‹ Le socialisme catholiqueChapitre 45 sur 140 · I. Jannet. Le Socinlismr d'Etat, p. igS · texte numérisé non relu

I. Jannet. Le Socinlismr d'Etat, p. igS

108 LE SOCIAI.ISMi: CATHOLIQUE

baron de Schorlemer-Alst, au lieu de se décourager, poursuivit activement Tœuvre commencée. Les associations dissoutes se reconstituèrent sous d'autres noms, et, ayant fait subir de légères modifications à leurs statuts, elles purent reprendi'e une plus grande extension, malgré l'opposition du gouvernement, que les populations dss campagnes considéraient le plus souvent comme Tennemi de leur religion et de leur clergé.

Selon l'article 4 de leurs Statuts, il faut, pour faire partie de l'association, appartenir à une des deux confessions chrétiennes, exercer l'agriculture et posséder une propriété agricole d'une importance quelconque. La constitution du sol de la Westphalie, où la propriété foncière est très divisée, permet par conséquent à un très grand nombre d'agriculteurs, purs et vrais paysans, de faire partie de l'association, ce qui n'est donc pas, comme on pourrait le croire à première vue, un privilège pour les classes riches. Dans la Westphalie, le nombre de ceux qui ne possèdent même pas un petit morceau de terrain, est relativement très limité, et ainsi les plus petits agriculteurs, qui forment la majorité des habitants, peuvent faire partie des « Bauern Wereine ».

L'association, qui compte actuellement plus de vingt mille membres et qui s'étend dans toute la Westphalie, dans les cantons limitrophes du Hanovre , du duché dOldenbourg, dans la province rhénane, a un journal qui lui est propre, le Westfalischer Bauer. Ce journal a, actuellement, plus de vingt ans d'existence, et il est envoyé à tous les membres de l'association. Le Westfalischer Bauer s'occupe à la fois d'éducation, d'instruction et d'agriculture; il est rédigé par des hommes de valeur, et il est pour les petits agriculteurs un utile conseiller. Il prend une part des plus actives aux luttes électorales, et n"a pas peu contribué à donner à la West-

plialie lin groupe de députés presque entièrement catholicpie.

Le Westfalischer Dauer est protectionniste jusqu'aux moelles, et presque toutes les pétitions dont il a pris l'initiative ont fini, grâce au crédit dont il jouit, par aboutir à la réforme de lois considérées comme contraires aux intérêts de la grande propriété. C'est à lui, par exemple, qu'est due, entre autres lois, celle qui assure aux agriculteurs la transmission intégrale de leurs domaines.

Les « Westfalischer Bauern Wereine » s'occupent surtout d'empêcher les jeunes agriculteurs d'abandonner la classe dans laquelle ils sont nés.

Le Comité directeur a garanti aux associés de nombreux avantages sérieux, grâce à des contrats habiles avec les Compagnies d'assurances.

Le Westfalischer Bauer cherche avec beaucoup d'adresse à soutenir l'agriculteur dans sa lutte contre les bas prix. En groupant les demandes de ses membres, il réussit à acheter aux grandes maisons, moyennant paiement immédiat, des semences et des engrais, des machines agricoles, du bétail, à des prix relativement très bas. Un bureau de vérification des semences et des engrais fonctionne actuellement, à Munster.

Le baron de Schorlemer-Alst provoque parmi les membres de l'association, la formation de Sociétés coopératives de consommation, et il a tenté également, quoique avec peu de succès, la vente en commun des produits agricoles.

Empêcher le fisc et la procédure judiciaire de détruire les petits héritages, a été une des plus grandes préoccupations de l'illustre baron de Schorlemer-Alst. Et pour atteindre ce but, il a créé des bureaux d'assistance judiciaire composés de jurisconsultes catholiques et d'hommes de loi d'une grande expérience, qui aident les membres des Westfalischer Bauern

Wereine à rédiger leurs testaments. De plus, pour éviter des procès inutiles et nuisibles uux membres des Associations, il a, depuis 188G, adopté des dispositions très utiles. Les membres qui ont des contestations à régler avec d'autres membres, ont recours, d'abord, à des arbitres, « Vergleichsamtcr », choisis parmi leurs voisins. Si le jiigement de ceux-ci ne les satisfait pas, les parties nomment un tribunal arbitral, « Schiedsgericht », qui juge, la loi à la main, et dont les sentences ont pour les membres des « Westfalischer Bauern AVcreine », la même valeur que celle des tribunaux ordinaires.

