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CHAPITRE VIII

Rapide diffusion du socialisme autrichien. — Ses causes. — Antisémitisme et socialisme. — Maxen. — Le premier « Katolikenlag » autrichien. — Rudolf ÎMeyer et ses théories économiques et sociales. — Programme et tendances de Meyer. — Meyer et l'école libérale. — La morale économique contemporaine d'après Meyer. — Meyer et les corporations. — Les maux produits par le droit romain et l'école conservatrice. — Le programme des conservateurs. — Le groupe du Vaterland. — Le prince de Lichtenstein. — Critique de Técole libérale. — Le baron de Vogelsang. — La révolution de 1848 et ses conséquences. — Le triomphe de la bourgeoisie capitaliste. — Le capital et l'industrie. — Le capital de l'agriculture. — Réformes urgentes. — Succès de Vogelsang. — Rétablissement des corporations. — Législation sociale autrichienne. — Les devoirs sociaux des catholiques d'après Weiss-Rlome. — Kuef Stein. — Costa Rossetli. —Les catholiques et l'État.— Congrès catholique — Socialisme catholique et socialisme d'État. — Le socialisme allemand et le socialisme autrichien. — Causes du développement rapide du socialisme catholique.

Le socialisme autrichien, aujourd'hui si vivace, si puissant, si redouté, était, il y a vingt ans, un parti assez limité et assez circonscrit. Il semblait incroyable que des régions entièrement agricoles, oùl'industrie est encore assez peu développée, des pays qui tirent de la terre leurs principales ressources, et où l'agriculture elle-même n'est pas très avancée, pussent être envahis aussi rapidement par le socialisme. Mais la misère excessive des paysans, la diversité de races entre les différentes classes sociales, qui impriment un caractère de violence aux luttes économiques, l'absence d'une bourgeoisie

industrielle chrétienne, l'abus du capital de la part des Juifs, les excès de la spéculation qui ont caractérisé les quinze dernières années, les nombreux monopoles, la constitution économique du pays, ont fait pénétrer le socialisme jusque dans les réjjfions les plus éloignées de l'empire.

L'antisémitisme en Autriche, comme dans beaucoup d'autres pays de l'Allemagne, n'est qu'une simple forme du socialisme.

Il ne faut point oublier que les Juifs, surtout en Autriche et en Hongrie, sont presque les détenteurs exclusifs de la rente industrielle; il ne faut pas oublier que la presse, la banque, la Bourse, sont entre les mains des Juifs, et que ceux-ci, au lieu de se fondre dans le reste de la population, comme en Angleterre, où l'on a pu voir même un lord-maire de Londres israélite, se tiennent isolés et s'efforcent de conserver leurs traditions et leur nationalité.

L'accroissement numérique des Juifs a suivi en Autriche et en Hongrie une marche parallèle à leur invasion dans le domaine économique. Tandis qu'en 18G9, sur une population de 35,904.000 habitants, il y avait i,i54,ooo Juifs, en 1880 il y en avait 1,640,708 sur une population de 37,7415000. Ainsi, tandis que la population chrétienne avait une augmentation annuelle de 0.77 p. 100, celle des Juifs augmenta tout au contraire de 27 p. 100.

Les Israélites ne sont pas seulement en Autriche les maîtres absolus du commerce et des banques, mais ils travaillent activement à s'emparer encore de la terre. Ce n'est qu'en 1848 en Hongrie, et en 18G2 dans les autres provinces de l'empire, que leur a été conférée la capacité de posséder des terres : eh bien, dans cette courte période, ils se sont emparés de 8 p. 100 du territoire de la Galicie; la famille Rothschild possède à elle seule le quart du territoire de la Bohème, c'està-dire un domaine territorial sept fois plus étendu que celui de

la famille impériale : en Hongrie, les Israélites, qui n'étaient que I sur aa dans la totalité de la population, possèdent actuellement près du tiers du territoire de la Monarchie de Saint-Etienne. Dans cette i*apide conquête du sol ils sont aidés non seulement par les banques, mais encore par le fisc, qui met en vente chaque année nombre de petites propriétés. Ainsi, le système du salaire restant en vigueur, la moitié des ouvriers de l'industrie, et plus du quart des paysans, travaillent au profit d'une race étrangère, que la difTérence de religion rend encore plus impopulaire et plus odieuse.

Au surplus, les grands industriels et les grands propriétaires juifs ne cherchent nullement à améliorer la condition des travailleurs et à arriver par ce moyen à dissiper l'atmosphère d'impopularité et de haine dont ils sont enveloppés. Une enquête récente a montré que les ouvriers, dans tout l'Empire, sont traités avec plus de dureté et exploités avec plus d'avidité dans les domaines et les industries appartenant à des Juifs.

Ainsi, les pauvres paysans qui se livrent avec passion à l'antisémitisme, les ouvriers des villes et des campagnes qui écoutent religieusement le verbe antisémitique de von Schonerer, sont poussés à combattre les Juifs non point pour la cause religieuse, mais pour des raisons économiques.

Les prêtres, qui, dans les églises de la Monarchie de Saint- Etienne ou dans celles de Bohême ou d'Autriche, élèvent la voix contre les Israélites usurpateurs, qui exploitent l'ouvrier, usurpent la richesse publique, monopolisent les deniers publics, les prêtres, qui prêchent le verbe antisémitique et les ouvriers qui s'exaltent à leur voix , sont des socialistes inconscients.

Dans un pays où l'aristocratie du capital est presque entiè-

rement israélite, dans xin pays où l'ancienne noblesse féodale et les petits propriétaires fonciers sont menacés d'absorption par les Juifs , on peut facilement imaginer le succès et l'accueil qu'ont dû avoir les théories des socialistes catholiques et quel terrain propice elles doivent avoir trouvé.

Les œuvres de Ms'^ de Ketteler, dès l'époque de leur première apparition, avaient eu en Autriche comme en Allemagne une grande publicité, et avaient été lues non seulement avec intérêt, mais avec enthousiasme.

Maxen , professeur à Gœttingue , ayant suivi à Vienne le roi de Hanovre, en qualité de précepteur de son fils, contribua beaucoup à populariser les idées de l'illustre évéque de Mayence. Maxen, porté par nature à la solitude et au dédain, vivait très retiré et ne s'occupait aucunement de politique. Il recevait cependant, chez lui, les jeunes gens de l'aristocratie viennoise, avec lesquels il s'occupait d'économie sociale, discutant, en particulier, sur les doctrines sociales de l'Église, sur les salaires, sur l'usure, et en général sur les revendications des classes ouvrières et des socialistes. Au nombre des disciples de Maxen se trouvaient le prince A. de Lichtenstein et les rédacteurs du journal catholique Dos Vaterland, propriété du comte Léo Thun. Peu à peu, ce petit groupe, assemblé autour du professeur de Gcettingue, en arriva à se convaincre que l'Eglise seule, pouvait résoudre la question sociale, que l'usure était contraire au christianisme, et que la société devait être organisée d'après les principes du moyen âge. Dans un congrès de catholiques tenu à Vienne, le prince de Lichtenstein et le comte Egbert Belcredi, fds de l'ancien président du Conseil autrichien, soutinrent cette thèse avec ardeur. C'est ainsi que prit naissance le parti catholique social, et que ses premiers fondements furent établis.

Mais si l'Autriche est aujourd'hui le pays d'Europe où le socialisme catholique a le plus d'importance, et où les théories des socialistes catholiques sont le plus répandues et le plus discutées, le mérite principal doit en être attribué sans aucun doute à deux hommes dont la valeur ne peut être niée par personne, ce sont : R. Meyer et le baron de Vogelsang.

R. Meyer est sans contredit le plus illustre de tous les économistes du parti catholique. Ecrivain hardi, savant, génial, connaissant à fond les lois naturelles qui régissent l'économie sociale, il jouit, non seulement parmi les catholiques, mais parmi les socialistes et les écrivains libéraux, d'une renommée que personne n'ose lui contester. De Hyndmann à Jannet, de Laveleye à Vogelsang, tous s'accordent à lui reconnaître une grande valeur, une grande science.

Dès l'année 1872, dans le congrès « Katheder Socialisten » d'Eiselak, le docteur Meyer développa largement son programme social ; il appartenait alors à ce parti socialiste conservateur qui s'était formé lentement autour de Rodbertus- Jagetzow, et il en acceptait les idées et le programme. Forcé d'abandonner l'Allemagne à la suite de la publication d'un livre sanglant et plein de courage contre M. de Bismarck, il se réfugia en Autriche, où il devint bientôt l'âme du parti catholique féodal autrichien. Quoique protestant, il ne tarda pas à devenir à Vienne le plus ferme soutien des idées des socialistes catholiques, et le pivot du mouvement catholico-soeial.

