenir en faveur de Lassalle, lorsque celui-ci cherchait, sans pouvoir y l'éussir, à épouser Hélène de Donniger, pour laquelle il fut tué en duel, reçut l'accueil le plus cordial do l'archevêque de Mayence et entendit l'illustre prélat parler de Lassalle avec synq^athie et admiration, connue d'un homme digne de la plus haute estime.

Et lorsque Lassalle, le héros de la démocratie, blessé mortellement pour une maîtresse infidèle, mourut comme un vulgaire personnage de roman, le clergé allemand voulut accueillir triomphalement sa dépouille. La comtesse Hatzfeld, dévouée à la mémoire de Lassalle, avait voulu exposer, dans une salle publique, le cadavre embaumé du célèbre agitateur. Le gouvernement défendit de donner suite à ce projet, parce qu'il redoutait une manifestation, et Lassalle fut enterré dans le cimetière Israélite de Breslau, avec cette simple épitaphe : « Ici repose la dépouille mortelle de Ferdinand Lassalle, penseur et agitateur ». Mais bien qu'il s'agît d'un matérialiste et d'un Israélite révolutionnaire, tué au surplus en duel, le clergé catholique, qui nourrissait des sentiments très favorables à l'égard de Lassalle et qui acceptait une grande partie de ses^ idées économiques, rendit à la dépouille du grand agitateur les honneurs funèbres que l'on ne rend qu'aux lidèles les plus illustres.

Les idées de Ketteler pénétrèrent rapidement dans presque tout le clergé catholique d'Allemagne. Le fait de voir un des prélats les plus éminents de la hiérarchie ecclésiastique, le plus éminent par l'élévation de ses vues et par son esprit d'in-

dépendance, soutenir au nom du christianisme des théories que les hommes de gouvernement considéraient comme subversives de Tordre social, devait naturellement produire une grande impression.

La première réunion des associations ultramontaines eut lieu à Grefeld, au mois de juin 1868. Trois associations seulement se firent représenter; les idées de Ketteller furent acceptées presque sans réserves, et l'on décida d'adopter pour organe du mouvement un journal que le recteur Schings publiait depuis peu à Aix-la-Chapelle : Die Christlich sociale Blâtter. Une seconde réunion fut décidée pour l'année suivante, et lorsque, le 9 septembre 1869, cette réunion eut lieu, l'on put constater combien l'agitation avait fait de chemin, attendu que le nombre des associations s'était considérablement accru, et qu'elles tombèrent d'accord sur le programme et la ligne de conduite à adopter. Il y eut, entre autres décisions importantes, la nomination d'une section permanente, chargée de provoquer la prompte formation des sociétés catholico-sociales ayant pour but le relèvement moral de l'ouvrier et l'amélioration de sa situation au point de vue économique. Cette section était composée du vicaire Gronheid de Munster, du professeur Schultze de Paderborn, et du baron de Schorlemer-Alst, l'illustre député catholique westphalien.

Pendant le même mois de la même année, un congrès d'évêques allemands, réuni à Fulde, s'occupait également de la question sociale. Les demandes discutées dans ce congrès furent les suivantes :

1° La question sociale intéresse-t-elle aussi l'Allemagne?

2° L'Eglise peut-elle et doit-elle intervenir?

3° Quels sont les remèdes ?

4" Comment l'Église peut-elle contribuer à l'application pratique de ces remèdes '^

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Les évoques, d'accord en cela avec les socialistes les plus avancés, reconnurent que la question sociale intéresse non seulement un Etat, mais, plus ou moins, tous les Etats de l'Europe. La liberté commerciale fait que les petits commerçants ne peuvent pas résister à la concurrence des jçrands. La société industrielle moderne est régie de la façon la plus brutale par la loi du trafic. Ces deux causes ont accumulé sur la tète de l'ouvrier toutes sortes de maux : le salaire d'abord est soumis à la loi inflexible de l'oflre et de la demande; le travailleur n'a aucim garantie; il n'a aucun espoir de se relever; il n'a aucun encouragement au progrès spirituel et moral. Le mal n'est nulle part circonscrit. En Allemagne, comme ailleurs, les mêmes causes produisent les mêmes eiTets. En somme, « l'ouvrier ne peine pas pour lui mais pour le capitaliste. Dans l'atmosphère matérialiste qui enveloppe le monde industriel moderne, il compte comme une marchandise, comme une machine vivante, et il commence lui-même à se considérer comme une simple machine ».

L'Église peut-elle demeurer indill'érente ? Non, elle « peut et doit voler au secours; tous ses intérêts l'y engagent. Elle manquerait, envers des millions d'àmes, à ce devoir que lui a imposé le Christ, si elle ignorait la question sociale et se bornait à vouloir conjurer le péril par l'exercice usuel de son ministère ».