L'usure constituait pour les petits propriétaires Avestplialiens le plus grand danger. Aussi, le baron de Schorlemer- Alst n'a pas voulu négliger laquestion du crédit. Les «Bauern AVereine » servent d'intermédiaires à leurs membres pour les demandes et les ofl'res de capitaux. En i^jj, grâce à l'influence des (( Bauern AVereine », la Diète provinciale a établi une Banque de Crédit foncier, « Landschaft », qui consent des prêts au 3 1/2 p. 100, plus 1/12 p. 100 pour l'amortissement et 0.25 p. 100 pour les irais d'administration. Le paiement d'une annuité de 4-20 p. 100 éteint la dette en quarante ou cinquante ans, selon que la « Landschaft » reconstitue plus ou moins rapidement, par intérêts composés, ses propres capitaux. Chacun sait que le Crédit agricole, pour procurer des avantages réels à l'agriculture, doit êti'e à longue échéance, et par conséquent chacun comprend l'utilité de la « Landschaft ».

Pour le Crédit agricole à brève échéance, on a fondé cent quarante-cinq « Sparundlarlehncassen AVereine » ou Caisses de prêts mutuels, du type « Raifleisen », groupées autour de la Caisse centrale, « Landliche Centralkasse », de Munster.

La Caisse centrale vérifie la comptabilité des Caisses

locales; elle escompte les effets qu'elles ont acceptés, elle reçoit leui's fonds et leur fait des avances en comptes courants. Gomme tîlle peut prendre de l'argent dans des Banques et les Caisses d'épargne, elle avance aux Caisses locales plus qu'elle n'en reçoit. En 1887, la « Landlische Centralkasse » avait reçu des Caisses locales 1,375,764 marcs, et leur avait prêté 1,569,757 marcs; mais elle avait reçu elle-même en dépôt, des Banques du pays, 856,6o6 marcs , et elle leur en avait rendu 582,262. Au 3i décembre, son compte courant avec les Banques se clôturait par une dette de 221,756 marcs.

Le baron de Schorlemer-Alst, d'accord en cela avec presque tous les économistes catholiques allemands, soutient que la plus grande partie des maux dont souffrent les populations catholiques en Allemagne provient de l'introduction du droit romain dans ce pays, vers la fin du moyen âge. La liberté des échanges, la liberté de domicile, la liberté d'aliéner la terre, la plus grande facilité des relations commerciales avec les pays étrangers, sont, de l'avis du baron de Schorlemer-Alst, les principales, sinon les seules causes du présent malaise économique. Il croit, lui aussi, que l'on doit, par de sages mesures, rétablir l'équilibre entre la production et la consommation, et que l'État doit mettre un fi'ein à la tyrannie du capital, en restreignant surtout le développement des Sociétés par actions.

L'exemple des « Westfalischer Bauern Wereine » fut bientôt suivi par plusieurs contrées de l'Allemagne agricole. Les « Bauern Wereine » de Bavière avec plus de 12,000 membres, celles de Silésie avec plus de 8,5oo, celles de Nassau avec plus de 3, 000, du Grand-Duché de Bade avec plus de 4,000, celles du pays d'Eichsfeld avec i,45o, d'Arn avec i,4oo, ont chacune leur journal propre, des Sociétés coopé-

ratives de consomnuUion, des Caisses « Raid'eisen », et elles se répandent tous les jours plus rapidement.

L'année 1877 vit naître à Neuss, dans la province rhénane, par l'initiative du baron Félix de Loë, une Société d'économie populaire, qui se proposait de protéger les intérêts matériels de la population en ce qui regarde l'économie rurale , réilucation du peuple , le commerce , les assurances. En 1882, cette association se transforma en « Reinischer Bauern Werein », et en 1888 elle comptait déjà plus de 29,000 membres. Diilércntes en cela des associations Avestphaliennes , les associations rhénanes ont donné une vaste impulsion aux Sociétés coopératives de consommation.