Dans son excellente étude originale sur l'émancipation du Quatrième Etat, le docteur Meyer a développé avec une grande ampleur de vues et avec un savoir profond, ses idées sur la question sociale. Il est d'abord, contrairement à presque tous les économistes du parti catholico-soeial, partisan convaincu du suffrage universel. Il reconnaît, en effet, justement, que c'est par ce seul moyen que le Quatrième État, c'est-à-dire le

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peuple, peut participer à la vie politique, et se garder des

chiuières irréalisa])l('S tpi'il a poursuivies jusqu'à présent.

Exclu de la vie politique, dénué d'expérience, il n'a con^u, jusqu'à ee jour, que des réformes absolues; mais dès qu'il prendra part aux luttes politi(iues, il distinguera bien plus facilement les utopies de la réalité.

Rodbertus croyait pouvoir atteindre son idéal de réforme sociale grâce : i° à la fixation légale d'un salaire minimum et à la limitation de la journée de travail de l'ouvrier adulte; 2° à la réglementation de la production industrielle par l'État, dans l'intérêt de la collectivité; 3" à l'institution de magasins coopératifs par les soins de l'État. Rudolf Meyer croit qu'il est nécessaire d'ajouter à tout cela la suppression de la liberté testamentaire et la protection de la petite propriété, par des mesures analogues aux « Homestead exemption laws » des États-Unis. Bien plus, d'après Meyer, l'État ne doit pas seulement régler la production, mais il doit régler également, d'après les principes de la morale et de la justice, la distribution de la richesse. Meyer pense que de nos jours la question de la répartition de la richesse est bien plus importante que celle de la production, car le développement de l'industrie a créé d'une part une classe extrêmement riche, et de l'autre une classe très nombreuse et extrêmement pauvre. Cette détestable distribution de la richesse a été cause que tandis qu'il existe en haut un luxe immoral, le peuple, exploité par des spéculateurs avides, ne nourrit plus que des sentiments de révolte et de haine.

L'État a négligé jusqu'à présent sa mission; au lieu d'être, comme il l'aurait dû, le régulateur de la production, le répartiteur de la richesse, il s'est renfermé dans une sorte de neutralité, et son action a été inféconde.

Le salariat, selon Meyer, comme selon Rodbertus, dont du

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reste Meyer descend directement, nous conduit au même résultat que Tesclavage dans les temps anciens. Les puissants, au lieu de posséder la terre, possèdent les hommes, et forcent les prolétaires à accomplir leur travail à un prix toujours plus faible. Contrairement à ce que disent les économistes, les intérêts des travailleurs sont en opposition ouverte avec ceux des capitalistes et des propriétaires. Les salaires ne peuvent pas s'élever, parce que les instruments de production, le capital et la terre, sont inaccessibles aux travailleurs. La valeur de la terre et du capital est un poids mort, arbitraire, que la société capitaliste traîne après elle. Et dans ce système de liberté illimitée des contrats, le prolétaire devient de jour en jour plus malheureux.

L'État doit chercher, par tous les moyens, à mettre un frein aux abus du capital. Le rétablissement des anciennes lois contre lusure pourrait peut-être servir admirablement à atteindre ce but. Mais il ne suffit pas de mettre obstacle à rusiu"e, il faut aussi limiter l'intérêt payé aux capitalistes.

L'Etat doit étendre chaque jour la sphère de ses attributions ; il pourrait ainsi forcer maintenant toutes les industries à construire des habitations pour leurs ouvriers. Le taux du salaire que l'Etat paie à ses ouvriers, finira par s'imposer aux ouvriers. Et le devoir suprême de l'Etat doit être de favoriser le développement de la petite propriété et de contribuer à sa création. Ce n'est que lorsque le peuple possédera cpielque chose, qu'il aura intérêt à la stabilité du régime actuel.

Chaque métier devra, d'après Meyer, avoir, en outre, une caisse de retraites et de secours, et le chef de chaque industrie sera tenu d'y contribuer pour une part égale à celle de tous les ouvriers réunis. Enfin, un conseil de prud'hommes serait créé pour régler les différends qui pourraient s'élever entre

fabricants et ouvriers, et une cour arbitrale réglerait les questions qui n'auraient pu être tranclu-cs par voie de transaction.

Dans deux ouvrages publiés en i883, l'un sur la législation patrimoniale et économique des Etats-Unis, du Canada, de la Chine, de la Roumanie et de l'Angleterre, l'autre sur les causes de la concurrence américaine, le docteur Meyer, revenant largement sur la question ouvrière, a étudié également la question sociale agraire, à laquelle, depuis qiielque temps, il consacre de nombreux travaux, dans des revues publiées en France, en Autriche et en Allemagne.

Ce qu'il y a de plus dangereux, selon le docteur Meyer, ce que nous devons surtout éviter, c'est l'optimisme de l'école libérale. « Il y a, dit-il, en parlant du libéralisme allemand, une science officielle, qui s'est constituée à l'état d'église infaillible, bien autrement intolérante que Rome, dont la mise à l'index ne frappe que le crédit de l'auteur auprès des croyants, tandis que cette nouvelle église nous met hors de la loi commune pour cause d'hérésie. Cette prétendue science attend le mot d'ordre de la Chancellerie impériale, ne nous donnant en fait de progrès scientifiques que des discussions arrangées au goût du monarque, et toujours identiques, sur des traités économiques écrits par les maîtres d'il y a cinquante ou cent ans, alors que la situation économique du monde n'avait aucun rapport avec celle d'aujourd'hui. Quoique nous ayons dépassé, dans ces derniers temps, la mesure de ce que nous avions à reprocher de criminel à la « Grande Nation », il faut bien reconnaître que ses savants officiels ont fait preuve d'une grande ignorance de ce qui se passe dans le reste du monde et spécialement en ce qui concerne les connaissances statistiques de leur propre pays. Il n'y a pas un seul de ces fléaux de la science officielle allemande qui

soit en état d'exposer la désastreuse situation économique de l'Allemagne, parla raison que personne ne doit la connaître, mais que tout doit aller pour le mieux, dans le meilleur des empires. Que si quelqu'un se permet d'en douter et cherche surtout d'y voir clair, celui-là devient un homme dangereux, un ennemi de l'Empire, qui mérite qu'on lui impose silence, qu'on le ruine, qu'on l'emprisonne, et qu'on le conduise à la frontière. Sans doute si la chaire vous est fermée, vous pouvez encore écrire, mais alors la coterie régnante vous noie sous la conspiration du silence. Telle est la doctrine et la pratique de l'école libérale. »

Après avoir étudié profondément les institutions économiques des États de l'Europe, de l'Asie, de l'Amérique, Meyer, tout en reconnaissant l'influence que les facteurs ethniques et naturels exercent sur les peuples, affirme et démontre que la cause la plus caractéristique de la diversité des phénomènes de la vie sociale et économique réside dans les lois et dans la constitution de l'Etat qui les donne.

Les maux toujours croissants de la société moderne ne sont point le résviltat de lois naturelles, mais pour la plus grande partie le produit de nos propres lois, car, ainsi que le fait observer Rodbertus, ce n'est point la physiocratie qui domine dans l'économie politique, mais bien l'anthropocratie.

Or, quels sont les principes de l'économie libérale? Elle prétend que les intérêts de la production doivent passer avant ceux du producteur, ceux de la richesse avant ceux de l'humanité. Tout ce que Marx a écrit sur les désastreux elïets de l'économie libérale doit être accepté par ceux-mêmes qui ne peuvent pas également accepter le programme entier de ce socialiste Israélite.

Dans l'état actuel des choses, une réforme dans le sens

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chrétien ne sera possible que quand ses partisans se convaincront (|ue la propriété ne confère aucun droit sur le prochain, mais sevdenuMit des droits envers lui. T^orsque l'on considère, sous ce point de vue, la part ipu revient actuellement aux trois agents combinés de la production : le capital, la direction et la main-d'œuvre, on voit de suite (jue le premier s'est soustrait complètement à cette loi, et que loin de remplir ses devoirs envers les deux autres, il les exploite sans rencontrer d'autre obstacle que la résistance, aussi intéressée et aussi exorbitante que ses exigences. Ce qui arrive dans une usine, arrive de même, avec des proportions plus grandes, dans un marché plus ou moins étendu et même sur le marché universel, grâce à l'association des capitaux, des patrons, des ouvriers entre eux. La société ne connaît pas d'autre équilibre que celui des forces opposées, équilibre essentiellement instable, parce que ses forces ne sont guidées et soutenues par aucune règle de droit public. Ainsi la formule de notre régime industriel n'est pas même : « La Force prime le Droit », mais : « La Force igriore le Droit ».