Il faut venir en aide à la classe ouvrière :

1° En prenant les mesures propres à la mettre à l'abri du besoin et de a misère ;

2" En travaillant à extirper le vice ;

3° En poursuivant l'amélioration des conditions morales et intellectuelles de louvrier;

4° En organisant le travail et le salaire de telle façon que

l'état de l'ouvrier soit meilleur (systèmes de travail à la tâche, augmentation de salaire progressive en raison du nombre d'années de service, participation aux bénéfices);

5° Il faut aider l'ouvrier à pouvoir se contenter de son intérieur ;

6" Favoriser les habitudes d'économie ;

7° S'efïorcer de faire régner l'harmonie parmi le personnel des manufactures ;

8° Entretenir de bons rapports entre patrons et ouvriers ;

9° Faire alterner les travaux industriels avec des travaux d'économie rurale;

lo" Protéger les mœurs des jeunes ouvrières;

11° Rendre possible, aux ouvrières mères de famille, l'accomplissement de leurs devoirs;

12° Activer la législation en faveur des ouvriers, et, par conséquent : interdire le travail précoce des enfants ; limiter les heures de travail des adolescents, séparer les ouvriers des ouvrières dans les usines ; fermer les locaux de travail insalubres ; déterminer les heures de travail ; assurer le repos dominical; accorder des indemnités aux ouvriers devenus, sans qu'il y ait de leur faute, temporairement ou définitivement impropres au travail; accorder des garanties locales aux sociétés ouvrières ; faire contrôler énergiquement par l'État l'exécution des lois sociales.

L'Église ne peut et ne doit pas rester inerte. Elle doit, tout d'abord, stimuler le zèle du clergé en faveur de la classe ouvrière. Si les prêtres qui exercent leur ministère dans les centres industriels avaient la généreuse initiative et la noble persévérance du Père Kolping, combien plus grande serait la confiance des ouvriers dans l'appui de l'Eglise et son action sociale !

On était à la veille du « Kulturkampf », et le clergé, voyant

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la bourt^eoisie , généralement imbue des idées libérales, s'éloigner de lui, sentit plus vivement le besoin de conquérir l'attachement du peuple. Au fond, selon M-r de Ketteler et SCS partisans, l'ouvrier est devenu une marchandise (« die Arbeil ist cinc Wriarr »), par la l'aute précisément des idées libérales de l'école anglaise, de l'odieux « Manchesterthum ». Ne sont-ee pas les « manchesteriens » ([ui considèrent le travail, cet élément de civilisation, comme une simple force naturelle ? Ne sont-ee pas eux qui considèrent les lois réglant la production et la répartition des i-ichesses comme des lois natm*elles et conséquemment immuables? qui, à laide de ces préjugés libéraux, empêchent toute intervention en faveur de l'ouvrier? Ne sont-ce pas eux qui s'obstinent, au mépris de toute justice, contre toute équité, à considérer encore aujourd'hui le travail comme une denrée quelconque dont le prix est fixé par la discussion des deux parties ?

La propriété, telle que l'entendent les Chri.stlich sociale Blâtter, n'est point dépendante du travail comme le veulent ceux de l'école de Manchester, c'est un principe (Moment) ([ui n'est subordonné en rien au travail, ni à son origine, ni à son importance. Il faut donc rétablir les corporations, fixer le salaire par des lois, réglementer l'industrie, créer une magistrature spéciale pour appliquer le droit ouMÙjer (Aibeitftrecht).

if. Il est facile de comprendre, dit M. de Laveleye, le succès que devaient obtenir de semblables doctrines chez cette partie de la classe laborieuse qui n'avait point encore été complètement conquise par le mouvement antireligieux et athée, prêché par les agitateurs de la démocratie. C'étaient simplement les idées de Marx et de Lassalle, recouvertes d'un léger vernis catholique et rattachées, par quelque citation, aux enseignements des Pères de l'Kglise. Les ultramon-

tains, déguisés en socialistes, ou sincèrement devenus tels, en attaquant le libéralisme, l'économie politique et l'industrie, obtinrent l'adhésion de deux classes nombreuses que les socialistes-démocrates n'avaient point pu obtenir. D'une part, les propriétaires ruraux et surtout la petite noblesse campagnarde, les gentilshommes-fermiers, qui, ne participant en rien à l'enrichissement des gi'andes villes, voyaient avec une jalousie haineuse l'influence et l'argent passer aux mains des grands fabricants, des banquiers, des actionnaires, des fondateurs de Sociétés anonymes et de tous ces spéculateurs de Bourse qui, dans l'Allemagne « industrialisée », tiennent la position la plus importante. Ce parti de ruraux se réjouissait beaucoup de voir dénoncer les abus du capital, et s'imprégnait d'un socialisme réactionnaire et féodal. D'api'ès eux, Marx n'avait rien écrit de trop violent contre l'industrialisme. Bien entendu, le parti des « agraires ))ne songeait point aune loi agraire, à moins qu'on ne l'appliquât aux capitaux de la Bourse et des juifs, qu'ils exécraient particulièrement. L'autre catégorie d'adhérents que trouvèrent les « Ghristlich-socialen » ultramontains fut celle des paysans catholiques. Les chefs du « Kulturkampf » qui persécutaient leurs prêtres et leurs croyances, étaient des libéraux et des économistes. On devait donc leur plaire en attaquant le libéralisme et l'économie politique. Ils trouvaient les impôts et le service militaire écrasants, et le chanoine Moufang écrivait dans son programme qu'il fallait les diminuer de beaucoup. Quant à la loi d'airain et à Riccardo, je suppose qu'ils croyaient leur évêque sur parole ' ».

Le programme du parti catholique socialiste fut exposé plus tard, avec une extrême ampleur de vues, par un docte

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