L'Association des vignerons de la Province Rhénane mérite surtout de fixer l'attention : « Depuis quelque temps, dit l'abbé Bongartz, les conditions de l'industrie des vignerons sont changées. Autrefois le consommateur de vin s'adressait au vigneron et faisait ses provisions ; mais les grands industriels achetaient les raisins en gros et ne vendaient que le vin travaillé par eux. Ce procédé de commerce a mis les petits vignerons dans une situation précaire, en les obligeant, pour soutenir la concurrence, à vendre au même prix. Ensuite l'importation des vins rouges étrangers siu'vint et la falsification augmenta considérablement. Il en résulta une diminution dans la vente des vins allemands, faute de qualité et de densité. Les choses en étaient là, lorsque les vignerons prirent la résolution de se coaliser et de faire en commun ce qu'ils ne pouvaient pas faire isolément. L'Association lit construire et installer des locaux et des caves pouvant recevoir immédiatement après les vendanges tout le raisin des associés. Le vin est beaucoup mieux surveillé et mieux soigné qne par les vignerons isolés. La vente des pro-

duits est confiée à un comité choisi par l'Association et qui traite directement avec les acheteurs. Le vin jouit aujourd'hui d'une bonne réputation comme qualité et comme prix, et les petits vignerons, dont la situation s'est améliorée, ont repris courage. Les premières associations de ce genre furent fondées sur l'Aar : on en compte maintenant neuf avec 546 membres. Sur le Rhin il y en a trois avec 45 membres, sm* la Meuse deux avec i53 membres. Total : i5 associations avec 734 membres.

Depuis 1882, le nombre de ces associations a considérablement augmenté, et le « Nassauischer Bauern Werein » fait à leur profit une propagande des plus actives.

Le baron de Schorlemer- Alst a commencé sa propagande au milieu des difficultés les plus considérables, en opposition avec le gouvernement et combattu par M, de Bismarck. On alla jusqu'à le menacer de le mettre sous la surveillance de la police, comme chef d'associations dangereuses. L'opposition pourtant s'est dissipée peu à peu, et l'année dernière, le poste de gouverneur de Westphalie fut offert à l'éminent député catholique du Centre.

Ce qu'il y a de tout à fait remarquable chez les catholiques allemands, c'est que l'initiative est partie d'en haut : ceux, parmi les catholiques, qui ont lancé les invectives les plus amères contre le système capitaliste, ceux qui ont blâmé avec la véhémence la plus grande les abus de la propriété et l'asservissement économique des classes laborieuses, ceux qui ont déploré avec le plus d'ardeur les maux de notre système bourgeois, ne sont pas des ouvriers, ce ne sont pas davantage de pauvres prêtres, ce sont des évèques, des chanoines, de riches gentilshommes, des industriels opulents, des personnes, en un mot, dont la position élevée est une garantie de modération, et qui doivent naturellement rester,

au point de vue économique et politique, fidèles au programme conservateur.

Le clergé est descendu dans l'arène et a pris part à la lutte, dès qu'il s'est persuadé que le libéralisme incrédule était aussi nuisible à la prospérité des travailleurs que dangereux pour l'avenir de l'Eglise. Le mouvement a conmiencé en haut, et les associations d'ouvriers et de paysans catholiques n'ont prospéré que depuis le moment où le grand Evêque de Mayence a blâmé, du haut de la chaire, avec peut-être plus de succès, quoique avec moins de savoir que Ferdinand Lassalle, les maux de notre organisation sociale.

Les études sur le socialisme catholique et les associations qui en forment le programme politique et économique ont suivi des routes parallèles : les délégués de ces associations se réunissent chaque année pour formuler d'un commun accord leurs revendications économiques et politiques, et tout le mouvement catholico-social, en dépit des longues persécutions qu'il a eu à souffrir de la part du gouvernement, et malgré les sarcasmes des libéraux, poursuit sa voie toujours plus ferme, plus prospère et plus hardie.

Page 1