Le problème en présence duquel se trouve la société de nos jours, et qu'elle doit résoudre à tout prix, n'est pas de supprimer le capital, mais de le ramener, au moyen des lois et des mœurs, à l'accomplissement du devoir social vis-à-vis des éléments associés dans l'oHivre de la production. La religion peut pourvoir aux mœurs, mais l'œuvre des lois, en s'inspirant aussi des principes de la religion, doit être efficace et active et renfermer dans de justes limites la puissance toujours croissante du capital.

La léiïislation sociale, même en Suisse et en Anuieterre où elle est le plus avancée et où on s'est le plus occupé de sauvegarder l'intérêt des travailleurs, n'a jamais été, malgré les craintes qu'elle a pu inspirer, jusqu'à commettre le grave

attentat aux droits de propriété que les économistes de l'école libérale et les juristes du di'oit romain voient dans toute entrave quelconque à la liberté du capital.

La « Heimstatten und andere Wirthschaftsgesetze » nous montre précisément que les nations qui ont mis un frein, par des lois restrictives, à la tovite-puissance du capital, et qui ont protégé par des droits d'importation la production de l'ouvrier, sont précisément celles chez lesquelles la richesse sociale est plus grande.

Dans les Etats-Unis d'Amérique, les lois restrictives du taux de l'intérêt, limitant avec la faculté de prêter, les poursuites contre le débiteur, jointes aux tarifs douaniers contre l'importation européenne, grâce auxquels les salaires ont doublé , ont pu gêner momentanément l'expansion du capital déjà formé, mais ces mesures ont favorisé en revanche la formation de nouveaux capitaux chez le patron et même chez l'ouvrier, qui peut ainsi s'élever davantage dans l'échelle sociale. Ce qu'il faut rechercher surtout, dit Meyer, c'est de restreindre la liberté du capital, par des dispositions législatives, et d'en favoriser en même temps, par des mesures d'administration, non point l'accumulation, mais la formation. Il n'est point vrai que la fixation du maximum de l'intérêt ait pour conséquence de faire monter le minimum, que la protection du débiteur insolvable diminue le crédit du débiteur solvable, ni enfin que la répression de l'agiotage éloigne les capitaux des entreprises productives. De nombreux exemples relevés dans différents pays d'Europe et d'Amérique nous font voir précisément le contraire.

La morale économique est tombée si bas de nos jours, que les catholiques eux-mêmes, oubliant les nombreuses dispositions des conciles, ne craignent pas de participer à des

entreprises immorales. « 11 y avait vraiment quelque chose de comique, observe le docteur Meyer, dans le fait de voir des hommes d'intelligence, qui dissertaient avec respect sur les prescriptions des conciles contre l'usure, n't3prouver par ailleurs aucun scrupule en présence de l'amorce d'un bénéfice de 78 p. 100 que leur oll'rait certaine grande Société de crédit. Le sens moral est déjà tellement faussé sous ce rapport, môme chez les gens de bien, (pie leur conscience ne reconnaît plus le mal, là où elle voit une perspective de gain. »

Mais s'il est nécessaire qu'une législation sociale, sage et avisée, oppose un obstacle à l'accumulation du capital et en empêche les excès, il est indispensable, d'autre part, d'instituer un système de douanes protectrices de l'industrie nationale. « Si je veux, disait, il y a plusieurs années le docteur Meyer à un illustre publiciste français, conserver à une industrie nationale quelconque la possibilité de lutter sur le marché extérieur contre le produit étranger similaire, je dois tout d'abord me rendre compte de la diflerence du prix d'achat, de la matière première à transformer ou à employer à la transformation, et, si elle coûte 10 p. 100 de plus dans le pays, retenir précisément ce chiftre de 10 p. 100 comme un élément à faire entrer dans le tarif protecteur. Mais ce n'est pas tout, car de ce côté je ne protégerai que la fabrication, et non point l'ouvrier. Si, au contraire, je ne considérais que ce dernier, et si j'imposais à son profit à la fabrication les circonspections et la protection légitime qu'elle lui doit, sous la forme de la fixation de la journée de travail, de la responsabilité des accidents, etc., je grèverais cette fabrication d'un accroissement de dépenses de salaires d'environ encore 10 p. 100. Ce n'est donc pas seulement au point de vue de la reproduction du capital employé, mais encore eu égard à l'existence convenable de la famille de l'ouvrier, que je dois

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baser le calcul du tarif de la protection nécessaire, non pour assurer à la production nationale le monopole du marché intérieur, mais pour lui permettre de s'y maintenir dans des conditions d'égalité vis-à-vis de la production étrangère. Dans le cas que nous venons de citer, il faudi'ait un tarif de 20 p. 100 au dessous duquel l'industriel ne pourrait vivre qu'aux dépens de l'ouvrier, et au-dessus duquel il s'enrichirait aux dépens du consommateur national '. »

Les métiers étant organisés en corporations, il sera nécessaire, pour compléter le système, d'organiser dans la même forme la grande industrie.

Là où il faut se hâter pour pouvoir faire faire les premiers pas à la législation sociale ouvrière, c'est de fixer la durée du travail dans les usines à dix heures ou à huit, dans le cas de travail de jour et de nuit, réglementer le travail des fenimes et des enfants, faire inspecter les usines et manufactures par des inspecteurs spéciaux, et frapper les chefs d'industries d'amendes élevées, toujours accompagnées de prison, pour toute infraction aux prescriptions de la loi.

Il faut, en outre, faire comprendre le devoir et l'intérêt social qu'il y a pour l'Europe à favoriser, moyennant des conventions internationales, la production du pays où l'ouvrier est bien traité, c'est-à-dire protégé par de bonnes lois, et doté de bons salaires, comme, par exemple, la Suisse, et jusqu'à un certain point l'Angleterre et la France, en entravant le plus possible les rapports commerciaux avec les pays où l'ouvrier est abandonné d'une façon inhumaine, et pourvu d'un salaire insuffisant, afin de à forcer ces derniers à entrer dans la voie des premiers.

« Nous nous trouvons, dit le docteur Meyer, en présence de

I. Cf. La Tour du Fin-ChAmh\y. I-Jtiulc de Législation sociale, dAnsl'Axsociiition Catholique, du i5 octobre i883, p. 482.

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cette question vitale : l'Europe peut-elle, organisée connue elle l'est actuelleuient, résister à la concurrence américaine? El à quelle condition? celle dune profonde réloriue de sa constitution sociale dans le sens des conservateurs purs, ou celle d'iine révolution socialiste? »

Il ne peut y avoir d'autre alternative.

Le docteur Meyer, en étudiant la question agraire, au point de vue spécial de la concurrence américaine, se déclare partisan de la propriété individuelle, pourvu que ce principe soit uni étroitement à cet autre : que le sol est une propi'iété d'une nature particulière, que le législateur ne peut assimiler, dans aucune de ses conditions diisage et de transmission, à la propriété du capital meuble. Le sol national appartient aux familles du pays, et non point à une classe de capitalistes cosmopolites, qui, sous le couvert de la liberté économique et de la liberté du crédit, exploitent les malheureuses populations des campagnes, dont ils sont la terreur.

Le propriétaire d'une parcelle du sol national a. vis-à-vis de la société, une réelle obligation, à laquelle il ne peut se soustraire sans manquera ses devoirs. Le propriétaire d'un terrain ne peut pas plus satl'ranchir de tout lien avec l'organisation sociale, que l'Etat ne peut tolérer l'é^ction pour cause de dettes envers le fisc ou les particuliers, sans ti'availler à sa propre ruine. Il est bien vrai qu'aujourd'hui le paysan n'est plus, comme autrefois, serf de la glèbe, mais la glèbe est toujours liée au paysan, puisqu'elle constitue un capital dont la jouissance comporte certaines conditions particulières. Ces conditions sont incompatibles avec les changements fréquents de propriétaires, et surtout avec le morcellement ou l'agglomération, endehorsde certaines liuiites variables, selon la nature du sol et les conditions locales.

L'adoption presque générale des doctrines du droit romain,

en transformant les prestations en natnre qui incombaient aux possesseurs de la terre en impôt foncier d'une quotité déterminée, en imposant des droits de transmission, et le partage égal des héritages, de telle sorte qu'à l'accroissement de la population corresponde une aggravation des charges et une diminution de revenvi du sol qui doit la nourrir, a produit le phénomène le plus antisocial et le plus antiéconomique que l'intelligence de l'homme puisse produire. Quels en ont, en eflet, été les résultats? Ici, l'arrêt dans l'accroissement de la population et l'impuissance à coloniser, comme en France ; là, la désolation dans les campagnes, comme autrefois en Mésopotamie, et aujourd'hui en Hongrie ou même en Bavière. Un village hongrois des environs de Gross-Wardein, qui comptait 187 feux en 1848, 70 en 1867, en compte aujourd'hui 35, c'est-à-dire est en train de disparaître. Ceci a lieu, sans doute, parce qu'on a voulu assimiler la propriété rurale à tout autre genre de propriété. Les impôts, les droits de partage et de succession, le capital nécessaire pour les améliorations, tantde causes inévitables dans un certain laps de temps, ont fait diminuer de près de 5oo,ooo, le nombre des propriétaires hongrois. Or, ces mêmes maux, produits par des causes plus ou moins identiques, se retrouvent dans presque tovis les pays d'Europe. En Italie, où la longue application du droit romain a eu des conséquences plus funestes, la question agraire, depuis les Romains jusqu'à nos jours, n'a jamais cessé d'être une cause d'agitation : et ceci a eu lieu sous tous les gouvernements, dans un pays qui ne pourrait se trouver dans des conditions naturelles plus heureuses.

Quel contraste avec les Etats-Unis d'Amérique et le Canada, où le principe fondamental de la législation est bien différent de celui qui règne en Europe, ctoù la propriété agricole est rendue inaliénable, dans une proportion variable

selon les États, mais toujours considérable! Cette «garantie du lover domestique est, dans ces pays, accordée dot'lice à la femme elle-même, sans le consentement de son mari, dans le cas même où elle n"a rien apporté, mais pourvu ([u'elle en fasse la déclaration au tribunal. Et cependant, il s'agit assez souvent de terres à mettre en culture, pour lesquelles le crédit foncier devrait être plus largement employé.

C'est bien moins au crédit agricole, qui absorbe la rente et rend les cultivateurs tributaires du capitaliste, qu'à la rente elle-même, qu'il faut demander la formation lente, mais sûre, du capital agricole ; et le moyen de favoriser cette formation est d'abord de diminuer considérablement l'impôt foncier, sans se préoccuper de savoir si l'Etat ne perd pas le plus sûr de ses revenus. Du reste, l'Etat doit réduire ses dépenses insensées, attendu que la centralisation et le militarisme, ces deux colonnes du régime actuel, rendent la situation économique absolument insoutenable, et comparable seulement à ce qu'elle était en Allemagne après la guerre de Trente- Ans.

« Les conservateurs, dit Meyer, ont tout oublié ou n'ont rien appris. Ils ont perdu de vue les devoirs de la grande propriété, qu'ils n'ont plus considérée que comme un placement de capital, tandis qu'elle constitue un devoir social. Ils ont oublié que l'ancienne occupation du sol, d'où découle leur droit de propriété, était liée essentiellement à des restrictions considérables de ce droit. Ils ont oublié que l'abolition de ces charges, de ces servitudes, de ces obstacles aux mutations, aux partages, aux fractionnements, a été un coup porté à la forme sociale où ils avaient une raison de prévaloir. Et ils n'ont pas su voir que vis-à-vis de la société nouvelle dont ils s'étaient volontiers accommodés, n'y voyant d'abord que des avantages, naissait, de l'autre côté de l'Océan, une société encore plus moderne, plus démocratique dans

ses mœurs politiques, et bien plus encore dans ses lois économiques, une société dont la puissance industrielle et agricole augmente et augmentera tous les jours davantage. Ils n'ont pas compris que le régime économique actuel est insoutenable, et que, dans la crise économique qui se prépare, ils seront responsables vis-à-vis du peuple, des maux qu'ils n'ont pas su conjurer ; alors, leur liberté et leurs droits modernes, conquis en 89, ne pèseront pas plus dans la balance, que les droits historiques que 89 a jetés au vent, sans que nos pères eussent rien prévu à la veille de cette révolution, comme nous ne prévoyons rien nous-mêmes à la veille de celle de demain. »

Bien que protestant, réfugié en Autriche, le docteur Meyer devint, comme nous l'avons dit, l'âme du parti catholique socialiste. Bien plus, il traça les lignes du programme du parti, au cours d'une série d'articles dans le Vaterland. La rédaction du Vaterland a été et est encore le vrai centre du parti catholique social : le comte de Falkenhayn, qui devint plus tard ministre, le comte Zallinger, le comte Blùme, le baron Dipauli, le prince A. de Lichtenstein et le comte E. Belcredi, etc., prenaient part aux réunions qui avaient lieu dans les bureaux du Vaterland. Lorsque le comte Taafïe arriva au pouvoir, le gouvernement parut vouloir accepter une bonne partie des idées du groupe chrétien, et en eflet, un projet de loi assez large, comprenant la majeure partie des idées des rédacteurs du Vaterland. fut présenté à la Chambre ; mais les quatre commissions chargées de l'étude du projet ne terminèrent point leur travail pour la fin de la session, et au commencement de la session suivante le groupe catholicosocialiste résolut de restreindre ses travaux à un projet d'organisation corporative de la petite industrie, dont le comte Belcredi avait été nommé rapporteur.

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Le projet, déiendu avec beaucoup de chaleur, lut combattu avec une extrême vivacité par toute la presse libérale. Mais, Hialgré les attaques des journalistes israélites, un grand nombre de villes se prononcèrent en sa faveur, et à Vienne eut lieu une réunion de patrons (jui l'acceptèrent dans son entier. Le projet triompha, et le parti cpii lavait soutenu profita largement de la victoire.

Cependant, Meyer, qui avait été Fàme de tout le mouvement, qui avait tracé dans ses articles le programme du parti catholique socialiste, et qui lavait défendu, avec tant d'habileté et de savoir, contre les attaques de Fécole libérale, fut forcé de s'exiler d'Autriche, comme il avait, quelques années auparavant, été obligé de quitter l'Allemagne.

Lorsque Bontoux, avec l'aide de Dunajewsky, fonda la Banque des Pays- Autrichiens, Meyer attaqua violemment, dans le Vaterland, le comte Taafie, et celui-ci fut forcé, peutêtre à contre-cœur, d'exiler le professeur prussien, qui se réfugia à Paris où il devint un des collaborateurs et des inspirateurs les plus illustres de l'Association catholique.

A l'opposé du docteur Meyer, le prince A. de Lichtenstein, qui a été depuis plusieurs années et qui est encore un des chefs les plus actifs du groupe catholique social, n'est ni un économiste, ni un homme politique de marque, mais sa position sociale très élevée en a fait l'un des personnages les plus remarquables du groupe qui s'est formé autour du Vaterland. Clérical et catholique de conviction et de naissance, il soutient, depuis plusieurs années, au Reichsrath, dans les comices, dans les congrès catholiques, les idées du parti catholique social.

« L'organisation de cette société moderne à laquelle nous appartenons, disait, il y a plusieurs années, le prince de Lichtenstein. dans un remarquable dicours, est aussi simple

Le socialisme CAtHOLÎQtJE EN AtfTRiCHE 2^3

qu'anormale et peut se définir en peu de mots : en haut, une classe nombreuse et extraordinairement riche de rentiers, qui, sous la forme de coupons et d'intérêts accumulés, concentre, chaque jour, une part considérable des travaux du peuple, sans être tenue, par compensation, à une obligation quelconque personnelle ou matérielle ; une oligarchie nombreuse, mais puissante, et dont la corruption égale le pouvoir, qui dispose de la fortune de ces rentiers et les exploite à son gré, parce qu'ils sont sans défense. Au-dessous, la niasse appauvrie, écrasée, des producteurs et des travailleurs, des artisans, des marchands, des entrepreneurs, des propriétaires fonciers grands et petits. Au sommet, l'État libéral, dans une misère chronique '. »

Que doivent faire les catholiques , en présence de ces maux ?

« Il y a deux choses, poursuit le prince, que nous ne devons pas perdre de vue : t" que le nombre est petit des institutions qne nous devons laisser subsister intactes ; 2° qu'aucu.ne de ces institutions ne doit être purement et simplement détruite. Dans cette société moderne où la catégorie des rentiers est relativement si considérable, la production s'est développée proportionnellement à cet état de choses ; on travaille relativement beaucoup pour le luxe et peu pour les besoins ordinaires de la vie. Toute brusque transition à une situation meilleure, toute réforme précipitée, produirait, par conséquent, des maux terribles et une réaction violente. Nous sommes forcé de constater que l'édifice entier tombe en ruines et oscille sur sa base, mais nous n'avons point le droit de le renverser, parce qu'il écraserait dans sa chute les innocents et les coupables. Nous devons au contraire le démolir

I. Le Discours du Prince de Lichlcnstrin sur la Question sociale, dans VAssocialion Catholique, des i5 juin, i5 août et i5 septembre 1878.

lentement et avec précautions, afin que Ton puisse employer les matériaux à une nouvelle construction. »

La théorie de la libre concurrence, de même que presque toutes les théories de l'école libérale, a été, selon le prince de Lichtenstein, funeste pour le peuple.

« Le capital meuble, à cause de son influence désordonnée, a fait revivre, en les aggravant, tous les maux des siècles passés. Vous retrouvez dans les emprunts des États une vieille connaissance : l'antique tribut. Il est vrai qu'il n'est plus payé par un peuple voisin à ses conquérants, mais par un Etat appauvri à une classe de rentiers, ce qui ne change point l'effet pour ceux qui paient l'impôt. Les dettes colossales qui pèsent sur la grande et sur la petite propriété, ont lait revivre les dîmes du moyen âge, doublées et triplées, mais avec cette difl'érence que la noblesse féodale avait à sa charge le service militaire, l'administration, la police et les fonctions judiciaires, c'est-à-dire tout le travail qui incombe aujourd'hui à la bureaucratie et aux armées permanentes, tandis que la catégorie actuelle des rentiers n'est tenue à aucun sacrifice personnel ou matériel. Les tarifs différentiels des chemins de fer, leur monopole et leur despotisme, ont dépassé, sous plus d'un rapport, les inconvénients ou même les tortures des moyens de communication anciens. L'escompte des banques d'émission constitue un moyen plus simple d'exploiter le commerce et de faire renchérir les denrées, que les droits vexatoires d'importation dont nos pères se plaignaient; enfin, la fabrication des billets de banque est un moyen plus commode de diminuer la valeur du numéraire et d'altérer la monnaie. »

Les maux que le système économique moderne a produits sont si profonds, qu'il y aurait à la fois sottise et injustice à ne pas le reconnaître. Que devons-nous faire pour soulager

LE SOCIALISME CATHOLIQUE EN AUTRICHE 22o

ces maux, pour venir en aide aux victimes? La charité chrétienne peut beaucoup, mais ne peut pas tout. Nous devons avant tout reconnaître la légitimité des plaintes qui frappent nos oreilles. En outre, les bienfaits de la charité ne sauraient se substituer à la justice : la charité ne peut être imposée à personne, mais la justice doit l'être à tous. Il faut donc établir une distinction entre les vertus chrétiennes, grâce auxquelles on peut arriver à supporter le sort le plus cruel, mais qui sont essentiellement d'ordre surnaturel, et les obligations d'ordre extérieur, qui doivent être imposées également à ceux qui n'ont pas de vertu. Ainsi la résignation chrétienne est un devoir, mais, quelle soit résignée ou non, la victime d'une injustice a le droit de voir l'injustice cesser, et que tous travaillent dans ce but. De même, lorsque les socialistes déplorent une injustice sociale, il faut avoir le courage de la reconnaître, et tout chrétien a le devoir de chercher à distinguer ce qu'il y a de juste ou d'injuste dans les plaintes de ceux qui soufl'rent. L'économie politique moderne, qui se fonde sur le « laissez-faire, laissez-passer », est à la fois antisociale et injuste . car c'est de l'application de ces principes que sont nées les grandes injustices sociales de notre époque .

Le prince de Lichtenstein, d'accord en cela avec tous les socialistes démocrates, pense que le travail est, ou tout au moins devrait être, une fonction déléguée par la société. « On nous accuse, disait- il un jour au Reichstag, de retourner au moyen âge , de rétablir les maîtrises. Les maîtrises reposaient sur une vérité indestructible, que le travail n'est point une aftaire privée, mais une fonction déléguée par la société à chacun de ses membres. »

Quiconque admet que le travail est une fonction sociale,

doit naturellement admettre aussi que l'État doit être le

régulateur suprrine de la production cl de la répartition de la richesse.

Mais riuunnie (pii a eu riullucuee la plus grande, Ihonuue qui par sa propagande, son activité, son apostolat, a rendu la législation corporative possible, Thomme qui a répandu avec tine ardeur infatigable les idées du socialisme chrétien, a été le baron Karl de Vogelsang, le personnage le plus éniinent parmi tous les publicistes catlioliques autrichiens. Il a été l'apôtre le plus fervent du socialisme chrétien dans le journal le Vaterland, et surtout dans son Monatschrift fiïr Christliche Social Jieform, qu'il a dirigé pendant douze ans avec intelligence et une persévérance infatigable. C'est à bon droit que le lo décembre 1888, au moment de la célébration à Vienne du 70 anniversaire de la naissance de l'illustre écrivain, les hommes les plus éminents de son parti voulurent le saluer comme le chef vénéré des socialistes catholiques autrichiens; le comte Blome, le docteur Pattaï, le comte lîclcredi et le docteur Brzobohety rivalisèrent dans cette circonstance pour lui apporter le tribut de leur admiration.

Le baron de A'ogelsang est prussien comme le docteur Meyer, mais il se convertit, jeune encore, au catholicisme, et plus tard, lors([u'il embrassa les idées du socialisme chrétien, il en devint le soutien le plus convaincu et le plus ardent. Ennemi déclaré du libéralisme, il reconnut de suite que les conséquences de la Révolution Française de 1789 s'étaient reproduites en Autriche après la révolution de 1848. L'ordre social ancien que la Révolution a renversé, reposait, selon lui, sur ce principe fondamental que toute propriété doit « être une parcelle de la fortune nationale commune, concédée à titre de jouissance particulière, en échange de services rendus à la communauté ». Il n'existait pas alors de propriétés privées sans devoirs corrélatifs : le seigneur d'un

domaine territorial était tenu à des devoirs publics, pour la part de rentes que les paysans lui procuraient ; le bourgeois était débiteur envers la ville et la corporation pour le monopole de son travail professionnel. Le prince devait représenter à l'intérieur et à l'extérieur la somme des intérêts sociaux et politiques, et il recevait en échange des honneurs exceptionnels et de vastes domaines. Toute propriété était ainsi une fonction conférant des droits et des devoirs. Mais malheureusement les institutions anciennes dégénérèrent, le sentiment des droits prit le dessus sur celui des devoirs, et les droits de la fonction devinrent trop souvent écrasants pour ceux qui auraient dû profiter des devoirs correspondants. Aucune force ne se trouva qui fût capable d'une réforme hardie, et les anciennes institutions furent renversées par la Révolution. Mais celle-ci ne fît que détruire l'organisation sociale, en confiant toutes les fonctions publiques à l'omnipotence bureaucratique de TKtat, en transformant les droits qui garantissaient la fortune nationale en propriété particulière dont chaque individu peut user et abuser à son gré. La révolution de 1848 produisit les mêmes effets sm* le reste de l'Europe centrale, à l'exception pourtant de la Belgique où la bourgeoisie avait déjà effectué la transformation, était maîtresse absolue du pouvoir, et en possession de propriétés ne devant rien à qui que ce soit. La bourgeoisie se servit du peuple pour effectuer ses conquêtes, en le trompant avec le mirage de la liberté ; et le peuple combattit aveuglément pour former et étendre la classe nombreuse du prolétariat. L'avènement de la bourgeoisie amena le triomphe du capitalisme, « c'est-à-dire la maxime que toute part de richesse est une propriété individuelle sans devoirs ni charges, destinée à procurer à son propriétaire la plus grande somme possible de profits, sans égard aucun pour la communauté ou ceux

qui la lui auront procurée. Cette uiaxinie trouve son expression la plus exacte dans le capital-argent, c'est-à-dire dans la valeur séparée de Tobjet, valeur qui doit porter intérêt au capitaliste en toute circonstance, quoi qu'il puisse arriver à l'objet lui-même. C'est sous cette forme que l'idée capitaliste domine actuellement toute la vie économique des peuples. Les Etats sont ses tributaires par leur dette publique écrasante; le sol lui est assujetti de telle sorte qu'il en accapare non seulement la rente foncière, mais encore la plus grande partie des produits du k'avail ; l'industrie ne travaille presque plus que pour le capital, les villes lui appartiennent en entier. La machine gouvernementale, étrangère à toute conception plus élevée, ne fonctionne plus que pour lui. Tout est devenu sa propriété et sa proie ». Et qu'est-il advenu des travailleurs ?« L'ouvrier des villes, dépouillé de son indépendance, sans sécurité pour le pain du lendemain, a été rabaissé au niveau du prolétaire. Le paysan, chassé de son pays, de sa maison, est entré, lui aussi, dans les rangs du prolétariat. L'ouvrier, démoralisé par l'avilissement des métiers, ne trouve plus de garanties ailleurs que dans les nouvelles lois d'État, pour que son nouveau seigneur et maître ne le laisse pas mourir dans la vieillesse sur la paille; son sort, sous le régime de l'économie capitaliste, est devenu plus misérable qu'on ne saurait l'imaginer. Mais l'ouvrier, tout eu souffrant de sa misère, en ignore la cause.

11 faut à tout cela trouver un remède, il aut que le système des corporations, reconstitué siu* des bases solides, vienne mettre un frein à cette tyrannie du capital qui constitue le plus grand danger des sociétés modernes .

Le capital ne domine pas seulement l'industrie, mais il s'impose de même à l'agriculture, et l'abus que le capital a fait des progrès agricoles, a frappé l'agriculture au cœur.

C'est de nos jours qu'il a été possible de voir une société américaine tentant de monopoliser le commerce des blés en Amérique et en Russie. On a cru protéger l'agriculture en édictant des tarifs protecteurs ; mais quand bien même l'Etat élèverait ses tarifs du double, quand bien même il diminuerait les impôts, tout serait bientôt à recommencer, car, dans l'espace d'une génération, tout bénéfice, tout privilège se trouverait capitalisé sous la forme de lettres de change ou d'hypothèques, et serait rentré dans le cofTre-fort des capitalistes, en créant une situation plus mauvaise que la précédente.

Néanmoins, quoique acceptant presque en entier le programme fondamental du socialisme d'État, le baron de Yogelsang, répondant à Flûrscheim, s'oppose vigoureusement au principe de la nationalisation du sol. « Je suis, écrit-il, par tradition, par sentiment, par réflexion et en vertu de toutes mes conceptions sociales, qui, quelque avancées qu'elles soient, n'ont pas d'autre base que la vieille civilisation chrétienne des peuples occidentaux, l'adversaire déclaré de cette omnipotence de l'Etat, de cetle suppression byzantine de toute liberté, de toute vie intellectuelle, qui serait la conséquence inévitable de la nationalisation.

« Cependant les catholiques se trompent lorsqu'ils veulent que la solution de la question sociale ait lieu par l'intervention seule de l'Eglise, et lorsqu'ils proscrivent l'intervention de l'Etat. Il n'y a pas lieu d'espérer de voir créer une organisation sociale basée sur la justice envers les faibles, si ce n'est sous l'influence de la foi chrétienne, mais il ne faut pas non plus se faire des illusions, il faut comprendre qu'il n'y a pas de remède possible aux maux de cette société infestée de capitalisme, sans une intervention énergique de l'Etat. »

L ordre social moderne ne reconnaît que des individus,

230 LE SOC.I.VI.ISMK (:.VTHOI,I<)UE

chacun desquels, dans celte lutte sauvage, se débat dans ses intérêts propres. Il Tant donc, d'après la doctrine libérale, que le plus faible succouibe et que le plus fort soit vainqueur. Or, le plus fort n'est ni le plus habile, ni le plus favorisé par les circonstances, c'est celui qui possède le capital le plus élevé : cette soi-disant liberté et égalité ne font donc que favoriser le capital meuble, le gros capitaliste. Il faut, par conséquent, que les corporations professionnelles, dans lesquelles les ouvriers peuvent trouver exclusivement leurs garanties, soient pourvues de la capacité civile, c'est-à-dire qu'elles acquièrent le pouvoir d'administrer les biens meubles et immeubles, qu'elles aient juridiction sur leui's propres membres, qu'elles forment, en un mot, des corps autonomes sous la surveillance de l'Etat. La question sociale est à la fois une question morale et une question économique. Une société organisée chrétiennement ne doit pas avoir pour but de créer un ordi'e particulier de travailleurs, parce que. dans une telle société, tous doivent travailler, et la propriété ne doit pas s'affranchir de ses devoirs. Au lieu des lignes horizontales formées dans la société par les oisifs et les riches, il faut fonder un système de superpositions verticales d'après la profession de chacun, car il ne doit point y avoir d'oisifs, et chacun doit prendre, dans l'organisation corporative, le poste qui lui revient. L'assurance des ouvriers de l'industrie, en dehors du système des corporations, n'est qu'un simple engagement de la pai*t des autres classes sociales d'entretenir les invalides de la grande industrie, afin que celle-ci puisse exploiter les travailleurs avec moins de préoccupations. Il est iuipossible d'espérer qu'un changement radical se produise si l'on n'a pas d'abord reconstitué siu' des bases solides le système des corporations.

Les catholiques, on tout au moins un grand nombre

LE SOlUAI.ISME CATHOLIQUE EN AUTIllCIIE iL'M

d'entre eux, se t'ont trop d'illusions sur les effets de la charité, et ont recours aux « calmants pieux ». Mais la charité est insuffisante, et vouloir la substituer à la justice, est une interprétation fausse de la doctrine chrétienne, puisqu'on livre au gré de la charité ce que tout homme doit reconnaître comme un devoir.

« Nous devons, dit l'abbé Eichhorn, député au Reichstag, à l'occasion du jubilé de Yogelsang , faire revivre les doctrines sociales et politiques de nos ancêtres. Ces doctrines restituent au travail ses droits, à l'homme sa ressemblance avec Dieu ; la terre est considérée comme un dépôt confié par Dieu au travailleur, pour qu'il l'administre en vue du bien commun. C'est, après l'Église, gardienne de toutes les grandes vérités morales, à notre vénéré Yogelsang que nous sommes redevables de ce retour. C'est lui qui, le premier parmi nous, a exhumé de la poussière du passé et semé comme un germe fécond dans le comr des chrétiens alarmés la morale sociale et politique du christianisme . »

Et ce n'est certes pas un moindre mérite pour Yogelsang que d'avoir demandé et obtenu une enquête sur la condition des travailleurs autrichiens, enquête qui, par les cruelles vérités qu'elle a révélées, a produit une profonde sensation dans tout l'empire, et poussé le Reichsrath dans la voie des réformes sociales.

Les théories de Meyer et de Yogelsang, soutenues avec ardeur par le Vaterland, acceptées par des hommes qui avaient la haute position sociale du prince de Lichtenstein, du comte Blome, du comte Belcredi, du comte Kuetstein, etc., etc., eurent et devaient avoir, en dépit de l'opposition de la presse libérale, en majorité Israélite, une très grande influence svu' la politique sociale de l'empire et sur les tendances économiques de l'Autriche.

232 LE SOCIALISME CATHOLKJUE

Ea filet, k's lois industrielles de i88'3 furent la première grande victoire du parti. Les corporations, qui avaient été abolies en 1859 et qui n'avaient pas entièrement disparu, furent rétablies en Autriche par la loi du lo mars i88'3, et en Hongrie par la loi du ui mai 1884. La loi autrichienne de i883 autorise également le rétablissement des corporations régionales de la grande industrie, sans lesquelles les corps de métiers ne peuvent avoir aucune importance. Mais jusqu'ici, malgré les votes répétés des congrès ouvriers catholiques, les difficultés contre lesquelles on a eu à lutter ont été si grandes, que la réalisation du projet a été des plus difficiles. A l'aide de laiticle 107 de la loi autrichienne sur le rétablissement des corporations, grâce à une série de dispositions, à la tutelle, à l'intervention continuelle de l'Etat, on s'est eftbrcé de prévenir les abus du monopole des corporations obligatoires.

Le rétablissement des corporations s'est ellectué au milieu d'obstacles très grands. Cependant, en 1887, elles montaient déjà en Gisleitlianie au nombre de 4»^4^' ^^ malgré les ciitiques de leurs adversaires, malgré l'opposition des libéraux, malgré les inconvénients très fréquents auxquels leur rétablissement a donné lieu, les résultats n'ont pas été mauvais, et les jugements que l'on porte sur elles, surtout en Autriche, dépendent surtout du point de vue des écrivains, et des régions dont ils s'occupent.

A la suite de la vive insistance des députés catholiques, la loi du 8 mars i885 a assigné des bornes au travail des enfants et des femmes, et fixé à onze heures le maximum de la journée de travail. Les députés catholiques n'ont pas même reculé devant la détermination légale du minimum de salaire, et la « Freie Vereinigung der Katholischen sociale politiker », dans ses réunions annuelles, a déjà adhéré à une grande

partie du programme et des tendances du socialisme. Il est certain que dans les critiques tendant à la destruction de l'ordre social actuel, les socialistes catholiques marchent d'accord, sur un grand nombre de points, avec les socialistes démocrates ; et l'enquête faite par Yogelsang sur les conditions des ouvriers autrichiens, avec une si grande hauteur de vues et de pensées, sert encore aujourd'hui de base aux revendications de la démocratie sociale.

« L'individualisme, a dit le comte de Blome au dernier Congrès de Liège, n'est plus viable, et le régime économique actuel, bâti sur la concurrence et sur l'égoïsme, est destiné à périr. L'Église ne peut pas ne pas appuyer les justes prétentions des ouvriers qui luttent pour leurs di'oits et pour leur rédemption. »

Dans le même congrès, le comte Kuefstein a reconnu que la situation de l'ouvrier, prise dans son ensemble, ne s'est améliorée ni moralement, ni matériellement. Une réforme est donc nécessaire. Le dépérissement physique des travailleurs, qui résulte de leurs conditions économiques, est incessant et continu, et l'État n'a pas seulement le droit, mais le devoir d'en prendre la défense. Il est, par conséquent, nécessaire d'introdvdre une réglementation nationale du travail, et de faire protéger par l'État l'existence des travailleurs ; il faudra, en même temps, fixer par une loi le salaire minimum et la limite maximum de la journée de travail.

Le clergé, d'autre part, quoique très ignorant dans les campagnes et trop mondain dans les villes, ne se tient point à l'écart du mouvement.

Un membre de la Compagnie, de Jésus jouissant de la plus grande autorité en Autriche, a donné dans un ouvrage important de théologie, adopté par les séminaires et le clergé, des définitions du capital, du salaire, du profit, de la

434 I.K SOCIAI.ISMK f.ATIIOl.IQUK

rente, etc., (jui ont une allinité frappante avec les dispositions des écrivains socialistes.

Il y a de\ix ans, le R. P. Albert-Marie W'eiss, provincial des Dominicains d'Antriche, à propos dn projet snisse de législation internationale du travail, résumait, dans une lettre adressée à Tillustre docteur Decurtins, les devoirs des catholiques à légard de la (juestion sociale.

« A'ous savez, écrivait le P. \\ eiss à celui qui le premier a soutenu la nécessité dune réglementation internationale du travail, vous savez mieux que moi, monsieur, que les idées auxquelles vous voulez ouvrir la voie nont encore rencontré, en général, que des obstacles. J'entends dire que Thiers, et Gambetta après lui, ne croyaient point à l'existence d'une question sociale. La chose, si elle est vraie, est assez grave, car elle montre mieux que tout le reste, le peu de valeur de ces personnages en tant qu'hommes d'Etat. Et, cependant cela n'est point incroyable, car aujourd'hui même le nombre est assez grand des personnes auxquelles cette parole répugne, et qui ne veulent point l'entendre prononcer devant elles. Ce sont, cependant, chose surprenante, des personnes qui occupent des positions très élevées et d'une grande responsabilité. Je ne sais si vous avez chez vous des hommes de cette espèce, mais je puis vous en nommer d'autres, tout prêts, si la conversation vient à tomber sur ce sujet, à vous dire : « Allons, chez nous, grâce à Dieu, il n'y a point de question sociale ». Ce que ces personnes entendent par question sociale, on ne le sait point, et elles seraient probablement très embarrassées de le dire elles-mêmes. Je suppose qu'elles entendent par là une conflagration embrasant le monde entier, de telle sorte que personne ne puisse espérer l'éteindre. Que Dieu nous préserve alors de voir les choses arriver au point que ces gens, semblables à l'autruche, soient

LE SOCIALISME CATHOLIQUE EN AUTRICHE t'So

forcés de s'écrier : « Oui, il y a une question sociale ». Elle varie selon les pays, mais elle est partout dune actualité urofente, et tout homme de bonne volonté a le devoir de faire son possible pour conjurer la catastrophe qui nous menace. Il ne faut point attendre jusqu'au moment où il sera peut-être trop tard, car ce ne sont pas les situations désespérées qui réclament la plus grande sollicitude, mais celles dans lesquelles une tentative de réforme peut encore être faite avec espoir de succès.

« Mais quelques-uns pensent et disent que tout irait bien si cette entreprise ne présentait pas tant de dangers, qu'il est à peine possible de descendre sur un pareil terrain, sans faire cause commune avec les individus les plus supects, et sans s'exposer aux dangers de tomber dans les erreurs les plus funestes.

« Les choses, d'ailleurs, sont arrivées à un tel point, que l'on n'est jamais sur, en faisant ces tentatives, de ne pas accroître le mal et de ne pas mettre, malgré toutes les précautions, le feu aux poudres. Ces terreurs sont exagérées. Nous n'en sommes pas, grâce à Dieu, arrivés au point de craindre que la bombe éclate en l'air, au simple contact. Gela pourrait peut-être se passer ainsi, dans certains cas, en Russie ou en Angleterre, où l'on a dit qu'il était également dangereux d'entreprendre une réforme ou de laisser aller les choses. De ce que nous avons laissé le mal faire de si grands progrès, grâce à un principe d'inertie mal entendu, il n'en serait pas moins déplorablement exagéré de croire que tout est perdu sans ressources. Les victimes infortunées de la désorganisation sociale moderne se sont jetées dans les bras de gens qui ont trop abusé de leur confiance et ont été les instruments inconscients de leurs projets ambitieux et de leurs intrigues politiques.

« Les vérités primordiales sur lesquelles reposent la vie sociale et les rapports des hoiuuies entre eux, sont révoquées en doute et complètenient perverties. Ce mal est si ancien et a tant de racines profondes, que les meilleurs esprits semblent avoir penlu la notion de ce qui est juste et de ce qui est vrai. Ainsi, pour un ecclésiastique, le premier devoir, la mission la plus haute est actuellement de rappeler au monde les anciens principes de justice, si lon<çtemps méconnus, et finalement oubliés, principes qui sont le fondement même de toute vie sociale ».

Il ne faut point, lorsqu'on étudie la question sociale, s'arrêter timidement, par crainte de se tromper. Que penserait-on d'un homme qui ne se lèverait pas, de peur de se casser une jambe? Que dirait-on d'un médecin qui s'éloignerait des malades pour ne pas s'exposer à la contagion? « Une vous échappera point, monsieur, poursuit le R. P. ^Veiss, que j'ai de h)onnes raisons po>u* m'exprimer d'une manière aussi catégorique. Dans votre excellent discours, vous avez énergiquement déclaré que c'est un devoir sacré pour l'Etat de contribuer à la solution de la question sociale. Je partage entièrement votre opinion. Oui, c'est un droit, et, par conséquent, un devoir pour tous les gouvernements, de traiter sérieusement cette question. Nous savons, de reste, que l'Etat moderne n'est que trop disposé à tirer tout à lui, non pas au nom du devoir, mais au nom du droit, et que plus d'un homme d'État abuse sans scrupule de sa toute-puissance, pour prétendre qu'il n'y a pas un point de la vie humaine qui ne lui soit absolument et exclusivement soumis. Quelques esprits supérieurs, cependant, ne l'ont fait qu'avec réserve et défiance ; c'est ainsi qu'ils n'entendent pas sans regret répéter que l'Etat a, au point de vue social, une grande mission à remplir. Et ni audace, ni réserve, ne

doivent empêcher de proclamer la vérité et de dire, comme nous l'avons fait, que, sur ce terrain, l'Etat a un vaste champ ouvert devant lui. » Néanmoins, il ne faut pas espérer et attendi'e tout de l'État. « Nous ne pouvons tomber d'accord ni avec les partisans exclusifs de l'absolutisme de l'Etat, ni avec les socialistes démocrates, et tous ceux, sous n'importe quel nom, qui imposent à l'Etat l'obligation exclusive de pourvoir à toutes les misères et à tous les besoins matériels. Ces deux tendances, ouvertement hostiles, et cependant, en réalité, liées, sont aussi erronées en elles-mêmes que funestes à l'État, et c'est pour cela que nous les déclarons toutes deux inacceptables : l'Etat n'a ni un droit, ni un devoir exclusifs. L'Etat n'est pas tout et ne peut pas tout. Il est suffisant, et il nous suffit à tous ; qu'il fasse ce qu'il peut et ce qui constitue son devoir, c'est ce que nous souhaitons de tout cœur pour la guérison des maux de la société. »

Les préventions qu'un si grand nombre d'hommes de cœur ont contre la question sociale, sont peut-être un préservatif salutaire contre les hardiesses inconsidérées. « Si donc l'Etat veut être fidèle à sa mission, vis-à-vis de la question sociale, non seulement il ne peut pas usvu'per la liberté humaine, mais il doit lui garantir entièrement sa sphère d'action. Par la liberté humaine, nous entendons : d'une part, la liberté intérieure et personnelle pour chacun de vivre selon sa conscience, et d'autre part, la liberté extérieure de se mouvoir d'après son droit etles lois divines, comme membre d'un grand corps, et en harmonie avec les autres membres de la communauté, pour atteindre au bien-être matériel extérieur et au perfectionnement moral et intellectuel. Gela veut dire, en d'autres termes, que l'État, au lieu d'entraver la liberté d'association et l'action sociale, et de chercher à les absorber, doit les seconder pour donner une bonne solution à la question sociale. »

Mais lin accord partait entre l'Etat et la société, n'est pas possible sans l'intervention de la religion , à défaut de laquelle aucune solution de la question sociale n'est possible. « Sous ces réserves, nous nous associons entièrement à la thèse (jue TKtat a une grande mission àvemplir pour aidera dissiper les nuages qui chargent actuellement l'horizon social. Nous disons intentionnellement l'Etat dans le sens le plus général, car on ne pourrait arriver à aucun résultat si certaines mesures n'étaient adoptées que par quehjues Etats. Cela a été fait en réalité avec des résultats insuilisants. Dans la situation actuelle des choses, les tentatives de l'él'ormes les plus sincères mais isolées, viennent se heurtera des obstacles insurmontables, par le seul l'ait qu'ailleurs on permet et on pratique le contraire. En admettant qu'anciennement, lorsque les dillérents régimes sociaux offraient néanmoins encore plus de ditlérence qu'aujourd'hui, les institutions admirables qui protégeaient la société dans des conditions semblables fussent demeurées stériles, comment cela pourrait-il se produire maintenant que toutes les barrières sont tombées et que les contrées les plus distantes se trouvent à peine plus éloignées que ne l'étaient jadis des villes contiguës ? Ainsi, il est nécessaire que, dans ces temps de rapports internationaux, un droit social international pour le travail trouve sa place, droit qui, au moins dans ses grandes lignes, devrait être uniforme partout, sous la réserve naturelle qu'il soit tenu compte, dans son application, des conditions sociales particulières tle chaque peuple. »

« C'est un principe désormais reconnu, disait le Père jésuite Kolb, dans un sermon prêché à l'église Saint-Pierre, à Vienne, que, pour la solution de la question sociale, il est absolument indispensable d'en arriver à une réglementation internationale du travail, (jui s'étende à tout le monde civilisé. »

LE SOCIALISME CATHOLIQUE EN AUTftlCttË 239

Le rétablissement des corporations, selon la loi de i883, ne s'est enectué qu'à travers de très grands obstacles ; et les inconvénients que les corporations produisirent, surtout par la faute de la bureaucratie chargée de les protéger et de les surveiller, causèrent de grandes désillusions. Les socialistes catholiques, au lieu de s'arrêter, attribuèrent ces obstacles, non sans quelque raison, à l'action des bureaux et aux imperfections de la loi. Dans le congrès tenu à Vienne en 188H, et dans lequel le comte Blome, le prince de Lichtenstein, le comte Kuefstein, le professeur Schindler, etc., furent nommés rapporteurs, ceux-ci reconnurent que l'organisation de la société en corporations, devait être le but des efforts faits pour la restauration de l'ordre économique et social.

A.U congrès de l'année suivante, ils demandèrent « que les droits des corporations, au sujet de l'admission dans leur sein, soient étendus, qu'elles acquièrent surtout le droit de s'opposer à la délivrance du brevet de capacité, et d'établir une seconde épreuve de capacité pour passer du grade d'ouvrier à celui de patron ». Ils exprimèrent en outre le vœu que la preuve de capacité fût étendue aux industriels dont les fabriques livrent des produits semblables à ceux des artisans, et qu'il fût défendu d'employer des journaliers au lieu d'artisans, transformant ainsi en grandes industries mécaniques les industries susceptibles d'être exercées comme métier manuel.

Dans la discussion de la question des salaires, l'assemblée voulut avant tout « la réglementation de la production actuelle, telle qu'elle résulte de la concurrence illimitée. Cette concurrence doit être maintenue dans certaines bornes, à l'extérieur par des traités de commerce, et à l'intérieur par une réglementation de la production nationale qui équilibre entre eux tous les intérêts légitimes des parties. La réglementation et

"liO LE SOCIALISME CATHOLIQUE

rorpfanisation corporative de la «i^rande industrie doivent, en outre, établir un juste rapport entre la production et la demande », Mais les catholiques autrichiens ne s'en sont pas tenus là, au congrès de 1889; ils ont en eiîet cru nécessaire d'établir que l'autorisation de fonder de nouveaux établissements industriels lut soumise à des preuves de capacité , basées sur la solidité de l'entreprise, sur sa probabilité de durée, sur ses résultats probables, sur les facultés de travail de la population, etc. Dans le dernier congrès de 1890, auquel ont assisté 23 évêqucs et (Joo prêtres, des vœux ont été formés et approuvés à l'unanimité, sur la nécessité de rétablir le système des corporations, d'abaisser encore davantage la limite des heures de travail des femmes et des enfants, de restreindre le maximum de la journée de travail, fixé par la loi autrichienne à onze heures, etc.

Il est clair que nulle part plus qu'en Autriche, les idées des socialistes catholiques ne cadrent avec celles des socialistes d'Etat. Le baron Yogelsang, le prince de Lichtenstein, le comte Belcredi, etc., descendent plus ou moins des socialistes d'Etat les plus avancés de l'Allemagne, et l'homme qui a exercé la plus grande influence sur la direction qu'ils ont choisie et sur leurs tendances, a été précisément un socialiste d'Etat allemand, Rodolphe Meyer, dont la parole autorisée a eu pendant un si long temps une si grande importance dans les congrès des socialistes d'Etat d'Allemagne.

Le socialisme allemand est certainement plus scientilique, et de conception plus large que le socialisme autrichien. Cependant, les doctrines socialistes ne se sont enracinées plus profondément dans les rangs du peuple, dans aucun autre pays du monde. Dans tous les pays de l'empire autrichien, la classe des rentiers, des capitalistes, souvent la classe même des détenteurs du revenu agricole, ne sont ni de la

même religion ni de la même race que les travailleurs et les paysans. Ainsi, le modeste agriculteur de Bohème, qui voit tous les jours vendre aux enchères le lopin de terre du pauvre, et le fisc contribuer à Taccroissement des vastes domaines juifs, sent croître en lui la haine pour ceux qu'il considère comme des dominateurs étrangers et comme des usurpateurs. Un homme très médiocre, un homme qui est probablement inconnu au delà des limites de l'empire d'Autriche, le chevalier von Schonerer, a été pendant plusieurs années et est peut-être encore maintenant, l'homme le plus populaire de l'empire, simplement parce qu'il représente l'idée antiséniitique. Naturellement, l'antisémitisme, si répandu et si populaire en Autriche, est un terrain propice pour l'expansion du socialisme.

En outre, il y a peu de pays où les anciennes institutions conservatrices aient eu des racines aussi solides et aussi profondes qu'en Autriche. Lorsque le souffle démocratique de 1848 balaya la plupart des anciennes institutions, les paysans et les ouvriers crurent, eux aussi, que la liberté leur assurerait un meilleur avenir. Mais lorsqu'ils virent que leur position ne s'améliorait point, que les juifs accaparaient peu à peu la richesse nationale, lorsqu'ils constatèrent que la position de l'ouvrier devenait plus incertaine sinon pire, ils crurent alors que les anciennes institutions seules pourraient lui rendre la tranquillité du présent et la sûreté pour l'avenir. Telle est la raison pour laquelle les associations catholiques, fondant leurs critiques sur un malaise et sur un mécontentement réels, et prêchant le retour aux anciennes institutions, ont obtenu des succès si considérables.

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